ne jamais trahir le congo

« Ah, mais c’est très bien, vous êtes rentré au pays. C’est courageux de votre part. La diaspora sauvera le Congo, j’en suis convaincu. Avec des gens comme vous ! ». Depuis des mois, j’entends des phrases de ce type. On me les assène à longueur de temps, à tous propos. Je n’ai jamais su comment réagir tant cette assertion est gênante. Elle me met et m’a toujours mis mal-à-l’aise. A force, j’ai commencé à y penser, y réfléchir et à chercher l’origine de cette gêne. A travers ce genre d’affirmation, ce qui passe pour évident l’est-il tant que cela ? Congolais de la diaspora, qu’ai-je réellement à apporter à ce pays qui soit si flagrant ? En méditant cette question finalement mal posée, une idée renversant son postulat m’est simplement venue – véritablement évidente, elle : c’est le Congo qui m’apporte quelque chose. Esquissé à gros traits, ce pays m’offre ce que je n’ai encore jamais eu : une histoire commune, une aventure collective, une appartenance, une identité, un clan, des racines profondes, une place, du sens.

On me parle du Congo depuis ma naissance. On me l’a expliqué en long et en large, décrit, raconté. On m’a dit que j’étais un fils du Kongo. Ce pays, je l’ai imaginé avec un affect sentimental extrêmement puissant. Ces graines semées depuis ma plus prime jeunesse dans le tréfonds de mon âme germent, éclosent et s’épanouissent depuis mon retour. C’est une seconde naissance, consciente celle-ci. En ce sens, j’ai toujours cultivé une profonde humilité à l’égard de ce pays, de sa population si diverse et, dès lors, n’ai aucunement la prétention de donner de leçons ni d’avoir grand-chose à apporter en propre.

Cette diaspora congolaise qui rentre chez elle, je la fréquente :

Fabien, 29 ans : « J’ai grandi à Paris. Je suis rentré pour mon père. Mon frère travaille à New-York et n’a pas l’intention de vivre en Afrique. Ma mère et ma sœur vivent au Canada et viennent ici en vacances. Mes parents sont séparés. J’étais le seul à pouvoir continuer les affaires de mon père qui s’est remarié. Je m’ennuyais à Paname. Et toi, c’est quoi ton histoire ? » ;

Apolline, 30 ans : « Je bossais à Londres et suis sorti avec un mec qui voulait rentrer travailler au Congo. Je l’ai suivi. Mes parents aussi vivent ici. Ca fait 5 ans que je suis là mais avec le mec, on n’est plus ensemble. Je ne sais pas ce que je ferai les prochaines années mais je rentrerai vivre en Belgique à un moment. Et toi, c’est quoi ton histoire ? » ;

Steve, 28 ans : « J’ai étudié et vécu à Londres. Je suis du Katanga utile. J’ai toujours gardé la nationalité et voulais rentrer au pays. Il y a tellement de choses à faire ici. Pourquoi pas Kin ? C’est une ville un peu agitée pour un katangais mais comme j’ai vécu à Londres, je n’ai aucun problème. Et toi, c’est quoi ton histoire ? ».

John, 37 ans « I’m born in Lubumbashi but i grew up in California. I’m back because this f***** American dream doesnt work ! ******* !******* !**** ! I’m here for the Congo dream. ******* !! This country is amazing for us : $$$$$$$$$$ ! Speak in french if you want ! Dont worry. What about you ? Tell me your ******* story bro ».

Diane, Paul, Mambo, Jean … autant d’histoires différentes mais, au fond, si proches, similaires. Elles sont les déclinaisons d’un même phénomène, le déracinement. La diaspora est d’abord et avant tout le récit d’un déracinement, d’une coupure, d’une déchirure. Ce phénomène est violent, douloureux ; qu’on l’ait choisi ou qu’on en soit le fruit. Les uns le vivent mieux que les autres. A ce titre, il est bouleversant de partager avec des personnes qui comprennent ou qui, plus exactement, perçoivent, ressentent intimement ce que vous leur dites ou ce qu’il y a derrière les mots que vous prononcez. Les mots ne disent pas tout. Ils ne peuvent pas tout dire. Tant qu’on n’a pas vécu cela, on ne peut pas comprendre – même avec la meilleure volonté d’une amitié profonde, le cœur le plus intelligent, l’âme la plus délicate. Se sentir étranger dans le pays où on est né, on a grandi, vécu ses premières émotions, ses premiers émerveillements ; connu ses premières désillusions, premiers chagrins ; noué ses amitiés les plus intenses est un paradoxe d’une profondeur insondable. Etre un étranger dans le pays qui vous a façonné est invinciblement incompréhensible pour qui ne l’a vécu.

Toutes ces histoires, tous ces destins diasporiques créent certes une intimité particulière mais une rivalité aussi. Nous jouons dans la même division. Certains connaissent bien le Congo d’autres moins ou pas du tout. Ensuite, ce retour, nous le vivons chacun à notre manière. Les raisons qui nous ont poussés à rentrer sont diverses. Les uns galéraient en Europe ou en Amérique durant leurs études, ne trouvaient pas de travail ou l’avait perdu. Rentrer est l’occasion de se refaire, de changer de quotidien, de fuir un continent en mal d’idéal. D’autres y voient l’accomplissement d’une quête existentielle, un devoir filial, la réintégration d’une lignée ancestrale, la réappropriation d’un héritage. D’autres encore, opportunistes assumés, sautent sur l’occasion de s’en mettre plein les poches et mener grand train. Souvent, c’est un savant mélange de tout cela. Irréductibles, indéfinissables, tels sont les motifs qui président à un tel choix. Le constat est pourtant le même : comment s’intégrer, se réintégrer à cette complexe société congolaise qui, elle-même, nous considère parfois étrangers ?

Les congolais de RDC, ceux du cru, ne sont pas de fervents admirateurs de cette diaspora. Ils ne l’apprécient pas. Ils la voient revenir – pour eux arriver – et accéder plus rapidement à des postes pour lesquels, malgré leurs dix, quinze années d’expérience, on n’aurait jamais pensé à eux. Les vicissitudes du pays, la diaspora ne les a, en général, pas subies ou justement fuies. Les affres de la guerre, les pillages, les viols, les millions de morts, elle en a pris connaissance en lisant les dossiers spéciaux consacrés à la RDC du Monde diplomatique ou par la famille restée au pays. On peut comprendre qu’ils l’aient mauvaise de voir ce retour – pas si noble ou désintéressé – de cette diaspora prétendument providentielle dont on n’arrête pas de leur tympaniser les oreilles. Ce qui se construit, c’est un Congo sans ou malgré eux. Ils s’en sont juste rendu compte. Ces congolais qui la détestent ou la jalousent, je les comprends finalement. Ils l’appellent la diaspourrie.

Il faut bien dire, quand on l’observe cette haute société kinoise (dont la diaspora constitue une bonne part) qu’elle est affligeante à bien des égards. Prétentieux, ce monde vit reclus dans la république de la Gombe, à Ma Campagne, à Mont Fleury, à UTEX. Catholique, il fréquente les mêmes églises qui, le dimanche, rassemblent le bottin mondain de la capitale : ministres, anciens ministres, gouverneurs, ambassadeurs, excellences, honorables, éminences. C’est la foire aux vanités ; une arène de fauves aussi.

Vivant dans un entre soi malsain, l’essentiel de la diaspora et de l’élite kinoise où l’apparence règne en maître absolu sont d’un matérialisme hallucinant dans un pays où une telle pauvreté a pignon sur rue. Sans filtre, cru, brut de décoffrage, violent, le contraste qui en découle laisse incrédule. Il faut rouler en Prado, avoir une valetaille nombreuse et tout un ensemble d’accessoires qui puisse vous rendre identifiable. Arrogants, vains, imbus d’eux-mêmes ils miment, singent les belges d’hier, les grands du monde d’aujourd’hui. Cette indécence n’est cependant pas l’apanage de Kinshasa ni du Congo.

A décharge, cette diaspora se décline et ne peut tout uniment, indistinctement être clouée au pilori. Laissons-lui, laissez-nous le bénéfice du doute.

Rentrer au Congo, sur papier, ça claque. On pense destinée, épopée même. Dans une Europe en manque de défi, de vision, d’âme l’écho de ce genre d’aventure a une résonnance certaine. En réalité, je me retrouve quotidiennement à discuter dans ce sabir corporate abominable macéré dans des business school tout aussi abominables où la « littérature » de chevet oscille entre les succes stories de self made men, l’hagiographie d’un Steve Jobs et autres guides pour devenir riche ou maintenir son patrimoine. Pas le même continent, mêmes codes, même philosophie. L’uniformisation du monde… On parade ; on s’écoute parler ; on débite des platitudes afin de convaincre de son évidente originalité ; on veut prouver sa singularité à grand coups de « moi, j’pense que ». On parle de ses vacances en faisant du name dropping de lieux les plus éloignés et variés possibles. Organiser son temps entre le travail et le loisir que charpente la pratique de divers hobbies1 est l’essentiel des préoccupations. On se maintient en forme dans une salle de sport déprimante, pleine de miroirs, à l’aune d’un narcissisme adolescent.

« Nous vous accompagnons dans la réalisation de votre projet d’investissement », slogan accompagné d’une magnifique photographie insipide sur laquelle un noir, un métis, un chinois et un blanc mal fagotés figurent le sérieux de l’entreprise, sa modernité, sa compétence. After work, team building, meeting, brainstorming, lunch. Cette litanie d’abjections est l’horizon de tant de monde. Comment est-ce, Dieu, possible ?

Quelle douloureuse ironie de se retrouver, au Congo, dans une société, tout ce qu’il y a de plus commun. On y joue un rôle de composition cinq jours sur sept, de 07h30 à 18h00 dans le vaudeville du salariat, de la servitude volontaire. On campe cette ressource humaine exploitable, docile et interchangeable. Installé dans un open space, derrière un écran qui éreinte une vue déjà déclinante, on est concassé, broyé dans la machinerie bureaucratique qui gomme, lisse les aspérités trop humaines de l’employé. Triste sire, il doit répondre aux froids critères de la politique managériale et de bonne gouvernance de l’entreprise.

« Dites-moi pourquoi vous engagerai-je vous et pas un autre ? Qu’êtes-vous en mesure d’apporter à la société ? Quelles sont vos qualités ? etc. » A ces stupides questions d’entretien toujours posées avec cet air pénétré si ridicule, qui n’a jamais rêvé répondre avec insolence, impudence : « Franchement, je n’en ai aucune idée et, à-vrai-dire Madame, je m’en fous complètement » ; se lever, saluer courtoisement, élégamment cette DRH et quitter la place avec allure, style. On aurait alors fait la démonstration d’indépendance d’un homme racé, d’une âme élevée à travers cet aristocratique détachement. Las ! minable, obséquieux, on y répond plutôt servilement « qu’on est travailleur, rigoureux, très motivé, sociable, animé d’un esprit d’équipe ; prêt à faire la vaisselle, le concierge, des pompages, du cirque ; bref, qu’on est taillable et corvéable à merci ». Toute estime de soi bue.

Et puis, comme si cela ne suffisait pas, il faut encore faire semblant de s’intéresser à celui qui parle sérieusement de son smartphone avec passion ; à celui qui, animé d’une soif insatiable de parvenir, vous explique bruyamment son plan de carrière, son ambition et le sordide lucre qui l’accompagne ; à celui qui, spirituel, croit parler littérature en évoquant 50 Grey of Shades ou Millenium ; à celui qui, docte, commente sans cesse cette actualité dont la perverse omniprésence abêtit.

Au milieu de cette médiocrité, de cette multitude grossière, indélicate on nourrit seulement l’espoir de se distinguer en étant au moins conscient de l’imposture à laquelle on se prête. Chose vaine, on appartient invinciblement à cette même engeance.

Comment dit-on encore ? Ah oui : réussir sa vie, devenir quelqu’un.

La seule bouée qui permet de maintenir la tête hors de cette eau fangeuse du monde moderne est de garder à l’esprit que le retour au pays est l’essentiel, la raison pour laquelle on vend son âme, on se prostitue. Ce but permet de tenir le coup, de garder l’illusion d’une dignité, de se dire que si on rédige des notes dont la pesante conscience de la vacuité désespère, c’est pour s’arrêter juste cinq minutes, le soir venu, sur les rives du fleuve Congo2, regarder un coucher de soleil et se dire… ne rien se dire. Goûter ce moment simple, pur, intense. Le vivre seconde après seconde. S’en émerveiller.

On sait pertinemment que cette comédie professionnelle ne pourra pas durer. On devra trouver sa vocation. Le retour au pays ne sera pas toujours suffisant à justifier un boulot aliénant, vil. Ce retour dont la puissance symbolique s’étiole, se consume à mesure que le temps passe n’est qu’une étape dans l’honnête accomplissement d’une vie réellement, sincèrement vécue.

Envisagées plus largement, l’uniformisation, l’abrutissement, la décérébration à marche forcée des différentes sociétés et cultures, finalement, c’est la diaspora – d’où qu’elle vienne – qui en est le principal vecteur. Celle-ci tient le rôle de métastases dans ce cancer mondial qui n’en finit pas de tuer les particularismes, les spécificités, les identités noyés dans une humanité bien abstraite alors qu’il existe des peuples et des hommes bien réels, eux.

Les réformes législatives libéralisant nombre de secteurs soutiennent l’amélioration du climat des affaires en RDC qui, il faut le noter, demeure avant-dernière au très sérieux classement Doing business. Il faut attirer les investisseurs afin de créer une dynamique économique vigoureuse dont bénéficiera nécessairement la population. La croissance, les indicateurs macro-économiques, le taux d’inflation stabilisé démontrent une lente mais certaine amélioration des fondamentaux de l’économie congolaise. C’est évident. N’eut été l’instabilité politique… Le potentiel du Congo est gigantesque dans ce pays de tous les superlatifs et blablabla…

Ces discours, ces articles qui tendent à masquer la réalité d’un pays profondément, intrinsèquement meurtri m’insupportent au plus haut point. Il faut l’écouter le premier ministre, technocrate3, qui parle du Congo. Son Congo, il le tire de statistiques, de chiffres, d’analyses, de rapports d’experts à la mords-moi-le-nœud. Il suffit, rien qu’à Kinshasa, d’aller à Ngaba, à Masina, pour se rendre compte de l’inadéquation abyssale de tels propos avec la réalité. La réalité crue, celle qui ne ment pas, celle qui ne dissimule pas.

« C’est la diaspora qui sauvera le Congo » n’ont-ils de cesse d’asséner. Sans doute est-ce pour toutes ces raisons que je ne peux plus les entendre, les phrases de ce type. Elles auront cependant eu le mérite de me permettre d’éclairer l’imposture dans laquelle, pour l’instant, je me trouve.

1 Sans doute l’un des termes les plus laids, toutes langues confondues.

2 L’âme du pays, il est le lien de tout le territoire de la RDC qui se situe sur le bassin du fleuve Congo.

3 Il semble que le technocrate ait remplacé l’honnête homme.

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4 commentaires

  1. Tchetnik says:

    On voit à quel point toutes les « diasporas » se ressemblent, pour le meilleur et surtout pour le pire.

    Les Grecs et Arméniens d’Amérique sont assez identiques, les Russes « première émigration » en France encore pire.

  2. Très intéressantes réflexions. Il est évident que les gens ont besoin de racines, il n’y a que l’ONU et ses chiffres froids qui comptent les hommes comme des patates ou des briques, et qui les placent sur les cartes dans tel pays ou tel autre pour « remplacer » la population locale, qui arrive à faire croire qu’il est bon de quitter sa patrie, la terre de ses pères.

    On est arrivé à inculquer aux Français que pour faire bien et être dans le vent il fallait que leurs enfants aillent travailler à Londres ou ailleurs en Irlande ou aux States. Ah ce qu’ils sont fiers de dire que leurs enfants ont trouvé leur place à la City. Mais dans le fond ils souffrent, ils sont déchirés de vieillir sans voir leurs enfants et petits-enfants, qui ne continueront pas leurs traditions au pays, comme si, finalement, ils n’en avaient pas.

    C’est pourquoi les musulmans clandestins qui nous envahissent pour notre plus grand bien, ne seront que des déracinés, le cul assis entre deux chaises, des candidats pour l’Etat islamique dans lequel ils pourront rouler leurs mécaniques sans plus rien comprendre ni de l’âme de leur pays d’origine dans lequel ils ne seront qu’une vérue, ni de l’âme du pays d’Europe qui les aura fait grandir. A moins qu’ils ne jouent les caïds au grand désespoir des gens du cru dont ils font le malheur.

    Et finalement, peut-être n’y aura-t-il plus ni Europe, ni Afrique, ni racines dans ce grand melting pot, ce chaos cher aux yankees. Plus aucune culture, plus aucune différence, tous la même langue, tous la même couleur dans une vaste tour de Babel, avant que le Bon Dieu irrité ne la fasse s’écrouler sur leurs têtes.

  3. La fin de ce texte est foncièrement anticapitaliste. Un monde débarrassé du capitalisme est en effet possible. Je vous invite à lire « Emanciper le travail », le dernier essai de Bernard Friot, et à vous rendre sur le site du Réseau Salariat.

  4. Cake87 says:

    Dommage pour cette fin plus que discutable. Ça commençait très bien pourtant.

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