C’est à Thomas More (1478-1535) que l’utopie doit sa renommée dans la pensée politique moderne puis dans son extension littéraire. L’origine grecque du mot l’avait contenue dans une sorte de non lieu ou, plus justement, en ce lieu pour le moins étrange qu’aucun lieu jusque là ne permit d’identifier au-dedans de l’étroite raison.

Thomas More, juriste anglais éminent, chancelier du roi et père famille, devint grand par son opposition à Henri VIII qui défiait alors les lois de l’Eglise sur le mariage. Pour sa foi et son combat de la foi, il fut béatifié en 1886 puis canonisé par Pie XI en 1935. C’est à son opposition, jusqu’au martyre, à ce roi obsessionnel et schismatique qu’il doit sa sanctification.

Cet homme de Dieu, au service politique de sa majesté, produisit l’écriture d’un ouvrage surprenant, Utopia (1516), dans lequel il se livra, sous la forme romanesque, à la description d’une société humaine idéale qu’il situait sur une île imaginaire, et dont il définissait les contours à travers des entretiens que mène le narrateur avec les différents personnages du récit. La société décrite était en opposition radicale avec la société anglaise de son temps. L’esprit Renaissance qui travaillait l’Angleterre au 16e siècle développait, comme partout ailleurs en Europe, des affirmations en contradiction avec les modèles de vie et de pensée traditionnels. Il lui faisait manquer la sagesse nécessaire au maintien de son équilibre. Thomas More dénonça les maux de cette société sans que sa carrière auprès du roi n’en souffrit au début. Il put même, à la demande de l’Eglise, prendre ouvertement position contre les retentissantes thèses de Luther qui manifestaient une révolte contre la doctrine catholique et contre le pape, à Rome, chargé de la défendre. Il le fit avec zèle, un zèle non amer, à travers sept ouvrages ainsi dédiés. Ce n’est qu’après ces deux oppositions que sa carrière bascula (1532). Il dut ce revirement à son opposition au roi en personne dont la vie elle-même basculait dans l’erreur et la terreur.

L’utopie de Thomas More ne se limita pas à la description d’un modèle de société dans lequel il mettait ses préférences. Au fond, il n’avait nulle espérance en l’établissement de ce modèle. Ce recours à l’utopie lui servit plutôt à porter la critique sur un état de fait, celui de la société de son temps, afin d’élargir les champs d’un possible mieux-être. Contrairement à ce qu’en firent plus tard de nombreux et infidèles successeurs politiques ou philosophiques, il ne s’agissait pas pour lui de définir un projet d’état nouveau susceptible d’élargir les champs de l’impossible.

La différence est, en effet, essentielle avec les utopistes du 19e siècle et tout particulièrement avec l’utopie marxiste qui se transforma très vite en idéologie meurtrière : l’avènement d’une société sans classe au terme de la lutte des classes fut une utopie idéologique qui conduisit à plus d’une centaine de millions de morts dans le monde. Elle voulut faire du possible avec de l’impossible. Les champs du possible se transformèrent ainsi en champs de l’impossible qui produisirent autant de victimes que l’impossible le permet.

De même, l’utopie du ralliement de l’Eglise catholique à la République sous Léon XIII conduisit à l’union impossible des deux ordres, à leur séparation, à la soumission du spirituel au temporel, à Vatican II qui en est l’hologramme, et à l’apostasie de plus d’une centaine de millions de fidèles dans le monde (cette donnée n’est pas scientifique hélas mais la science pourrait nous surprendre !). L’on n’ose imaginer ce que deviendrait ce petit reste de catholiques à l’aune d’un dernier ralliement utopique à la Rome conciliaire. De doux qu’il est encore aujourd’hui, le zèle deviendrait, en effet, amer !

L’utopie altermondialiste, quant à elle, poursuit sur la lancée de l’utopie marxiste. Si elle fait peu de victimes corporelles à ce jour, la surenchère anticapitaliste et immigrationniste à laquelle elle se livre pourrait bien devenir ce nouveau champ de l’impossible à l’aire et aux contours ensanglantés.

L’utopie littéraire, pour finir, de bonne romancière qu’elle fut, devient cette longue mélopée nihiliste où l’auteur réduit le lecteur à l’itinéraire tortueux des situations impossibles, des amours impossibles, des joies impossibles avec tous les dégâts qu’ils comportent.

« Nullus tenetur ad impossibile », à l’impossible nul n’est tenu, nous indique un autre Thomas, un autre saint, celui d’Aquin. Il n’est que l’idéologue pour s’y tenir car pour lui l’impossible devient ce possible à gagner coûte que coûte, fut-ce au prix de la chute de l’esprit, fut-ce au prix du sang à verser…

Gilles Colroy

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Un commentaire

  1. Walker Fiamma Corsa says:

    Merci pour ce petit cours d’ histoire monsieur Gilles Colroy 🙂

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