Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, le 28 juillet 2014 lors d'une conférence de presse à Moscou

Sergeï Victorovitch Lavrov consacre le début de sa conférence au terrorisme en général. Ensuite, en fonction des questions, il aborde tous les événements qui ont émaillé l’année 2015 et dresse la prospective à venir. Cette conférence a été donnée le 26 janvier 2016 .

Le Proche-Orient et l’Ukraine occupent une place importante de la conférence. Notamment il évoque l’expérience des combats en Syrie qui a permis à la Russie de discerner qui soutient en sous-main les terroristes et qui les combat réellement, précisant que désormais les USA ne berneront plus la Russie. Il revient dans la deuxième partie, largement sur ces deux sujets.

Le but principal de la Russie pour l’année en 2016 serait un système international juste et équilibré qui respecte toutes les nations avec un appel particulier à observer la réalité telle qu’elle se présente loin de toute idéologie.

Autres sujets: L’Immigration avec la fermeture de la frontière Norvège / Russie; l’OTAN; Le monde russe; les russophones d’Estonie et de Léttonie traités comme citoyens de seconde zone, discréminés, interdits de droit de vote; Rapports tendus avec la Bulgarie; Affaire Litvinenko; Turquie et Arabie saoudite; Chine; le Japon et le différend sur les îles; l’Arctique; l’Europe; le Canada; la Corée; la bombe atomique; … Etc. Et beaucoup d’autres choses.

Lire ci-dessous l’intégralité du texte de la conférence ci-dessous.

Enregistrée, traduite oralement et diffusée par le ministère des Affaires étrangères de la Russie, la conférence du ministre des Affaires Etrangères de Russie est toujours très attendue.

Les titres en bleu ont été rajoutés.

Bonjour,

A l’occasion de cette conférence de presse consacrée au bilan de l’année 2015, nous répondrons à vos questions sur les événements d’actualité.

L’année a été difficile. On s’en souviendra certainement comme celle d’une concurrence globale renforcée pour influer sur la formation d’un nouveau système international.

A cet égard, deux approches opposées ont prédominé: d’une part les tentatives de freiner la formation d’un système international multipolaire plus juste, de maintenir sa domination dans les affaires mondiales, d’imposer aux autres sa volonté; et de l’autre une aspiration de plus en plus grande à orienter cette concurrence dans une direction plus civilisée et faire de la lutte contre les défis communs une priorité.

La situation économique mondiale ne s’est pas stabilisée – pratiquement tous les pays l’ont senti, y compris la Russie. Le Président russe Vladimir Poutine en a parlé en détail, tout comme les membres du gouvernement russe. Malgré ce contexte économique, nous avons constaté que certains tentaient de défendre leurs propres intérêts au détriment de ceux des autres, de créer des alliances commerciales et économiques fermées, de morceler l’espace économique mondial – autrement dit un aspect de démondialisation était présent.

Des campagnes médiatiques intensives se sont poursuivies. Vous les connaissez probablement mieux que les autres. Dans un certain nombre de cas, nous avons assisté à de véritables guerres médiatiques avec des tentatives d’empêcher la diffusion d’informations ou de points de vue alternatifs sur les processus en cours. Parfois, des mesures drastiques ont été employées allant jusqu’à l’interdiction directe d’exercer la profession de journaliste. Vous êtes au courant également de ces cas.

De nombreux conflits graves se sont poursuivis et se sont aggravés – en Syrie, en Irak, au Yémen, en Libye et en Ukraine. Plusieurs pays d’Afrique souffrent toujours d’instabilité. Tout cela mis ensemble forme ce que j’appellerais des « paysages de crise », auxquels il faut encore ajouter les risques d’une hausse des tensions interconfessionnelles et d’un approfondissement des fractures intercivilisationnelles, ce qui est extrêmement dangereux pour notre civilisation.

Dans le même temps, la menace terroriste s’est renforcée plus que jamais. Daech a proclamé un « califat » et d’autres organisations extrémistes ont mis la main sur de grands territoires en Syrie et en Irak. Ils ont également cherché – non sans succès dans certains cas – à s’installer dans d’autres pays, notamment en Libye, en Afghanistan et dans plusieurs pays d’Afrique noire. Nous avons été témoins d’attentats inhumains contre des citoyens de Russie, d’Europe, du Moyen-Orient, d’Afrique, des USA et d’Asie qui ont provoqué un exode, y compris sur le territoire de l’UE. Comme nous le savons, les terroristes projettent et parlent ouvertement de leurs plans de créer un califat « du Portugal au Pakistan ». C’est une menace réelle non seulement pour la sécurité régionale, mais également internationale.

Dans ces conditions, la Russie a cherché à agir activement comme membre du Conseil de sécurité des Nations unies. En tant que l’un des plus grands États du monde, elle a agi non seulement pour défendre ses intérêts nationaux, mais également en pleine conscience de sa responsabilité pour la situation dans le monde.

Nos efforts se sont centrés sur la promotion de l’initiative du Président russe Vladimir Poutine pour la formation d’une large coalition antiterroriste sur la base du droit international et sous l’égide de l’Onu. Les actions des forces aérospatiales russes, à la demande du gouvernement syrien, ont réellement permis de renverser la situation dans ce pays et d’assurer une réduction des territoires contrôlés par les terroristes. Dans le même temps notre implication a éclairci la situation: on a vu qui combattait vraiment les terroristes et qui était complice, qui essayait de les utiliser à ses propres fins.

Notre participation active à la lutte antiterroriste a contribué à l’adoption de plusieurs résolutions importantes au Conseil de sécurité des Nations unies, visant à stopper le financement du terrorisme et le phénomène des combattants terroristes étrangers – les résolutions 2199 et 2253. Nous cherchons à faire en sorte qu’elles soient consciencieusement appliquées et, ce qui est tout aussi important, nous exigeons des rapports détaillés du Secrétariat de l’Onu pour savoir qui remplit ses engagements dans le cadre de ces documents et comment.

Le terrorisme ne pourra pas être vaincu par la seule voie militaire. Il est nécessaire de combiner les actions armées avec des processus politiques pour régler les conflits. Il faut aussi prendre des mesures visant à empêcher l’usage de l’infrastructure économique prise par les terroristes, comme l’a fait Daech en Irak et en Syrie – qui fournissait du pétrole de contrebande et d’autres produits en Turquie. Il est également important de penser au rétablissement économique des pays victimes quand la menace terroriste sera écartée, ainsi qu’à la lutte contre l’idéologie extrémiste.

En septembre 2015, quand la Russie présidait le Conseil de sécurité des Nations unies, nous avons organisé une réunion spéciale au niveau des ministres des Affaires étrangères pour mener une analyse complexe de toutes les menaces et mesures à engager pour les surmonter au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. C’était une discussion intéressante. Je pense que cette discussion des possibilités d’actions stratégiques et globales – et pas au cas par cas – doit être poursuivie au Conseil de sécurité des Nations unies.

Nous avons très activement contribué à l’organisation de la réunion de Genève en 2012 et à l’adoption du Communiqué de Genève du 30 juin 2012, ainsi qu’à la formation du Groupe international de soutien à la Syrie et au lancement du Processus de Vienne approuvé par la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui doit être rigoureusement respectée. Je suis convaincu que vous me poserez encore des questions sur les détails de ce processus et je suis prêt à fournir des commentaires plus détaillés.

Le Président russe Vladimir Poutine a déclaré plusieurs fois qu’il était possible de trouver des solutions aux problèmes les plus complexes en s’appuyant sur le droit international et en respectant la diversité culturelle et civilisationnelle du monde contemporain, ainsi que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Nous partons du fait qu’au XXIe siècle, la coopération multilatérale ne peut être construite que sur la base d’une véritable équité, de la prise en compte mutuelle des intérêts, d’un travail conjoint pour des objectifs communs. C’est ainsi que fonctionnent déjà les structures d’intégration de l’espace postsoviétique, y compris l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), l’Union économique eurasiatique (UEE) et la Communauté des États indépendants (CEI). Le travail des Brics et de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), dont les sommets se sont tenus en juillet 2015 à Oufa, repose sur les mêmes principes.

Quand nous travaillions sur les processus d’intégration dans l’espace postsoviétique, nous ne les avons pas opposés pas à d’autres efforts d’intégration – ce qui a été répété haut et fort par les autorités russes. Nous sommes prêts à travailler à l’harmonisation des processus d’intégration et à la construction de ponts, notamment entre l’Europe, l’Eurasie et la région Asie-Pacifique. L’année dernière a été conclu un important accord de libre-échange entre l’UEE et le Vietnam, et des dizaines d’autres États souhaiteraient signer de telles ententes. Nous avons trouvé un accord de principe sur le rapprochement de l’UEE et du projet chinois de « Ceinture économique de la Route de la soie », ce qui offre de très larges opportunités.

Hormis le développement progressif de nos relations de partenariat stratégique et de coopération dans divers domaines avec la Chine, nous avons renforcé notre partenariat stratégique avec l’Inde, le Vietnam et d’autres pays de la région Asie-Pacifique. Nous avons participé activement à l’activité des mécanismes multilatéraux dans cette région.

Des perspectives supplémentaires de coopération s’ouvrent depuis l’initiative du Président russe Vladimir Poutine de lancer avec nos partenaires de l’UEE des consultations avec les membres de l’OCS et de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) concernant la formation d’un éventuel partenariat économique. Toutes ces questions seront à l’ordre du jour du sommet ANASE-Russie à Sotchi en mai 2016, qui sera consacré au 20e anniversaire de nos relations avec l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est.

Le développement de notre coopération avec l’Amérique latine et les Caraïbes, l’Afrique, les unions et les structures régionales qui existent sur ces continents continue. En particulier, nos contacts traditionnels et étroits se renforcent avec l’Union africaine, la Ligue arabe, l’Organisation de coopération islamique (OCI), la Communauté d’États latino-américains et caribéens (Celac).

Guidée par les principes d’équilibre des intérêts, de la primauté du droit international et du rôle central de l’Onu, la diplomatie russe a contribué au succès des efforts collectifs sur plusieurs questions primordiales de l’ordre du jour international.

Je voudrais noter que l’an dernier s’est achevée la procédure de destruction du potentiel militaro-chimique syrien et qu’un accord sur le programme nucléaire iranien a été conclu. Les sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies et du Conseil des gouverneurs de l’AIEA vis-à-vis de l’Iran ont été suspendues il y a quelques jours, ce qui marque le début de la mise en œuvre du Plan d’action global commun appelé à garantir la nature exclusivement pacifique du programme nucléaire iranien en parfaite conformité avec le Traité de non-prolifération et les règles de l’AIEA sur l’usage pacifique de l’énergie nucléaire. C’est un grand pas vers la normalisation totale de la situation autour de l’Iran. Nous soutenons activement ces avancées, ainsi que toute démarche pour supprimer les obstacles artificiels à la communication internationale et à la participation de tout État à la vie internationale.

Je considère les Accords de Minsk du 12 février 2015 comme un immense exploit. Au cours de toute la période qui a suivi, nous nous sommes efforcés de régler le conflit en Ukraine en nous appuyant sur la mise en œuvre des engagements contenus dans ces accords. Comme vous le savez, tous n’ont pas été remplis – loin de là. Notamment ceux qui concernent les engagements de Kiev d’établir un dialogue direct avec les républiques autoproclamées de Donetsk et Lougansk pour régler les aspects politiques de la crise ukrainienne. Il a donc été décidé de poursuivre ce travail en 2016. Mais les tâches fixées dans les textes de Minsk restent inchangées. Nous continuerons d’exiger leur respect rigoureux conformément aux accords supplémentaires et aux efforts entrepris en particulier dans le cadre des réunions entre les chefs d’État du Quartet Normandie. D’une manière générale, nous resterons attachés à une solution globale et exclusivement pacifique à la crise ukrainienne, nous continuerons de contribuer à ce que les Ukrainiens rétablissent l’entente nationale et reprennent la voie d’un développement normal durable.

Notre ligne a contribué en 2015 à une meilleure compréhension, par tous les acteurs internationaux, de l’absence d’alternative à une large coopération pour une recherche conjointe de sorties aux situations de crise – malgré l’accumulation d’actes connus de politique de confrontation de certains de nos partenaires et la multiplication des problèmes dans les affaires mondiales. Le processus évolue lentement et difficilement. La volonté de refréner la Russie est toujours présente, alors même que cette ligne devrait être depuis longtemps reléguée aux archives de l’histoire. On continue d’essayer d’obtenir des profits unilatéraux et même de nous punir pour notre politique étrangère indépendante.

Bien sûr, nous en tenons et en tiendrons compte dans nos actions. Nous ne l’avons pas choisi. Nous sommes prêts à coopérer étroitement et de manière constructive avec nos partenaires occidentaux, y compris l’Europe et les USA, et sommes ouverts à un développement progressif de la coopération. Mais seulement et exclusivement sur une base d’équité et de profit réciproque sans ingérence dans les affaires intérieures de l’un ou de l’autre et en respectant les intérêts fondamentaux de chaque partie.

Nos collègues occidentaux disent parfois que les affaires avec la Russie ne reviendront pas à la normale. C’est vrai: personne n’essaiera plus de nous imposer des accords prenant en compte avant tout les intérêts de l’UE ou des USA, tout en nous affirmant que cela ne nuira pas à nos intérêts. Cette histoire est révolue. Aujourd’hui en commence une autre qui ne pourra évoluer que sur la base de l’équité et des autres principes du droit international.

Pour l’instant, nous constatons qu’une ligne pas du tout constructive et même dangereuse continue d’être appliquée vis-à-vis de la Russie – je veux parler notamment du renforcement du potentiel militaire de l’Otan à proximité de nos frontières, de la mise en place des segments européens et asiatiques du bouclier antimissile américain auquel participent les pays européens et d’Asie du Nord-Est. Nous considérons ces actes comme déstabilisants et sans perspective. Des tentatives de reconsidérer cette situation sont bien entreprises mais le succès n’est pas impressionnant. Par exemple, un « groupe de sages » a été créé il y a un an à l’OSCE qui devait préparer des recommandations pour faire renaître l’esprit de l’Acte final d’Helsinki et revenir aux principes d’une sécurité égale et indivisible. Malheureusement, cela n’a donné aucun résultat. Les experts occidentaux ont soutenu la ligne officielle de leurs gouvernements visant à refréner la Russie, c’est pourquoi notre expert a dû se distancer de ce document. Cette bonne idée n’a finalement rien donné de sensé. Néanmoins, nous espérons que l’OSCE n’est pas une organisation complètement perdue: elle travaille activement en Ukraine, a reçu un « second souffle » – elle a des chances répondre à sa vocation initiale. Nous espérons que la recherche d’approches réellement collectives et équitables de la mise en œuvre des idéaux de sécurité européenne globale va tout de même commencer.

Dans le cadre de notre activité diplomatique, la tâche de renforcer la présence humanitaire internationale de la Russie et le soutien aux compatriotes russes à l’étranger occupe une place prioritaire. Nous accordons une attention particulière au dialogue avec les ONG, les milieux académiques, les entreprises russes, la société civile dans l’ensemble et à la coopération avec les médias. Selon les statistiques, le Ministère russe des Affaires étrangères est toujours en deuxième place en matière d’activité et d’ouverture médiatique, c’est-à-dire que nous avons encore du travail. J’espère que la conférence de presse d’aujourd’hui nous aidera à avancer sur l’ouverture médiatique.

Je suis prêt à répondre à vos questions.

Les défis de la Russie

Question: Le centre stratégique américain Stratfor vient de publier son bilan de l’année 2015 et ses prévisions pour 2016. Dans leur rapport, les experts estiment que l’année ne sera pas facile pour la plupart des pays. Quels sont, d’après vous, les principaux défis pour la Russie et le monde en 2016?

Sergueï Lavrov: D’un point de vue général, le défi n°1 restera celui de mettre en place un système international démocratique juste. Nous ne pouvons pas y parvenir seuls. C’est un processus objectif. De nouveaux centres de croissance économique, d’influence financière et politique sont apparus. Le système international doit s’adapter à ce qui se produit réellement. Cela suppose une réforme des institutions – aussi bien celles qui sont chargées des systèmes financiers et monétaires internationaux et de l’économie internationale que celles qui s’occupent de la politique mondiale. Je veux notamment parler de l’Onu et de son Conseil de sécurité. Surtout, il ne faudra pas seulement refléter les processus objectifs dans la structure de telle ou telle organisation internationale mais bien conduire les affaires mondiales en fonction de la nouvelle situation, ce qui implique l’élaboration de solutions soutenues par tous les pays clés.

Cette approche a notamment triomphé sur le dossier nucléaire iranien, le désarmement chimique de la Syrie, la création du Groupe international de soutien à la Syrie – pour lequel nous nous sommes battus pendant très longtemps parce que plusieurs pays directement impliqués dans le conflit syrien, l’Iran par exemple pour des raisons idéologiques, refusaient de s’asseoir à la même table des négociations. C’est un grand succès d’avoir réussi avec les USA (grâce au Secrétaire d’État américain John Kerry et à sa position) à insister tout de même sur la formation d’un groupe véritablement représentatif.

Il faut agir ainsi dans toutes les autres situations, en invitant tous les acteurs impliqués à la table des négociations. Une telle démarche permettrait de refléter les tendances du monde contemporain et la nécessité de tenir compte des nouvelles réalités économiques et politiques.

C’est probablement la clé de tout conflit, de toute situation problématique – qu’il s’agisse de l’Ukraine, du processus de paix syrien, des conflits en Afrique, des relations entre les Palestiniens et les Israéliens qu’il ne faut surtout pas oublier. Ce principe est absolument sollicité dans le règlement de la tâche principale aujourd’hui: la lutte contre le terrorisme. Quand on essaie de poser des conditions avant d’adopter une approche véritablement collective de cette lutte (par exemple: « acceptez le changement de régime en Syrie et nous commencerons alors à vraiment combattre le terrorisme collectivement en coordonnant nos actions »), je considère que c’est une grande erreur.

La capacité qu’auront nos partenaires et tous les acteurs de diverses négociations à s’entendre sera un autre défi pour la politique mondiale. Ce problème – fréquent – a notamment freiné les efforts pour régler le conflit syrien, quand certains ont refusé de remplir le Communiqué de Genève uniquement parce qu’on n’avait pas réussi à y inscrire l’exigence de la démission du Président syrien Bachar al-Assad et la menace de sanctions si ce dernier ne quittait pas son poste. Au final, plus d’un an après, notre proposition est enfin passée et ce document a été approuvé au Conseil de sécurité des Nations unies. Nous ne sommes pourtant pas parvenus à reprendre les négociations alors même que nous en avions convenu, parce que comme je l’ai dit certains ne voulaient pas s’asseoir à la table des négociations avec d’autres.De tels caprices sont inadmissibles et très dangereux dans la politique contemporaine.

Ces éléments généraux sont un défi pour nous dans le travail sur la formation d’un nouveau système international qui s’appuierait sur la Charte de l’Onu et serait complété sur la base des mêmes principes de la Charte – qui est d’ailleurs un document très souple ne nécessitant pas d’adaptation. Si nous arrivions à assurer ce caractère systémique au travail de tous les acteurs clés du G20 lorsque nous évoquons l’économie mondiale ou les systèmes financiers et monétaires internationaux, ainsi qu’au Conseil de sécurité des Nations unies, au sein du Groupe international de soutien à la Syrie, des structures qui s’occupent du règlement de conflits au Yémen, en Afghanistan, du processus de paix israélo-palestinien et dans diverses régions d’Afrique, alors nous pourrions progresser plus efficacement.

Canada

Question: Ces trois dernières années, les relations avec le Canada ont été plutôt froides. Pourraient-elles s’améliorer avec l’arrivée du nouveau gouvernement au Canada? Percevez-vous déjà des signaux en ce sens?

Sergueï Lavrov: Nous souhaitons entretenir de bonnes relations avec tous les pays. Quand nous disons que nous sommes prêts et ouverts à la coopération avec l’Occident, y compris l’Europe et l’Amérique du Nord, nous faisons également allusion au Canada bien évidemment. Nous avons, depuis longtemps, de très bonnes relations. Le Canada est un acteur influent et respecté des relations internationales. Nous partageons de nombreuses tâches et des intérêts communs en ce qui concerne la conquête de l’Arctique – et dans l’ensemble la coopération dans les latitudes Nord – ainsi qu’une bonne expérience de coopération dans divers domaines tels que l’économie, le commerce et les territoires et mers du Nord. Nos relations ont connu des hauts et des bas, mais à chaque fois le bon sens a repris le dessus. Nous avons constaté ces détériorations sous le gouvernement de Stephen Harper.

Je pense que les deux dernières années ont été une période d’opportunités manquées dans les relations avec le Canada, à partir du moment où le gouvernement a soudainement adopté une ligne russophobe, stoppé les liens bilatéraux, décrété des sanctions contre des individus et des entreprises russes et suspendu la coopération de la Commission intergouvernementale pour les questions commerciales et économiques.

Évidemment, nous devions prendre des mesures de rétorsion. Vous connaissez le Décret du Président russe Vladimir Poutine concernant la restriction sur les importations de produits alimentaires. Cela n’a été bénéfique pour personne. Nous avons été surpris par l’absence totale de pragmatisme dans les actes impulsifs entrepris par l’ancien gouvernement, qui a suivi aveuglément les exigences des représentants effrénés de la diaspora ukrainienne au Canada tout en ignorant les intérêts nationaux.

La victoire du parti libéral de Justin Trudeau aux élections d’octobre 2015 est un événement important avant tout pour les Canadiens, pour la vie politique nationale. Mais compte tenu des commentaires de Justin Trudeau et de ses collègues sur la politique étrangère, on peut espérer que réapparaissent des opportunités de rétablir nos relations bilatérales, qui ont été détériorées de manière absolument artificielle et inutile. Je le répète, la rhétorique de campagne et la rhétorique du nouveau gouvernement après les élections indiquent qu’il est prêt à rétablir le dialogue sur les problèmes internationaux et à relancer la coopération bilatérale.

Le Président russe Vladimir Poutine s’est entretenu avec le nouveau Premier ministre canadien Justin Trudeau en novembre en marge du G20. Les deux dirigeants ont dit vouloir normaliser les relations entre nos deux pays. Nous partons du fait que des mesures concrètes doivent être prises par nos partenaires canadiens, qui ont exprimé leur intention de corriger les erreurs de leurs prédécesseurs. Nous attendrons. Nous sommes toujours prêts à de tels changements positifs.

Relations Russie/Allemagne

Question: Je voudrais poser une question sur les relations entre la Russie et l’Allemagne qui, malheureusement, battent de l’aile ces derniers temps. Pensez-vous que ces relations sont dans l’impasse, en crise? Qu’attendez-vous des partenaires allemands pour les améliorer? Il n’est plus un secret pour personne qu’en parlant de l’Allemagne on sous-entend souvent l’Union européenne, qu’en évoquant les relations entre Moscou et Berlin nous parlons des relations entre la Russie et l’UE – si l’on part du principe que l’Allemagne est la locomotive de l’Europe. Je pose cette question à l’approche de la visite en Russie de Horst Seehofer, homme politique allemand éminent, et de son entretien avec le Président russe Vladimir Poutine.

Sergueï Lavrov: Je ne dirais pas que les relations entre la Russie et l’Allemagne sont en crise, qui plus est dans l’impasse. Nous menons un dialogue très intensif au plus haut niveau entre le Président russe Vladimir Poutine et la Chancelière allemande Angela Merkel, au niveau des ministres des Affaires étrangères et d’autres ministres. L’activité de plusieurs mécanismes qui nous aident à avancer a été compliquée mais pas stoppée, notamment grâce à la position des entreprises allemandes qui poursuivent activement leur activité pour renforcer les liens avec leurs partenaires russes. J’ai entendu que des dizaines, peut-être des centaines de compagnies allemandes avaient suspendu leur activité en Russie – mais des milliers sont restées. Depuis deux ans j’ai rencontré au moins deux ou trois fois des capitaines d’industrie allemands – une fois à Moscou et une autre à Munich, où avec le vice-chancelier Sigmar Gabriel nous avions organisé un dialogue avec des hommes d’affaires d’Allemagne et de Russie. Je vois la manière pragmatique et le bon sens avec lesquels les entrepreneurs allemands évaluent la situation.

Si nous étions pragmatiques et pensions à nos intérêts nationaux sans enfreindre nos engagements internationaux, alors un résultat positif serait toujours possible. En témoigne le travail actif qui a commencé sur la planification et la construction du gazoduc Nord Stream 2: ce projet est économique et commercial, il est bénéfique pour l’Allemagne, pour toute l’Europe et la Russie. Le fait que ce projet subisse aujourd’hui de telles critiques et que certains appellent à ne pas coopérer avec la Russie car cela nuirait l’Ukraine (même si nous savons tous pour quelle raison ce travail visant à ne pas dépendre du transit via l’Ukraine était justement nécessaire) sont une tentative de compliquer et d’aggraver nos relations de l’extérieur en appelant à la prétendue « solidarité » atlantique et européenne. Je voudrais qu’en l’occurrence et dans d’autres cas également, l’Allemagne, de même que l’Europe et tout autre pays, prenne des décisions en ayant parfaitement conscience de ses intérêts nationaux, indépendamment d’un haut fonctionnaire venu d’un autre pays proche ou lointain pour dicter ce qui doit être fait.

 Nous voyons avec quelles difficultés l’UE tente aujourd’hui d’établir une ligne commune sur la question migratoire – et pas seulement. Nous voyons l’importance de l’Allemagne en tant que locomotive de l’UE, à quel point Berlin aspire à tenir compte au maximum des intérêts de tous les pays membres. C’est de plus en plus difficile. Il n’est pas dans notre intérêt que l’Europe faiblisse ou éclate. Nous souhaitons qu’elle soit forte et unie, qu’elle soit un partenaire avec lequel il serait confortable de travailler sur le plan économique, entre autres. Mais nous ne pouvons pas ignorer les faits. Nous voyons et apprécions les efforts de l’Allemagne pour que la minorité « active-agressive de l’UE » réduise ses appétits et ambitions sur plusieurs questions – et pas seulement dans les relations avec la Russie mais également sur de nombreuses questions relatives au fonctionnement intérieur de l’UE – pour suivre des règles communes qui ne peuvent être que consensuelles aussi bien en UE que dans toute autre organisation normale équitable. Nous souhaitons également à l’Allemagne de la réussite pour régler les problèmes gravissimes provoqués par les migrants sur son territoire. J’espère que ces questions ne seront pas « balayées », qu’il n’y aura plus d’histoires similaire à celle de l’adolescente Lisa d’origine russe – quand la nouvelle de sa disparition avait été cachée pendant très longtemps pour des raisons qu’on ignore. Aujourd’hui nous travaillons avec son avocat, qui coopère avec sa famille et notre Ambassade. Il est évident que cette jeune fille n’a pas disparu pendant 30 heures de son plein gré. La vérité et la justice doivent triompher dans cette affaire.

J’espère vraiment que les problèmes migratoires ne conduiront pas à une tentative de « camoufler » la réalité à des fins politiques – cela serait erroné. Les problèmes doivent être exposés honnêtement, il faut les reconnaître devant les électeurs et proposer des solutions claires et transparentes.

Nous souhaitons sincèrement que cette période difficile pour l’Allemagne se passera sans grandes pertes, que des solutions seront trouvées sur le problème migratoire aussi bien dans le pays qu’en UE, ainsi que sur toute autre question – notamment les conséquences du référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’UE et le vote aux Pays-Bas concernant l’accord d’association avec l’Ukraine. Ces défis sont tous importants pour l’UE, pour ceux qui souhaitent que cette structure reste unie et efficace. C’est seulement dans ce cas qu’elle pourrait être un partenaire confortable pour la Russie et tous les autres. Tous ceux qui poursuivent le même objectif doivent bien sûr souhaiter à l’UE de trouver des solutions de consensus s’appuyant sur le principe de solidarité, qui ne seraient pas prises au détriment d’autres pays mais en se basant sur l’équilibre des intérêts nationaux des pays de l’UE, et non sur les positions des « chevaux de Troie ».

Je voudrais souligner que, ces derniers temps, nous avons réussi à résoudre conjointement plusieurs questions d’enregistrement des droits sur la propriété diplomatique géorgienne à Moscou et russe à Tbilissi, ce qui constitue encore une initiative utile. Le format de discussion Grigori Karassine-Zourab Abachidze offre également une plateforme permettant de débattre de n’importe quelle question. Les deux hommes se connaissent parfaitement et ont des relations confidentielles qui leur permettent de soulever tout type de question. Par ailleurs, je suis personnellement ouvert à d’éventuels contacts avec mon homologue géorgien. Je suis certain que d’autres liens sont tout à fait possibles: le président russe Vladimir Poutine n’a pas exclu une telle perspective si l’opportunité se présentait.

Relations Russo/japonaises

Question: Je voudrais poser une question sur les relations russo-japonaises. Shinzo Abe, premier ministre du Japon, a récemment évoqué la volonté de Tokyo de développer les relations avec Moscou, de résoudre ensemble les problèmes auxquels fait face le monde entier. Quelles opportunités et perspectives voyez-vous dans ce domaine?

Il existe toujours des divergences considérables sur le problème territorial. La partie japonaise estime que la signature d’un accord de paix signifierait la résolution du litige territorial. La Russie affirme, quant à elle, qu’il n’y rien à discuter.

Sergueï Lavrov: Entretenir des relations étroites et chaleureuses avec le Japon présente un intérêt réel. Il s’agit d’un voisin très important. Nous avons beaucoup de projets communs, ainsi qu’un large éventail  de liens commerciaux, économiques, humains et culturels. Les entreprises japonaises travaillent activement sur notre marché dans les domaines du raffinage des hydrocarbures, de l’automobile et des technologies de pointe. Nous souhaitons que ces projets se multiplient pour bénéficier à nos pays et à nos peuples.    

Le président russe Vladimir Poutine et le premier ministre japonais Shinzo Abe se sont accordés pour introduire la question de l’accord de paix sur la liste des problèmes à résoudre. A notre avis, sa signature ne serait pas forcément synonyme de la résolution du litige territorial. Il s’agit d’une initiative nécessaire pour que les relations des deux pays soient normales non seulement en pratique, mais aussi sur le plan juridique. Je vous rappelle que le seul texte signé et ratifié par les deux pays (la déclaration de 1956) stipule clairement la primauté de la signature d’un accord de paix indépendamment des perspectives d’un traité définitif sur les îles litigieuses. La déclaration évoque un accord de paix suivi par la transmission – pas la restitution – de deux îles du sud par l’Union soviétique en tant que geste de bonne volonté. Le texte se basait sur un principe crucial: il fixait la reconnaissance du bilan de la Seconde Guerre mondiale par l’Union soviétique et le Japon. Sans confirmer cette position ni reconnaître les résultats de la Seconde Guerre mondiale sous leur forme fixée dans la Charte de l’Onu, il nous est pratiquement impossible de progresser. Nos collègues japonais en sont parfaitement conscients. A la demande du président russe Vladimir Poutine et du premier ministre japonais, nous avons organisé l’année dernière une discussion spéciale consacrée aux aspects historiques  de l’accord de paix en marge des négociations sur ce dernier. Il nous faut tirer une conclusion commune de ces aspects historiques. Nous ne formulons aucune exigence irréaliste: nous voulons seulement que le Japon – ainsi que tous les autres pays qui ont signé et ratifié la Charte de l’Onu – affirme son attachement à la Charte de l’Onu dans son intégralité, y compris à l’article 107 interdisant toute révision des résultats de la Seconde Guerre mondiale. A mon avis, ces exigences sont loin d’être trop sévères. Le Japon a ratifié ce texte.       

En tout cas, nous sommes prêts à poursuivre le dialogue et envisageons de le faire. La prochaine étape des négociations aura lieu en février au niveau des vice-ministres des Affaires étrangères. Nous débattrons de toutes les questions soulevées par la partie japonaise et n’éviterons aucun sujet. Les aspects historiques – et notamment le bilan de la Seconde Guerre mondiale – constituent une partie du dialogue qu’on ne peut pas contourner, oublier et mettre de côté. Nous nous heurterons sans cesse à ce problème et nos collègues japonais le comprennent parfaitement.

Le président russe et les premiers ministres japonais – Shinzo Abe et ses prédécesseurs – ont souligné à plusieurs reprises  que la signature d’un accord de paix nécessitait un élargissement considérable de notre coopération dans tous les domaines: commercial, économique, humain, culturel et international.

J’ai déjà mentionné le secteur commercial et économique – il faut noter que les entreprises japonaises avancent plus rapidement que les cercles politiques. Certains hommes politiques japonais affirment qu’en cas de signature d’un accord de paix et de résolution du problème territorial, les entreprises japonaises se rendraient massivement en Russie alors que dans le cas contraire elles resteraient frileuses. Mais nous ne voyons aucune frilosité de la part des sociétés nippones. Certaines forces tentent probablement de les freiner et il est peut-être possible d’élargir notre coopération dans les domaines commercial, économique et d’investissement, mais dans la plupart des cas le monde des affaires n’attend aucun message politique et travaille déjà de manière active. A mon avis, plus étroite sera cette coopération, plus facile sera l’étude des questions bilatérales en tout genre.

Nous proposons depuis longtemps au gouvernement japonais de soutenir l’arrivée massive des entreprises nippones sur ces îles. Nous avons suggéré d’y créer un régime spécial, une zone de libre-échange. Plusieurs options permettent de travailler conjointement sur ces îles sans attendre un règlement complet des litiges relatifs à l’accord de paix. Qui plus est, ces derniers sont plus formels qu’autre chose car nous vivons en état de paix et de coopération avec nos voisins japonais sans ressentir l’absence d’accord. Nous ne sommes pas un État hostile, même si formellement la Russie peut être considérée comme un pays ennemi puisque aucun accord de paix n’a été signé. Ce n’est pas le cas. Mais il vaudrait sans doute mieux signer ce document.

Nos liens humains se développent de manière spectaculaire. On organise annuellement, au Japon, des festivals de culture russe inaugurés par le président de la Douma Sergueï Narychkine. L’année 2016 ne fera pas exception. Et le public russe attend toujours avec intérêt l’arrivée d’artistes japonais. Si nous voulons mettre en pratique les engagements des leaders de nos pays et développer nos relations plus activement dans tous les domaines, y compris au niveau international, nous voudrions coopérer de façon plus étroite et voir un Japon plus indépendant – surtout qu’il prétend au rôle de membre permanent du Conseil de sécurité de l’Onu. Nous comprenons parfaitement ce souhait. Nous voudrions que les pays aspirant à une position permanente au sein du Conseil de sécurité apportent une certaine valeur ajoutée, renforcent l’équilibre entre les positions de ses membres. Si quelqu’un reprend mot par mot les positions américaines, cela n’ajoute pas beaucoup au processus politique et ne permet pas d’équilibrer les décisions élaborées. En principe, nous souhaitons – le président russe Vladimir Poutine l’a évoqué en détails concernant l’Union européenne – que tous les pays soient indépendants sur la scène internationale et ne se laissent guider que par leurs intérêts nationaux. Il ne s’agit pas d’isoler ou de s’isoler, mais de respecter le droit international afin de s’appuyer sur ce dernier en adoptant des décisions qui reflètent les intérêts de l’État et du peuple au lieu de la pression de ceux qui veulent que tu cèdes tes avantages et agisses comme ils l’entendent.

J’espère que nous serons en mesure d’y arriver, bien que la culture diplomatique du monde moderne ait été créée à l’époque de la domination séculaire de l’Occident historique. Il est aujourd’hui très difficile de se débarrasser des habitudes mais j’espère que cette heure viendra.  

Négociations sur le conflit en Syrie

Question: L’envoyé spécial du Secrétaire de l’Onu pour la Syrie, Staffan de Mistura, a annoncé hier la date des négociations intersyriennes mais a maintenu le suspense sur la composition de la délégation d’opposition. Pourriez-vous apporter des précisions à ce sujet? La Russie et les USA auraient donc trouvé un compromis sur cette question? Est-ce que cela signifie que la Russie aurait pu accepter la participation de groupes tels que l’Armée de l’islam et Ahrar al-Sham aux négociations? Quelles concessions pouvait faire Washington dans ce cas?

Sergueï Lavrov: La Russie et les USA n’avaient aucun mandat pour former une délégation de l’opposition. Ce mandat a été attribué à l’Onu en la personne du Secrétaire général et de son envoyé spécial pour la Syrie Staffan de Mistura. La résolution 2254 stipule clairement que c’est à lui d’envoyer les invitations aux opposants syriens parmi ceux qui ont déjà participé aux réunions au Caire, à Moscou, dans d’autres villes et très récemment à Riyad. Staffan de Mistura a consulté les pays membres du Groupe international de soutien à la Syrie, y compris la Russie. Nous avons exposé notre point de vue, parfaitement évident, selon lequel tous ceux qui avaient participé aux réunions de l’opposition syrienne dans différentes villes et capitales devaient être invités. Certains membres du Groupe international de soutien à la Syrie, si je comprends bien, ont tout de même insisté pour que seuls les participants à la réunion de décembre 2015 à Riyad représentent l’opposition syrienne et que tous les autres restent sur la touche. C’est une violation grossière de la résolution 2254 et c’est la position de la Russie, des USA et de l’Onu qui, comme vous le savez, coprésident le Groupe international de soutien à la Syrie. J’exclus la possibilité que Staffan de Mistura ait pu céder à un tel chantage. Il a confirmé, y compris en conférence de presse hier à Genève, que le cercle des invités serait large. Dans l’idée il doit être inclusif, comme le prescrit la résolution de l’Onu, c’est-à-dire représenter l’opposition dans toute sa diversité.

Ces derniers temps, un membre du Groupe international de soutien à la Syrie émet des doutes concernant la nécessité d’inviter les Kurdes syriens du Parti de l’union démocratique. Je pars du principe que sans ce participant, les négociations ne pourront pas apporter le résultat escompté, à savoir le règlement politique définitif du conflit en Syrie. Les Kurdes syriens représentent près de 15% de la population et occupent une grande partie d’un territoire stratégique dans ce conflit. Savez-vous quel était l’argument avancé contre leur participation: pourquoi les inviter s’ils ne combattent pas Bachar al-Assad? Il n’y a jamais eu de tel critère – inviter aux négociations uniquement ceux qui se battent contre Bachar al-Assad. En fin de compte les négociations doivent porter sur le cessez-le-feu, sur la détermination et l’augmentation de l’efficacité de la lutte contre le terrorisme, ainsi que sur les réformes politiques en Syrie. Comment peut-on parler de réformes politiques dans le pays (d’ailleurs, ceux qui avancent un ordre du jour aussi unilatéral dans le processus de paix syrien font passer les réformes politiques avant la lutte contre le terrorisme) en ignorant le principal parti kurde – une force relativement puissante qui combat activement le terrorisme sur le terrain, notamment Daech.

Ne pas inviter ce groupe serait une erreur gravissime. Je le répète, nous ne mettrons aucun veto même si c’était le cas – le choix revient à Staffan de Mistura. Il doit prendre ses responsabilités, ne pas se cacher derrière la Russie et les USA ni « se faire mener » par ceux qui, contrairement à nous, essaient d’introduire le droit de veto dans l’activité du Groupe international de soutien à la Syrie. Nous espérons que le Secrétaire général et Staffan de Mistura prendront entièrement conscience de leur responsabilité et comprendront à quel point il est inadmissible d’aller dans le sens d’un seul membre du Groupe international de soutien à la Syrie qui a décidé de mettre les Kurdes à l’écart du processus de paix.

Relations des Kurdes avec l’armée russe en Syrie

Question: Depuis plus d’un an et demi, les Kurdes se battent contre Daech et d’autres organisations terroristes en Syrie et en Irak. De nombreux pays les ont aidés dans ce combat. Quel a été le rôle de la Russie? Va-t-elle augmenter son aide? Quel rôle occupent les Kurdes dans la stratégie russe?

Sergueï Lavrov: Nous considérons évidemment les Kurdes comme une nation importante, dont la population vit historiquement dans plusieurs pays de la région dont l’Irak, la Syrie, l’Iran et la Turquie. Les Kurdes sont aujourd’hui très efficaces dans la lutte contre Daech. Nous soutenons la lutte des gouvernements syrien et iranien contre le terrorisme et avons commencé à le faire bien avant la formation en août 2014 de la « coalition » menée par les USA. Nous avons pris en compte cette menace terroriste dans les livraisons d’armes en Syrie et en Irak pratiquement depuis son apparition. Conscients du fait qu’en Irak Daech était combattu par l’armée gouvernementale et les rebelles kurdes, nous avons tenu compte des besoins des Kurdes dans nos livraisons d’armes en Irak – mais ils étaient comblés via le gouvernement central, via Bagdad. Nous respectons la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Irak, nous sommes au courant des processus à l’œuvre dans les relations entre Bagdad et Erbil, les Arabes et les Kurdes, les sunnites et les chiites en Irak, nous connaissons certaines théories exprimées en faveur du morcellement de l’Irak. Les mêmes théories existent concernant la Syrie, l’Afghanistan, et nous savons qui les avance – y compris les pays voisins qui ont élaboré depuis longtemps une idiosyncrasie envers les Kurdes. C’est très dangereux et nous nous opposerons à de telles tendances. Toute l’aide que nous envoyons aux Kurdes, entre autres, passe par le gouvernement central.

Dans le même temps nous savons que plusieurs pays, surtout occidentaux, aident les Kurdes directement sans que Bagdad n’y voie d’objection. En particulier, l’Allemagne apporte son aide aux Kurdes irakiens par des fournitures directes. Le parti de l’union démocratique de Saleh Muslim (Kurdes syriens) est un allié des États-Unis qui les arment directement, et les instructeurs américains aident les Kurdes à améliorer leur combativité. On essaie pourtant d’empêcher ce parti, qui combat réellement Daech, est un allié des USA et dont les combattants sont soutenus par Washington, de participer aux négociations intersyriennes. Dans cette situation, premièrement, c’est notre problème commun car c’est non seulement injuste mais également nuisible et contreproductif, et deuxièmement c’est évidemment un problème pour les USA parce qu’ils considèrent ce groupe comme l’un de leurs alliés les plus efficaces et les plus proches dans la lutte antiterroriste. J’espère que Washington va réagir.

Bombe à hydrogène en Corée

Question: Les déclarations de Pyongyang sur les essais d’une bombe à hydrogène par la Corée du nord ont suscité de l’inquiétude aussi bien dans la région que dans le monde entier. La question de la menace nucléaire croissante sur la péninsule coréenne est repassée au premier plan. Peut-on envisager à terme le règlement du problème nucléaire de la Corée du Nord à l’instar de l’Iran? Quelles difficultés devront d’abord surmonter les parties intéressées?

Sergueï Lavrov: J’espère que le problème nucléaire de la péninsule coréenne pourra être réglé – nous l’appelons le « problème nucléaire de la péninsule coréenne » et pas le « problème nucléaire de la Corée du Nord ». L’objectif n’est pas de priver Pyongyang de l’arme nucléaire, mais que personne n’en possède sur la péninsule – ni la Corée du Nord ni la Corée du Sud, ni les USA qui ne doivent pas y envoyer d’éléments de leur arsenal nucléaire.

Nous avons fait une déclaration à ce sujet après le dernier essai nucléaire de la Corée du Nord, qui a enfreint une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. A l’heure actuelle nous sommes en pourparlers avec les USA, nos amis chinois, les représentants sud-coréens et japonais pour déterminer la nature de l’essai. Nous ne sommes pas certains qu’il s’agissait d’un essai de bombe à hydrogène car dans ce cas, cela signifierait que les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies instaurant des restrictions sévères sur les fournitures en Corée du Nord de tout matériau ayant un rapport avec le programme nucléaire sont inefficaces, et que des matériaux et des technologies nécessaires à la création et à l’essai d’une telle bombe arrivent dans le pays. S’il s’agissait d’un nouvel essai nucléaire d’une bombe atomique classique, cela signifierait que nos restrictions fonctionnent.

Je mets de côté la mesure dans laquelle, en principe, la prolifération de technologies nucléaires est inadmissible. Je le répète: il est important de se demander si les décisions du Conseil de sécurité des Nations unies visant à empêcher le développement progressif du programme nucléaire militaire de la Corée du Nord fonctionnent. Dans les contacts avec nos collègues, y compris chinois, nous travaillons activement sur cet aspect de la situation. Sur le plan politique, l’unique solution est évidemment de reprendre les négociations à six. Des tentatives ont été entreprises ces trois dernières années mais les participants occidentaux, notamment les USA, le Japon et la Corée du Sud, ont rejeté toute approche souple et insisté fermement en disant que la Corée du Nord devait d’abord renoncer à son programme nucléaire avant qu’on ne commence à lui parler. C’était probablement la solution la plus simple et satisfaisante pour tout le monde, mais aussi la moins réaliste.

La position de la Russie et de la Chine s’appuie sur la nécessité de relancer les négociations à six. Nous avons entendu la proposition sud-coréenne de commencer les réunions au format « 6 moins 1 », c’est-à-dire sans la Corée du Nord. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée car cela signifierait à nouveau que nous cherchons à isoler quelqu’un. Quand la communauté internationale, en l’occurrence nos partenaires occidentaux, avait isolé l’Iran, rien de bon n’avait suivi: le pays avait accru son programme nucléaire très rapidement. A partir de 2004, quand tout cela aurait pu être réglé simplement et que l’Iran disposait d’une vingtaine de centrifugeuses, nos partenaires occidentaux sont restés fixés sur le fait que l’Iran devait y renoncer avant de commencer à dialoguer. Au final le dialogue a débuté quand on comptait déjà des milliers de centrifugeuses. Tout cela parce qu’à l’origine, on avait tenté d’isoler l’Iran au lieu de négocier. On ne peut pas répéter cette erreur avec la Corée du Nord.   

Immigration Norvège                                             

Question: Vendredi, la Russie a fermé la frontière russo-norvégienne à cause des réfugiés que la Norvège avait tenté de renvoyer en Fédération de Russie. Des négociations sont actuellement en cours entre les deux pays à ce sujet. Comment peut-on régler cette question pour que la Russie accueille ces réfugiés, qu’elle accepte en principe?

Sergueï Lavrov: Je connais les causes de ce problème. Je n’ai pas tous les détails en mains mais je sais qu’il est question de gens qui sont arrivés en Russie pour travailler dans le pays ou visiter des proches. Dans les formulaires de demande il n’était pas indiqué que le but de leur séjour en Russie était un transit vers la Norvège. En d’autres termes, ils ont invoqué des motifs a priori faux de séjour en Russie. Nous ne voulons pas accueillir ces individus: ils ont enfreint nos lois.

Nous avons trouvé un accord avec les autorités norvégiennes pour marquer une pause et élaborer une formule pour régler ce problème dans l’intérêt aussi bien de la Russie que de la Norvège. Il existe notamment un Accord de réadmission entre la Russie et la Norvège, et notre Service fédéral de migration évoque avec les Norvégiens la possibilité de rédiger un avenant à cet Accord qui réglerait concrètement les problèmes qui surviennent à cause de ces voyageurs frauduleux.

Relations Russie/Bulgarie

Question: Quelles sont les perspectives de développement des relations commerciales et économiques entre la Russie et la Bulgarie? Y a-t-il une possibilité d’équilibrer les échanges commerciaux bilatéraux dans le domaine de la construction mécanique, de l’industrie alimentaire, le secteur agricole et la construction navale? Le projet South Stream et le Conseil d’entraide économique ont laissé un arrière-goût amer. La Bulgarie et l’URSS travaillaient dans tous ces domaines. La Russie peut-elle accorder davantage de places subventionnées pour former des Bulgares? Sinon, la génération des années 1990 et 2000 ne connaîtra plus son histoire. On est aussi inquiets, en Bulgarie, du renforcement de la présence des armements de pays de l’Otan, y compris de chars Abrams. Comme on dit en Russie, « pourquoi avoir un pistolet quand on n’est pas un voyou »?

Sergueï Lavrov: Cette question est émotionnelle. Je comprends ces émotions et les partage en grande partie. Je pense que la Russie et la Bulgarie sont historiquement, culturellement, spirituellement et humainement si étroitement liées qu’il est affligeant que certains hommes politiques, poursuivant leurs objectifs conjoncturels immédiats dans le cadre de cycles électoraux proches, soient prêt à détruire tout cela et à sacrifier nos acquis au profit de leurs ambitions, qui souvent d’ailleurs ne sont pas les leurs propres mais sont dictées de l’extérieur.

La Russie n’a jamais pris l’initiative de réduire la coopération commerciale, économique ou dans tout autre domaine avec la Bulgarie. Jamais. Cela concerne aussi bien le projet Bourgas-Alexandroupolis que la Bulgarie a quitté unilatéralement en 2013, la centrale nucléaire de Béléné ou le projet de gazoduc South Stream. Comme l’a reconnu le Premier ministre Boïko Borissov, c’est l’UE, plus exactement Bruxelles, qui a empêché la réalisation de South Stream. Je voudrais tout de même faire la différence entre l’UE et Bruxelles. Il y a la Commission européenne composée de commissaires, qui comme toute structure bureaucratique voudrait se reproduire et s’affirmer. De plus en plus souvent, nous constatons que des pays membres commencent à exprimer leur mécontentement par rapport aux démarches entreprises par la Commission européenne sans les concerter. Ce fut le cas en septembre 2014 quand a été adopté le premier bloc de sanctions contre la Russie – la Commission européenne l’avait fait sans respecter les accords des chefs d’État et de gouvernement. Plusieurs dirigeants des pays de l’UE ont écrit des lettres de protestation à Bruxelles. J’ignore si cela aidera. Mais le problème de la bureaucratie bruxelloise est de plus en plus soulevé dans les discussions, y compris d’ailleurs par rapport à la manière dont l’Allemagne se sent dans l’UE.

Nous ne pouvions pas attendre le changement d’humeur de Bruxelles concernant South Stream et avons commencé à chercher une alternative, car l’Europe a besoin de gaz russe. Le transit ukrainien n’est pas fiable – vous le constatez tous les jours. Nos voisins ukrainiens affirment quotidiennement qu’ils vont multiplier par dix le prix du transit même s’il figure dans le contrat, et ainsi de suite. C’est pourquoi le besoin d’un itinéraire direct de livraison du gaz russe en UE est un fait établi sur lequel tout le monde s’accorde. Nous avons trouvé la solution de Nord Stream 2, même si South Stream aurait parfaitement pu être construit si la Commission européenne pensait moins aux jeux géopolitiques et songeait plutôt à faire son travail honnêtement pour améliorer la sécurité énergétique de l’UE.

Vous avez mentionné l’époque du Conseil d’entraide économique, mais le contexte était différent. Bien sûr, on dit aujourd’hui que les projets doivent être mutuellement bénéfiques, rentables, marchands, le soutien de l’État doit également avoir des formes acceptées aujourd’hui dans les relations économiques internationales. Il existe des possibilités d’apporter un tel soutien, y compris via la Banque internationale d’investissement qui existe toujours et à laquelle participent nos deux pays avec d’autres gouvernements d’Europe de l’Est.

En ce qui concerne l’éducation. Erasmus-Mundus et le processus de Bologne – ici il faut probablement aller dans le sens l’un de l’autre. La Russie et nos principales universités rejoignent le processus de Bologne, et en parallèle nous élargissons dans la mesure du possible le nombre d’étudiants qui viennent chez nous avec les bourses de l’État. D’ailleurs, beaucoup viennent faire des études économiques sur une base commerciale, à leurs frais. Cela montre que notre système éducatif a une bonne réputation et qu’il est sollicité dans le monde. Les étudiants ne viennent pas seulement des pays qui envoyaient traditionnellement leurs étudiants en Russie et en URSS, pas seulement des pays émergents et des pays d’Europe de l’Est, mais également des pays occidentaux.

Nous sommes prêts à augmenter le nombre de bourses accordés à la Bulgarie si cet intérêt était exprimé et si la Bulgarie déterminait sa propre ligne à ce sujet, en toute indépendance.

En ce qui concerne les mesures à prendre par la Russie pour que la Bulgarie n’oublie pas notre histoire commune, il ne faut pas oublier que c’est également l’histoire bulgare. Les Bulgares ne doivent pas oublier cette histoire, ne pas oublier qui les a aidés à renverser le joug ottoman, qui les a aidés dans d’autres situations très difficiles. Je suis persuadé qu’il existe en Bulgarie des personnalités politiques et publiques (du moins j’en ai rencontré quand j’étais à Sofia  il y a quelque temps), des hommes qui ne veulent pas et ne permettront pas de réécrire cette histoire sur le modèle d’autres pays, notamment comme cela est fait aujourd’hui en Ukraine.

Enfin, vous avez mentionné l’Otan et le déploiement de l’infrastructure militaire de l’Alliance à proximité de nos frontières, y compris en Bulgarie. Cela nous préoccupe également. J’ai lu récemment que le Pentagone demandait près de 4 milliards de dollars sur l’année fiscale 2017 (la demande sera soumise au congrès en février) pour les opérations en Europe au lieu de 790 millions actuellement – c’est plus qu’un quadruplement. L’objectif est d’installer des entrepôts avancés pour stocker le matériel, les équipements et assurer la rotation permanente des militaires américains. Cela a été confirmé par le chef du Pentagone Ashton Carter à Davos.

La Bulgarie est membre de l’Otan, c’est pourquoi elle doit évidemment respecter la discipline collective, mais je rappelle que les décisions au sein de l’Alliance sont prises par consensus. En additionnant les voix de mes collègues, les représentants officiels de leurs pays qui expriment des préoccupations alors que l’Otan recommence d’agir sur la base d’une image d’ennemi, cela représente un grand groupe. Mais alors pourquoi, quand ils arrivent à Bruxelles et votent sur telle ou telle question, ils obéissent à la discipline de l’Alliance et non à leurs intérêts nationaux?

Notre Président Vladimir Poutine a récemment dit qui fixait la discipline dans l’Alliance. Il ne s’agit pas d’idées ou de tentatives de l’Otan d’imposer à tout le monde sa volonté (l’Europe est membre de l’Otan) mais bien du fait que les décisions y soient prises par les USA, que l’Europe se contente de suivre.

Que penser du « monde russe » ?

Question: Comment la diplomatie russe va-t-elle réhabiliter l’expression « monde russe »? Car vous avez montré à toute la planète qu’aujourd’hui il ne s’agissait pas d’un « monde russe », mais d’une « guerre russe », d’une « mort russe ». Dans le contexte de la violation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, comment les voisins de la Russie peuvent-ils se sentir en sécurité si, quand c’est nécessaire, la Russie enfreint tous les accords et engagements?

Sergueï Lavrov: Si vous faites allusion au mémorandum de Budapest, nous ne l’avons pas enfreint. Il contient un seul engagement – ne pas utiliser l’arme nucléaire contre l’Ukraine. Personne ne l’a fait et aucune menace n’a été proférée. Par contre l’inverse est vrai: Ioulia Timochenko a déclaré qu’il fallait « punir les séparatistes dans le Donbass par une bombe nucléaire ».

En ce qui concerne le « monde russe », je ne peux pas vous dire qu’il est une certaine invention russe. Le « monde russe » existe, ce n’est pas un projet mais une réalité objective, de la même manière qu’il existe une réalité objective du « monde ukrainien » au Canada et dans d’autres États, tout comme la diaspora arménienne. Le fait est que jusqu’à récemment, pour différentes raisons objectives et subjectives, nous manquions d’argent et n’arrivions pas à établir des contacts stables et des canaux de communication avec ces représentants du « monde russe », pour voir comment nous pouvions les aider, avant tout pour qu’ils ne se sentent pas comme des sous-hommes dans leur pays de résidence, pour qu’ils puissent utiliser leur langue, qu’ils disposent de médias dans leur langue natale, qu’ils puissent se rencontrer et organiser des activités qui aident à préserver leur culture, leur identité et qui assurent leurs droits en tant que citoyens dans leur pays de résidence – des droits qui ne seraient pas bafoués et s’appuieraient sur les normes juridiques internationales. Cela concerne également les Russes qui vivaient et vivent toujours en Ukraine. Ces Russes avaient de l’espoir. Les présidents ukrainiens successifs promettaient de faire du russe une langue nationale. En vain. Le maximum qu’a fait Viktor Ianoukovitch est d’adhérer (mais pas totalement) à la Charte européenne des langues régionales et des langues des minorités, ce qui ne distinguait pas pour autant la langue russe mais assurait au russe et aux langues d’autres minorités, qui sont nombreuses en Ukraine, des droits appropriés dans les lieux où ces minorités sont rassemblées.

Nous sommes attachés à la tenue de tous les engagements pris dans le cadre du Conseil de l’Europe, de l’Onu, y compris au respect de la souveraineté, de l’intégrité territoriale, de la non-ingérence dans les affaires intérieures des États, et notamment la déclaration de l’Onu de 1970 sur les principes du droit international. Cette dernière stipule que tout gouvernement qui attend envers lui une attitude s’appuyant sur le principe d’intégrité territoriale de son État doit, dans le cadre de cette intégrité territoriale, garantir l’autodétermination des nations qui peuplent ce pays, y compris en ce qui concerne les droits linguistiques, culturels et autres. Ce gouvernement doit assurer son intégrité territoriale sans recourir à la violence.

Aujourd’hui, si nous analysons ce qui s’est produit entre début novembre 2013 et février 2014 à la lumière de ces engagements – qui sont en vigueur aussi bien pour l’Ukraine que pour la Russie et tous les autres pays – on voit clairement qui a enfreint ses engagements, qui a porté atteinte à ce qu’on appelle le « monde russe ». Je peux citer Dmitri Iaroch (c’est loin d’être un plaisir). Tout le monde connaît ses propos, qu’il tenait bien avant le référendum en Crimée. Il a déclaré fin février que « le Russe ne comprendrait jamais l’Ukrainien, qu’il ne parlerait jamais ukrainien, qu’il ne penserait jamais comme l’Ukrainien, qu’il ne glorifierait jamais Bandera et Choukhevitch, c’est pourquoi les Russes n’ont pas leur place en Crimée et doivent être expulsés ». Je crois qu’il a utilisé des expressions encore plus dures. Puis Dmitri Iaroch a organisé des « trains d’amitié », si vous vous souvenez, avec des hommes armés pour s’introduire en Crimée, avant d’organiser la « cinquième colonne » qui a pris d’assaut le Conseil suprême d’Ukraine et ainsi de suite.  Quand dans le Donbass, des dirigeants de région élus légitimement et conformément aux lois et règles ukrainiennes ont commencé à se révolter politiquement et moralement contre le coup d’État, quand à leur place on a commencé à envoyer de Kiev des chefs et des commissaires, quand ces commissaires n’ont pas été acceptés et qu’on a commencé à élire des maires populaires, le gouvernement ukrainien arrivé au pouvoir après le putsch a utilisé l’armée et l’aviation contre son propre peuple. Vous vous souvenez des bombardements de Lougansk? Et je ne parle pas d’Odessa. Il n’y aura jamais d’enquête sur cette affaire. Le Conseil de l’Europe a déjà émis une décision après laquelle il est clair que les autorités ukrainiennes ne laisseront jamais la vérité remonter à la surface. D’ailleurs, pendant le Maïdan, les pays otaniens, les Américains et le Secrétaire général de l’Otan nous appelaient à faire pression sur Viktor Ianoukovitch pour qu’il n’utilise pas l’armée contre son propre peuple. Il ne l’a pas fait. Mais quand l’armée officielle a été lancée dans l' »opération antiterroriste » avec l’aviation et des armes lourdes contre ceux qui n’avaient pas accepté le putsch et protestaient contre celui-ci de manière pacifique, l’Otan nous a répondu: « Vous savez, en quelque sorte ils défendent leur État ».

Tout individu normal et impartial, y compris les journalistes, comprenait alors quel monde était défendu par qui, qui assurait la cohabitation des « mondes » russe, ukrainien, polonais, hongrois, bulgare et roumain dans un même État, qui avait établi les circonscriptions électorales pendant les dernières élections organisées par le gouvernement ukrainien actuel de manière à ce qu’il n’y ait aucun Hongrois au parlement, alors que Budapest et la communauté hongroise en Ukraine suppliait de créer une circonscription qui permettrait d’avoir au moins un représentant au parlement. C’est pourquoi les discussions sur le « monde russe » et tous les autres « monde » ont plusieurs facettes.

Pour conclure, je voudrais souligner que beaucoup tentent d’analyser tous les événements à travers le prisme du « monde russe » vu comme l’obstination de la Russie de protéger, y compris par la force, les Russes à travers le monde. C’est sur cette vision du « monde russe » comme une menace que s’appuient les décisions prises actuellement par l’Otan à la grande joie de l’industrie de l’armement. Comme je l’ai déjà dit, les seules dépenses des USA pour l’aménagement des frontières extérieures de l’Otan plus près de la Russie ne coûteront plus 700 millions de dollars, mais 4 milliards de dollars en 2016. C’est précisément le but.

Tout le monde a le droit de prendre soin de ses citoyens. Mais seule la Russie, quand elle commence à le faire, tombe dans la catégorie des agresseurs et des fauteurs de troubles, des saboteurs de toutes les règles et lois de la communication internationale. Tout cela est malsain. Donc si on parle de ceux qui remplissent leurs engagements, j’ai déjà cité l’exemple du mémorandum de Budapest qui n’a pas été enfreint, parce que nous ne nous sommes pas engagés, tout comme les USA et le Royaume-Uni, à soutenir des coups d’État en Ukraine.

En ce qui concerne les textes de l’Onu je vous ai déjà présenté, dans les grandes lignes, les critères qui permettent d’assurer le respect de l’intégrité territoriale des États.

Concernant les documents plus concrets, je voudrais souligner que le texte même des accords de Minsk stipule que c’est principalement le pouvoir de Kiev qui doit les mettre en œuvre. Vous pouvez consulter encore une fois ce document pour en avoir le cœur net.

A mon avis, il faut parvenir à la mise en œuvre de tous les points concertés. Quand j’ai évoqué les défis principaux de cette nouvelle année, j’ai déjà souligné que la capacité de nos partenaires à respecter les accords serait l’un des défis les plus importants.

Ukraine vers une partition ?

Question: Pouvez-vous commenter la déclaration récente d’Arseni Iatseniouk, premier ministre ukrainien, concernant l’organisation d’un référendum sur la nouvelle Constitution? Est-ce que l’Ukraine aura assez de temps pour y inscrire la décentralisation du pays, comme l’exigent les accords de Minsk?

Sergueï Lavrov: Il m’est difficile de commenter cette déclaration car le président ukrainien Petro Porochenko a accepté et signé les accords de Minsk, assumant ainsi la responsabilité de leur mise en œuvre. Mais les conditions de cette mise en œuvre sont une question tout à fait différente. Je l’ai déjà souligné plus d’une fois. Les autorités ukrainiennes ne tentent pas de protéger les accords de Minsk par leur mise en pratique conséquente et honnête, mais en soutenant des radicaux qui veulent contester ces accords ou les interpréter d’une manière biaisée et malhonnête.

Je ne suis pas un grand expert de la Constitution ukrainienne. Cette dernière a été modifiée à de nombreuses reprises et sa version actuelle est, selon les experts de la commission de Venise, assez compliquée: on ne comprend pas quelles normes doivent définitivement entrer en vigueur. La politique étrangère de l’Ukraine reste du ressort du président et personne ne le conteste pour le moment. Le président ukrainien Petro Porochenko affirme qu’il n’y aura aucun « Minsk 3 ». Je vous rappelle que la perspective de Minsk 3 a été évoquée au sein du groupe de contact par un certain Roman Bessmertny, leader du parti « Troisième République ». D’après lui, Minsk 2 avait déjà échoué. Quelques jours après ses déclarations, le président ukrainien Petro Porochenko a été obligé de le corriger en indiquant qu’il n’y avait rien que Minsk 2 et aucun projet de Minsk 3. Ensuite, Roman Bessmertny, qui représentait toujours l’Ukraine au sein du groupe de contact en tant que responsable de la mise en œuvre des accords de Minsk, a souligné ce qu’il pensait de Minsk 2. Quelque temps après nous avons entendu la déclaration du premier ministre ukrainien Arseni Iatseniouk sur « la nécessité d’un référendum ». Vladimir Groïsman, président du parlement ukrainien, a annoncé peu après que « cela n’était pas nécessaire ». Pour comprendre quelle ligne adopter dans ce concert de voix dissonantes, nous nous appuyons sur le fait que la politique étrangère de l’Ukraine est définie par son président. Le premier ministre Arseni Iatseniouk a déjà dit beaucoup de choses. Il y a un an, il avait tenté de faire peur à l’Europe en affirmant que l’Allemagne et la France seraient les nouvelles cibles d’attaques suite à la prétendue « agression contre l’Ukraine ». Franchement, c’est assez bizarre car Arseni Iatseniouk a été un bon ministre – il a occupé le poste de ministre des Affaires étrangères pour un temps. Je l’ai toujours considéré comme un homme raisonnable qui écoutait tous les arguments et agissait de manière appropriée. Mais il a visiblement subi une influence négative extérieure. C’est tout ce que je peux dire.     

Bachar-el-Assad

Question: La Russie a-t-elle proposé à Bachar al-Assad de quitter son poste? A-t-elle évoqué un asile politique?

Sergueï Lavrov: Nous avons déjà répondu à ces questions. La réponse est non. J’ai lu des spéculations se référant à feu Igor Sergoun, chef du Département principal de renseignement de l’État-major général de l’armée russe: ce dernier se serait rendu à Damas pour proposer à Bachar al-Assad de partir. C’est incorrect. Une telle conversation avec le président syrien n’était pas du tout nécessaire. Bachar al-Assad s’est déplacé à Moscou pour s’entretenir avec le président russe Vladimir Poutine. Les résultats de leurs négociations ont été rendus publics. Comme nous l’avons confirmé publiquement – le président russe Vladimir Poutine l’a évoqué plus d’une fois – Bachar al-Assad a accepté de négocier avec les opposants, y compris des représentants de l’opposition armée, pour former sur le terrain un front antiterroriste plus large regroupant l’armée syrienne et des unités de l’opposition patriotique souhaitant combattre Daech, le Front al-Nosra et d’autres groupes terroristes. Lors des pourparlers de Moscou, il a également été convenu que le président Bachar al-Assad forme une délégation pour prendre part à la transition politique et examine les réformes politiques fixées par les décisions du groupe de Vienne et de la résolution 2254 du Conseil de sécurité de l’Onu. Personne n’a demandé d’asile politique ni n’a rien offert de ce genre.     

Turquie et Arabie saoudite concernant le terrorisme

Question: Monsieur le ministre, vous avez mentionné les résolutions 2199 et 2253 du Conseil de sécurité de l’Onu interdisant tout financement des activités terroristes. Mais nous voyons que la Turquie et l’Arabie saoudite violent ces résolutions et font obstacle au processus politique en Syrie. Aujourd’hui, la prétendue « opposition syrienne » réunie à Riyad menace de boycotter les négociations prévues le 29 janvier à Genève. Même si ces pourparlers ont lieu et se traduisent par des accords, peut-on alors garantir qu’ils seront bien mis en œuvre?  

Sergueï Lavrov: Nous sommes en effet préoccupés par la mise en œuvre des résolutions du Conseil de sécurité de l’Onu: ces textes et beaucoup d’autres documents sont trop souvent oubliés. En ce qui concerne les résolutions antiterroristes sur la Syrie, nous sommes déterminés à empêcher toute sorte de jeu et surveillons très attentivement le travail du secrétariat de l’Onu chargé de présenter des informations puis un rapport sur le respect de ces documents par tel ou tel pays. C’est surtout important pour la résolution 2199 du Conseil de sécurité de l’Onu concernant les échanges de données et la coordination des efforts pour arrêter des djihadistes et terroristes étrangers. Il s’agit d’un problème crucial pour la Russie, l’Europe et nos voisins de l’Asie centrale et du Caucase, où Daech recrute ses criminels. Ces derniers combattent en Syrie et en Irak, font couler du sang pour ensuite rentrer chez eux. Ce problème concerne tout le monde, y compris les Européens et les Américains. On voit combattre en Syrie des ressortissants de l’Asie du Sud-Est, d’Indonésie et de Malaisie. 

Si nous voulons couper le financement des terroristes, il faut respecter la résolution 2253 du Conseil de sécurité de l’Onu qui vise à lutter contre la contrebande de pétrole – provenant notamment des gisements pris par les djihadistes en territoire syrien et irakien – l’achat d’artefacts ou d’autres marchandises de Daech et d’autres organisations terroristes. Ces derniers apparaissent également en Libye, près de Syrte, dans les régions pétrolières. L’Afghanistan commence également à voir naître des cellules de Daech sur son territoire. La décision récente des États-Unis de permettre aux militaires américains de pourchasser les terroristes dans ce pays confirme le fait que le Daech ne cesse d’y renforcer ses positions et d’accroître son influence, notamment au détriment des Talibans.

La résolution 2253 du Conseil de sécurité de l’Onu stipule que le Secrétaire général doit rédiger régulièrement des rapports rendant compte de sa mise en œuvre. Nous suivons attentivement les préparatifs du premier rapport. Je voudrais profiter de cette conférence de presse pour envoyer un message à nos collègues du secrétariat de l’Onu: d’après nos informations – elles sont pour le moment non officielles mais nous tentons de les vérifier – ce texte ne dit rien du trafic de pétrole syrien vers la Turquie. Rien du tout. C’est scandaleux. Grâce aux médias nous avons assez de preuves et ce rapport doit les refléter. Nous ferons tout pour que ces faits ne soient pas passés sous silence. 

Les effets des sanctions entre l’Allemagne et la Russie

Question: En 2007, lors de la Conférence sur la sécurité à Munich, le président russe Vladimir Poutine avait déclaré: « Vous avez plus besoin de nous que nous n’avons besoin de vous ». Autant que je sache, c’est vous qui représenterez la Russie cette année lors de la conférence. La position russe est-elle toujours la même?

Sergueï Lavrov: La délégation russe sera dirigée par le chef du gouvernement Dmitri Medvedev. Je me rendrai également à Munich pour prendre part aux débats. Je suis certain que le premier ministre présentera notre position et qu’elle sera développée dans les interventions d’autres représentants russes.

Si vous voulez connaître ma position sur l’affirmation selon laquelle l’Occident a plus besoin de nous que nous n’avons besoin de lui, je vous répondrai ainsi: idéalement, nous devons avoir besoin l’un de l’autre, nous soutenir mutuellement et travailler conjointement contre toutes les menaces communes. Mais en pratique il s’avère que l’Occident s’adresse à nous plus souvent que nous nous adressons à lui.

Cela concerne notamment les sanctions. Nous ne les évoquons jamais mais tirons des conclusions sur la fiabilité et la bonne volonté de nos partenaires occidentaux, leur capacité à respecter les pratiques communes stipulant que le Conseil de sécurité de l’Onu est le seul acteur chargé de prendre des mesures coercitives. Après avoir reçu des réponses négatives sur ces questions, nous avons entamé un processus de substitution aux importations et des réformes structurelles. Le président russe Vladimir Poutine l’a évoqué à de nombreuses occasions, notamment lors de son intervention d’hier à Stavropol: il s’agit de rendre notre économie autosuffisante tout en restant ouverte à la coopération avec ceux qui sont prêts à le faire sur une base équitable. Mais l’autosuffisance de l’économie exige un développement technologique, des investissements dans le capital humain. Il faut tout faire pour ne pas dépendre des caprices de tel ou tel groupe de pays, et avant tout de nos partenaires occidentaux qui ont mal pris notre décision de soutenir en Ukraine les Russes qui ne voulaient pas accepter le coup d’État: à cause de leur position certains voulaient les massacrer ou au moins restreindre leurs droits – j’ai déjà cité Dmytro Iaroch, leader du mouvement radical Secteur droit, à ce sujet. Nous voulons prévenir de telles situations dans le futur.

Concernant la logique de votre question, je voudrais souligner que nous ne courons pas actuellement après nos collègues européens en suppliant: « Faisons quelque chose pour lever les sanctions ». Pas du tout. Nous nous concentrons sur la nécessité de ne pas dépendre des fluctuations de la politique occidentale dictées à l’Europe par les USA. Dans le cadre de nos contacts bilatéraux, chez nous ou lors de forums internationaux, nos collègues européens disent: « Il faut trouver une solution. Aidez à mettre en œuvre ces accords de Minsk car les sanctions nous portent un préjudice très important, et nous voulons tourner cette page le plus rapidement possible ». Il s’avère que dans cette situation ils ont plus besoin de nous que nous n’avons besoin d’eux. Y compris pour la mise en œuvre des accords de Minsk. Ces derniers concernent le gouvernement ukrainien et le Donbass. Oui, nous avons une certaine influence sur le Donbass, nous le soutenons. Sans notre aide et nos livraisons humanitaires, il serait probablement dans un état déplorable. Mais il faut également influer sur les autorités de Kiev. Nous avons besoin de l’Occident de ce point de vue, mais il n’y a rien pour le moment.

Sur le dossier nucléaire iranien, nous avons été bombardés de demandes différentes lors des étapes décisives de ces pourparlers, quand il s’agissait de l’évacuation de l’uranium enrichi en échange d’uranium naturel – la condition principale de l’accord -, de la transformation du centre d’enrichissement de Fordo en site de recherches visant à produire des isotopes médicaux etc. Nous avons vu des demandes coûteuses ou sans perspectives de bénéfice matériel. Mais nous avons accompli notre partie du travail. Aujourd’hui, nous et nos collègues chinois, nous recevons des appels sur le problème nord-coréen: « Aidez-nous à assurer le respect des engagements pris par la Corée du Nord ». 

Analysons également les derniers développements du dossier syrien. Le secrétaire d’État américain John Kerry – j’apprécie grandement nos relations – se heurte sans arrêt à des difficultés avec tel ou tel partenaire des États-Unis dans la région, y compris la Turquie et d’autres voisins de la Syrie. Chaque fois, il nous demande de l’aider à trouver un compromis, une solution. Ce fut également le cas lors de la dernière réunion du Groupe international de soutien à la Syrie.

Ces derniers temps, nous n’avons adressé aucune demande à nos collègues occidentaux car à notre avis, ce n’est pas tout à fait approprié. Nous estimons que si les négociations se sont traduites par la signature d’un texte, il ne s’agit plus d’un objet de demande mais d’un engagement qu’il faut respecter.  

Je ne veux pas paraître indiscret – j’ai tout simplement présenté des faits. A vous d’en tirer des conclusions. 

Le conflit du Haut-Karabagh

Question: La presse évoque ces derniers temps une prétendue « proposition de Lavrov » dans le cadre des négociations sur le règlement du conflit du Haut-Karabagh. Existe-t-elle et si oui, sur quoi porte-t-elle? 

Sergueï Lavrov: Il n’existe aucun « document de Lavrov » ou de qui que ce soit. Il y a plusieurs textes – 4, 5 ou 6 – que les coprésidents ont rédigés à des étapes différentes des négociations sur le règlement du conflit. Ils fixent les principes qui doivent servir de base à un accord de paix juridiquement contraignant – pas seulement politique. Les coprésidents ont présenté plusieurs versions de ce texte, qui a évolué de 2007 à 2010-2011, au secrétaire général de l’OSCE. Ces documents se trouvent actuellement dans les coffres de l’organisation et sont les seuls véritables si l’on considère qu’aucun texte officiel existant ne s’est encore soldé par une résolution pratique de la situation du Haut-Karabagh et que le travail sur ce dossier se base sur le principe « si tout n’est pas concerté rien n’est concerté ».

Comme vous le savez, la partie russe s’efforce de trouver des solutions aux litiges existant entre les parties depuis 2010, sous la présidence de Dmitri Medvedev. La Russie a aidé à faire des progrès dans certains domaines. Puis nous avons constaté une pause considérable suite au sommet de Kazan en juin 2011 qui, malgré les attentes, n’a pas permis de s’accorder sur un texte concernant les principes de base. Après sa réélection, le président russe Vladimir Poutine a évoqué de nouveau ce sujet avec ses homologues arménien et azerbaïdjanais. A la demande des trois présidents, nous avons tenté de relancer la recherche de solutions. Ce processus n’en est pourtant encore qu’au stade des idées et des pensées.     

J’ai participé à plusieurs rencontres avec mes homologues arménien et azerbaïdjanais et nous débattons également de ces questions avec les coprésidents américain et français. Il n’existe toujours aucun document sauf ceux déposés à l’OSCE. Quant au reste, il ne s’agit que de recherches et de réflexions. 

Géorgie 

Question: Quelles perspectives ouvre l’année 2016 pour les relations russo-géorgiennes? Qu’est-ce qu’on peut faire à cette étape, compte tenu des divergences insurmontables entre la Russie et la Géorgie? Moscou a reconnu l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud et accueille les ambassades de ces pays. Même si une reprise complète des relations diplomatiques entre Moscou et Tbilissi n’est pas possible, y a-t-il d’autres perspectives ou d’autres formats? Qu’en est-il de l’annulation du régime de visas avec la Géorgie? Tbilissi et Gazprom négocient actuellement au sujet du transit gazier. La monétisation de ce transit vers l’Arménie est un sujet litigieux. Faut-il s’attendre à des répercussions politiques en l’absence d’accord? Comment la Russie assurerait-elle alors les livraisons de gaz vers l’Arménie?   

Sergueï Lavrov: Nous voulons que nos relations avec la Géorgie soient normales et de bon voisinage. Le peuple géorgien ne doit pas payer la rupture des liens au niveau gouvernemental, car ces relations humaines sont importantes pour les Russes tout comme pour les Géorgiens. Il serait injuste de faire payer les gens pour les erreurs criminelles de l’ancien président géorgien Mikhaïl Saakachvili. Ce n’est pas nous qui avons coupé nos relations diplomatiques. Nous avons agi en conformité absolue avec les normes du droit international, notamment la déclaration sur les principes des relations interétatiques qui stipule que l’intégrité territoriale d’un État et le respect de cette dernière impliquent la garantie des droits des populations par l’État même et celle du non-recours à la force pour obliger les peuples à rester dans cet État. Mikhaïl Saakachvili a violé tous ces principes de manière très grossière. Mais je ne vais pas répéter l’histoire de cette question. Après l’attaque de Mikhaïl Saakachvili contre l’Ossétie du Sud, ses propres citoyens et les forces russes de maintien de la paix, la Russie et les milices locales lui ont fait subir une défaite. Désespérées d’obtenir une solution politique pour leur avenir – on avait évoqué plusieurs options par le passé, notamment une fédération ou une confédération -, l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie ont proclamé leur indépendance. Nous n’avons alors eu aucun autre choix que de reconnaître leur indépendance afin d’assurer la sécurité et la survie des peuples sud-ossète et abkhaze. Cette décision est irréversible, mais – je le répète – elle a résulté de la politique criminelle de Mikhaïl Saakachvili. Ce dernier s’est distingué par des provocations qu’il organisait, d’après nous, non seulement à sa propre initiative mais aussi assez souvent sur commande.

Nous saluons la poursuite des discussions de Genève. Tout d’abord, nous nous penchons sur les questions de sécurité afin de nous prémunir contre la répétition de tels incidents. Certaines idées ont été avancées pour permettre à tous les participants des discussions de Genève de signer un texte garantissant la prévention de nouveaux recours à la force dans la région. Nous soulignons également l’importance des débats sur des questions humanitaires, notamment le retour des réfugiés et des personnes déplacées. Le travail humanitaire est sans cesse torpillé par les actions de la Géorgie qui saisit annuellement l’Assemblée générale de l’Onu d’une résolution unilatérale sur les réfugiés et les personnes déplacées.

Nous sommes prêts à examiner cette question à l’Onu, mais seulement à condition d’y associer l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, qui font l’objet des exigences de la résolution promue par la partie géorgienne aux Nations unies. Mais les représentants de ces républiques sont absents et n’ont pas de moyens de s’y rendre car nos collègues américains ne leur octroient pas de visas, bien que les responsables du Kosovo, non reconnu, reçoivent des visas mais jouissent aussi d’une bienveillance particulière au sein de l’Onu. La politique du deux poids deux mesures est donc ici tout à fait évidente.

Au-delà du cadre des discussions de Genève, nous entretenons également des relations bilatérales avec la Géorgie, qui se rétablissent peu à peu après une période de gel profond. Les contacts ont repris au niveau des institutions sanitaires et phytosanitaires. Nous sommes heureux de constater la reprise des ventes de boissons et d’aliments.

Vous avez très justement mentionné les négociations avec Gazprom. A mon avis, il ne faut pas attendre l’échec de ces négociations. Il s’agit d’après moi d’un processus pragmatique qui répond aux intérêts des deux parties. L’Arménie pourrait, elle aussi, en profiter. C’est pourquoi ces questions doivent être résolues par les entreprises et les ministères appropriés des deux pays. Je suis certain qu’ils seront en mesure de faire aboutir ce processus.

Nous faisons tout notre possible pour faciliter les liens humains, malgré le fait que suite à la rupture des relations diplomatiques avec la Géorgie nous avons été obligés de renoncer au régime sans visas et même de renforcer le régime de visas, notamment à cause de la persistance de la menace terroriste dans la vallée de Pankissi. Par ailleurs, des informations nous parviennent selon lesquelles les djihadistes du Daech utilisent ce territoire difficilement accessible pour s’entraîner, se reposer et se réapprovisionner. Ces dernier temps, nous avons souligné la normalisation de nos relations par l’introduction d’un régime de visas simplifié dans le cadre duquel les visas d’affaires, de travail, d’études ou humanitaires seront octroyés indépendamment des circonstances. Même s’il s’agit d’un visa privé, l’invitation ne doit pas forcement être envoyée par des parents: un ami ou un camarade peut vous inviter et vous recevrez votre visa. A l’avenir, nous sommes prêts à réintroduire un régime sans visas. Mais il serait étrange d’examiner cette question à un moment où nous n’avons même pas de relations diplomatiques – qui n’ont pas été rompues à notre initiative je le rappelle.

Je voudrais souligner que, ces derniers temps, nous avons réussi à résoudre conjointement plusieurs questions d’enregistrement des droits sur la propriété diplomatique géorgienne à Moscou et russe à Tbilissi, ce qui constitue encore une initiative utile. Le format de discussion Grigori Karassine-Zourab Abachidze offre également une plateforme permettant de débattre de n’importe quelle question. Les deux hommes se connaissent parfaitement et ont des relations confidentielles qui leur permettent de soulever tout type de question. Par ailleurs, je suis personnellement ouvert à d’éventuels contacts avec mon homologue géorgien. Je suis certain que d’autres liens sont tout à fait possibles: le président russe Vladimir Poutine n’a pas exclu une telle perspective si l’opportunité se présentait.

Relations russo-japonaises

Question: Je voudrais poser une question sur les relations russo-japonaises. Shinzo Abe, premier ministre du Japon, a récemment évoqué la volonté de Tokyo de développer les relations avec Moscou, de résoudre ensemble les problèmes auxquels fait face le monde entier. Quelles opportunités et perspectives voyez-vous dans ce domaine?

Il existe toujours des divergences considérables sur le problème territorial. La partie japonaise estime que la signature d’un accord de paix signifierait la résolution du litige territorial. La Russie affirme, quant à elle, qu’il n’y rien à discuter.

Sergueï Lavrov: Entretenir des relations étroites et chaleureuses avec le Japon présente un intérêt réel. Il s’agit d’un voisin très important. Nous avons beaucoup de projets communs, ainsi qu’un large éventail  de liens commerciaux, économiques, humains et culturels. Les entreprises japonaises travaillent activement sur notre marché dans les domaines du raffinage des hydrocarbures, de l’automobile et des technologies de pointe. Nous souhaitons que ces projets se multiplient pour bénéficier à nos pays et à nos peuples.    

Le président russe Vladimir Poutine et le premier ministre japonais Shinzo Abe se sont accordés pour introduire la question de l’accord de paix sur la liste des problèmes à résoudre. A notre avis, sa signature ne serait pas forcément synonyme de la résolution du litige territorial. Il s’agit d’une initiative nécessaire pour que les relations des deux pays soient normales non seulement en pratique, mais aussi sur le plan juridique. Je vous rappelle que le seul texte signé et ratifié par les deux pays (la déclaration de 1956) stipule clairement la primauté de la signature d’un accord de paix indépendamment des perspectives d’un traité définitif sur les îles litigieuses. La déclaration évoque un accord de paix suivi par la transmission – pas la restitution – de deux îles du sud par l’Union soviétique en tant que geste de bonne volonté. Le texte se basait sur un principe crucial: il fixait la reconnaissance du bilan de la Seconde Guerre mondiale par l’Union soviétique et le Japon. Sans confirmer cette position ni reconnaître les résultats de la Seconde Guerre mondiale sous leur forme fixée dans la Charte de l’Onu, il nous est pratiquement impossible de progresser. Nos collègues japonais en sont parfaitement conscients. A la demande du président russe Vladimir Poutine et du premier ministre japonais, nous avons organisé l’année dernière une discussion spéciale consacrée aux aspects historiques  de l’accord de paix en marge des négociations sur ce dernier. Il nous faut tirer une conclusion commune de ces aspects historiques. Nous ne formulons aucune exigence irréaliste: nous voulons seulement que le Japon – ainsi que tous les autres pays qui ont signé et ratifié la Charte de l’Onu – affirme son attachement à la Charte de l’Onu dans son intégralité, y compris à l’article 107 interdisant toute révision des résultats de la Seconde Guerre mondiale. A mon avis, ces exigences sont loin d’être trop sévères. Le Japon a ratifié ce texte.       

En tout cas, nous sommes prêts à poursuivre le dialogue et envisageons de le faire. La prochaine étape des négociations aura lieu en février au niveau des vice-ministres des Affaires étrangères. Nous débattrons de toutes les questions soulevées par la partie japonaise et n’éviterons aucun sujet. Les aspects historiques – et notamment le bilan de la Seconde Guerre mondiale – constituent une partie du dialogue qu’on ne peut pas contourner, oublier et mettre de côté. Nous nous heurterons sans cesse à ce problème et nos collègues japonais le comprennent parfaitement.

Le président russe et les premiers ministres japonais – Shinzo Abe et ses prédécesseurs – ont souligné à plusieurs reprises  que la signature d’un accord de paix nécessitait un élargissement considérable de notre coopération dans tous les domaines: commercial, économique, humain, culturel et international.

J’ai déjà mentionné le secteur commercial et économique – il faut noter que les entreprises japonaises avancent plus rapidement que les cercles politiques. Certains hommes politiques japonais affirment qu’en cas de signature d’un accord de paix et de résolution du problème territorial, les entreprises japonaises se rendraient massivement en Russie alors que dans le cas contraire elles resteraient frileuses. Mais nous ne voyons aucune frilosité de la part des sociétés nippones. Certaines forces tentent probablement de les freiner et il est peut-être possible d’élargir notre coopération dans les domaines commercial, économique et d’investissement, mais dans la plupart des cas le monde des affaires n’attend aucun message politique et travaille déjà de manière active. A mon avis, plus étroite sera cette coopération, plus facile sera l’étude des questions bilatérales en tout genre.

Nous proposons depuis longtemps au gouvernement japonais de soutenir l’arrivée massive des entreprises nippones sur ces îles. Nous avons suggéré d’y créer un régime spécial, une zone de libre-échange. Plusieurs options permettent de travailler conjointement sur ces îles sans attendre un règlement complet des litiges relatifs à l’accord de paix. Qui plus est, ces derniers sont plus formels qu’autre chose car nous vivons en état de paix et de coopération avec nos voisins japonais sans ressentir l’absence d’accord. Nous ne sommes pas un État hostile, même si formellement la Russie peut être considérée comme un pays ennemi puisque aucun accord de paix n’a été signé. Ce n’est pas le cas. Mais il vaudrait sans doute mieux signer ce document.

Nos liens humains se développent de manière spectaculaire. On organise annuellement, au Japon, des festivals de culture russe inaugurés par le président de la Douma Sergueï Narychkine. L’année 2016 ne fera pas exception. Et le public russe attend toujours avec intérêt l’arrivée d’artistes japonais. Si nous voulons mettre en pratique les engagements des leaders de nos pays et développer nos relations plus activement dans tous les domaines, y compris au niveau international, nous voudrions coopérer de façon plus étroite et voir un Japon plus indépendant – surtout qu’il prétend au rôle de membre permanent du Conseil de sécurité de l’Onu. Nous comprenons parfaitement ce souhait. Nous voudrions que les pays aspirant à une position permanente au sein du Conseil de sécurité apportent une certaine valeur ajoutée, renforcent l’équilibre entre les positions de ses membres. Si quelqu’un reprend mot par mot les positions américaines, cela n’ajoute pas beaucoup au processus politique et ne permet pas d’équilibrer les décisions élaborées. En principe, nous souhaitons – le président russe Vladimir Poutine l’a évoqué en détails concernant l’Union européenne – que tous les pays soient indépendants sur la scène internationale et ne se laissent guider que par leurs intérêts nationaux. Il ne s’agit pas d’isoler ou de s’isoler, mais de respecter le droit international afin de s’appuyer sur ce dernier en adoptant des décisions qui reflètent les intérêts de l’État et du peuple au lieu de la pression de ceux qui veulent que tu cèdes tes avantages et agisses comme ils l’entendent.

J’espère que nous serons en mesure d’y arriver, bien que la culture diplomatique du monde moderne ait été créée à l’époque de la domination séculaire de l’Occident historique. Il est aujourd’hui très difficile de se débarrasser des habitudes mais j’espère que cette heure viendra.

Le rôle de Barak Obama dans un retour à la guerre froide

Question: Le président américain Barack Obama quittera ses fonctions dans moins d’un an. Quelles sont les perspectives d’un redémarrage réel des relations russo-américaines en 2016?

Sergueï Lavrov: Ce n’est pas à nous qu’il faut poser cette question. Nos rapports interétatiques sont tombés très bas malgré les relations personnelles excellentes entre l’ancien président américain Georges W. Bush et le président russe Vladimir Poutine. Suite à l’arrivée du président Barack Obama à la Maison blanche, l’ancienne secrétaire d’État américaine Hillary Clinton a proposé un « redémarrage »: les Américains-mêmes comprenaient le caractère anomal d’une situation où la Russie et les États-Unis ne coopéraient pas pour mettre fin aux problèmes qu’il était impossible de résoudre sans leur participation. Nous avons accueilli ce « reset » de manière assez constructive, montré que nous appréciions la volonté de la nouvelle administration de corriger les erreurs de ses prédécesseurs. Nous avons obtenu de bons résultats: le traité START, l’entrée de la Russie à l’OMC, plusieurs accords sur différents conflits. Mais tout cela a rapidement disparu. Aujourd’hui, tout le monde – y compris nos collègues américains – nous dit: « Mettons en pratique les accords de Minsk sur l’Ukraine et tout normalisera immédiatement. Nous lèverons les sanctions dans une heure, et la Russie et les USA auront des perspectives brillantes de coopération dans les domaines beaucoup plus agréables que le règlement des crises. On mettra aussi en place immédiatement un programme créatif de partenariat ».

Nous sommes prêts à coopérer avec tout le monde sur une base d’équité et de profits mutuels. Mais nous ne voulons certainement pas que quelqu’un fonde sa politique sur l’assertion selon laquelle c’est la Russie et pas l’Ukraine qui doit mettre en œuvre les accords de Minsk. Ce document précise clairement qui doit les réaliser. J’espère que les États-Unis sont également au courant. En tout cas, nos derniers entretiens avec le secrétaire d’État américain John Kerry et les contacts entre la sous-secrétaire d’État américaine Victoria Nuland et le conseiller du président russe Vladislav Sourkov montrent que la partie américaine comprend parfaitement le sens des accords de Minsk. Autrement dit, tout le monde comprend tout. Dans ce contexte, Kiev voit dans la prolongation des sanctions occidentales contre la Russie une approbation de sa non-mise en pratique des accords de Minsk. Cela explique clairement la position du pouvoir ukrainien: à quoi bon appliquer ces accords si l’Occident accepte que nous ne le fassions pas?

Cet exemple montre qu’on prépare déjà pour nous un nouveau « reset »: nous mettons en œuvre les accords de Minsk et tout redevient immédiatement beau, prometteur et attractif.

Le refroidissement des relations avec l’administration Obama et l’effritement de la politique de redémarrage ont été entamés longtemps avant l’Ukraine. Revenons un peu en arrière. D’abord, quand nous avons obtenu des conditions acceptables pour l’entrée de la Russie à l’OMC de la part de nos partenaires occidentaux, les Américains se sont rendu compte du fait que le maintien de l’amendement Jackson-Vanik allait à l’encontre de leurs intérêts en les privant des avantages liés à la présence russe au sein de l’OMC. Mais leur nature profonde les a empêchés de le supprimer tout simplement en disant: « C’est fini, nous pouvons désormais coopérer sans problème ». Mais ils ont inventé la loi Magnitski – je suis pourtant sûr que l’affaire Magnitski n’est pas encore terminée. J’espère que tout le monde connaîtra un jour la vérité. Toutes ces provocations et manipulations autour de la mort de cet homme sont répugnantes. Mais ils l’ont fait, et vous savez parfaitement qui a fait du lobbying en faveur de la loi. La loi Magnitski a tout de suite remplacé l’amendement Jackson-Vanik. Ce processus a été lancé avant la crise ukrainienne, bien qu’on tente actuellement de nous imputer justement une violation des principes de l’OSCE. Tout ce qui se passe entre l’Occident et la Russie s’expliquerait par le fait que Moscou n’a pas respecté ses engagements et l’ordre mondial, formé notamment en Europe suite aux accords d’Helsinki, etc. En réalité, il semble surtout s’agir de trouver un prétexte pour poursuivre la politique d’endiguement, qui n’a en réalité jamais pris fin.

La loi Magnitski a été suivie d’une réaction démesurée à la situation d’Edward Snowden, qui s’était retrouvé en Russie en dépit de notre volonté. Nous n’étions pas au courant et il n’avait pas de passeport: ce document avait été annulé lors de son vol. Il n’a donc pas pu quitter la Russie à cause des décisions de Washington. Nous ne pouvions tout simplement pas lui refuser la possibilité de rester dans notre pays, en sécurité, compte tenu des poursuites engagées contre lui: les Américains en parlaient ouvertement. Nous l’avons fait au nom du droit fondamental à la vie. 

Le président américain Barack Obama a annulé sa visite en Russie. On a vu éclater un scandale colossal, des dizaines d’appels de la part de la FBI, de la CIA et du Département d’État, des contacts directs entre les présidents. On nous disait que notre refus d’expulser Snowden pourrait torpiller nos relations. Les États-Unis ont annulé la visite présidentielle mais Barack Obama a pourtant assisté au sommet du G20 à Saint-Pétersbourg où nous avons, par ailleurs, fixé les principes du démantèlement de l’arsenal chimique syrien.

L’Ukraine n’a donc été qu’un nouveau prétexte. La crise ukrainienne n’était pas vraiment liée à une indignation juste à propos d’une prétendue violation par la Russie des accords d’Helsinki – bien que tout ait commencé par le Kosovo et les bombardements de la Yougoslavie – mais reflétait le mécontentement américain après que le coup d’État n’a pas donné les résultats escomptés par ses soutiens. Franchement, nous ne nous comportons pas comme une personne offensée. Nous n’avons pas de telles traditions dans nos relations interétatiques. Nous comprenons que la vie est plus dure que tous les schémas romantiques et idéalistes de « reset ». Nous comprenons également que le monde fait face à une lutte sévère d’intérêts, qu’il n’est pas encore sorti de l’époque de la domination occidentale et se trouve actuellement en transition vers un système plus stable qui n’aura pas un ou deux pôles dominants, mais plusieurs. Cette période de transition est longue et pénible: les vieilles habitudes sont très persistantes. Nous le comprenons parfaitement. Nous comprenons que les États-Unis ont intérêt à avoir moins de rivaux sur le plan territorial, d’influence, militaire ou économique. Nous le voyons dans les relations sino-américaines ou encore l’attitude des États-Unis envers l’Union européenne. Washington tente de lier cette dernière à lui par le truchement du partenariat transatlantique, tout en créant à l’est de la Russie un « partenariat transpacifique » qui exclut la Russie et la Chine. Le président russe Vladimir Poutine l’a évoqué en détails dans son analyse des processus de l’économie et de la politique mondiales. Nous comprenons tout cela. Chaque époque apporte probablement de nouvelles tendances et de nouvelles attitudes de telles ou telles élites, surtout dans les pays importants qui ont une approche particulière de la lutte pour leurs intérêts. Il serait très néfaste et désastreux pour nous tous que ces processus dépassent les limites des normes établies du droit international. Dans ce cas-là, chacun lutterait contre tous et le monde coulerait dans l’anarchie et le chaos – à l’image de la situation actuelle au Proche-Orient, à l’exception probablement de l’effusion de sang. Chacun agirait de son propre gré, ce qui tournerait sans doute très mal. Il est très important de respecter certaines règles du jeu. Concernant votre question, je voudrais que les États-Unis entament un reset avec le monde entier, que ce reset soit commun, que tout le monde se réunisse pour confirmer son attachement à la Charte de l’Onu et à ses principes fondateurs, notamment à la non-ingérence dans les affaires intérieures, au respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, au droit des peuples à l’autodétermination et au choix libre de leur avenir sans aucune ingérence extérieure.       

Nous avons déjà cité l’exemple de l’établissement des relations diplomatiques entre l’URSS et les États-Unis au milieu du XXe siècle. Les USA avaient insisté pour que la cérémonie inclue un échange de lettres officielles entre les ministres des Affaires étrangères. Ils ont également demandé d’introduire dans ces lettres l’engagement mutuel de ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures des partenaires, de ne pas torpiller leur système politique et économique. Les États-Unis l’ont exigé de l’URSS dans les années 1930. L’échange de ces lettres a eu lieu. Vous pouvez même les consulter sur le site de notre ministère.

Il y a un certain temps, nous avons proposé aux Américains de souligner encore une fois ces principes de nos relations, mais ils ont esquivé cette demande. Bien que – je le répète – un tel reset aurait été très opportun.

Affaire Alexandre Litvinenko

Question: Comment caractériseriez-vous les relations russo-britanniques après les conclusions des enquêteurs sur la participation du FSB (ex-KGB) à l’empoisonnement d’Alexandre Litvinenko?

Sergueï Lavrov: Vous devriez formulez vos questions de manière plus réfléchie. Si j’ai bien compris votre question en anglais, vous voulez connaître mon opinion sur le développement des relations russo-britanniques compte tenu des conclusions des enquêteurs sur la participation du FSB à l’empoisonnement d’Alexandre Litvinenko.

Vous êtes allé beaucoup plus loin que ce qu’a dit le juge de la Cour royale de Londres Robert Owen. En présentant ses conclusions, ce dernier n’a évoqué aucune accusation sans prendre le soin d’utiliser des termes tels que « probablement », « apparemment » ou « il semble ». A mon avis, en tant que représentant des médias, vous devriez au moins répéter correctement les propos de votre justice.

L’intervention du juge Robert Owen était justement pleine de nuances. Il a même indiqué que l’affaire se fondait sur de fortes preuves indirectes. A mon avis, il s’agit d’un cas sans précédent dans la pratique judiciaire, au moins pour une affaire présentée comme objective et impartiale. Les autorités russes font face à des accusations très sérieuses sans aucune preuve substantielle. Toutes les conclusions se fondent sur les propos de certains témoins sélectionnés, tout à fait partiaux – comme Alexandre Goldfarb qui ne semble pas crédible même aux yeux de nombreux Britanniques -, ou sur des témoignages secrets livrés on ne sait où ni par qui.

Si vous vous souvenez bien, l’enquête lancée en 2011 n’était d’abord basée que sur des faits – pas des spéculations. Le Comité d’enquête russe a aidé volontairement l’investigation jusqu’à sa suspension en 2014. Le processus basé sur des faits, et qui pouvait impliquer ouvertement et complètement le Comité d’enquête russe, a ainsi été stoppé. C’est probablement la raison de sa suspension en faveur du lancement de l' »enquête publique ». Le terme « publique » est dans ce cas-là trompeur car ce type d’investigation permet justement de classifier tous ses éléments principaux. Cela a été le cas. Qui plus est, la version du juge Robert Owen contredit tellement les faits qu’il semble même étrange qu’elle soit évoquée par des médias sérieux – sans parler des hommes politiques. Nous avons entendu les propos du premier ministre britannique David Cameron et des membres de son gouvernement: j’ai surtout remarqué qu’il était étonné du fait que l’investigation ait confirmé ce qu’il « savait dès le début ».

Tout cela me rappelle les propos de nos collègues américains sur l’attaque contre le Boeing malaisien au-dessus de l’Ukraine. Ils disaient « attendre le rapport final du comité néerlandais », même s’ils « savaient parfaitement » qui avait attaqué. La logique du Boeing coïncide visiblement avec celle de l’affaire Litvinenko. Pourquoi les résultats de l’autopsie de Litvinenko sont-ils classifiés? Pourquoi ignore-t-on les demandes de sa première femme, de son père et de son frère qui exigent d’exhumer son corps afin d’effectuer une nouvelle autopsie? Pourquoi rien n’a été fait? Nous avons des questions similaires concernant le Boeing malaisien. La justice britannique et le comité néerlandais sont incapables d’y répondre. Il est également de notoriété commune – les enquêteurs ne le nient pas – qu’Alexandre Lougovoï s’est rendu avec son fils au rendez-vous avec Alexandre Litvinenko, lors duquel il aurait empoisonné ce dernier. On n’explique pas pourquoi un homme aurait ainsi pu mettre en péril la santé de son propre enfant. Sans parler des témoignages de l’entourage de Boris Berezovski, qui sont actuellement partout dans les médias et racontent des faits très intéressants mais sont ignorés complètement par l’investigation. Sans parler des causes de la mort de Boris Berezovski – nous ne les connaîtrons probablement jamais –  comme celles du propriétaire du restaurant David West etc. Si un juriste compétent analysait ces faits et toutes les déclarations des autorités britanniques, il pourrait les persécuter pour diffamation. Le matériel nécessaire ne cesse de s’accumuler.

Vous avez demandé mon opinion sur les perspectives des relations russo-britanniques. Nous voudrions nous-aussi que la Grande Bretagne enquête objectivement sur les morts de plus en plus nombreuses de citoyens russes qu’on oublie quelques mois après sans rien nous dire – ce qui ne concerne apparemment pas certaines affaires dont l’écho retentit encore dix ans après.  

Je ne suis d’accord qu’avec cette estimation du ministère britannique des Affaires étrangères qui dit que « l’affaire Litvinenko compliquera davantage nos relations bilatérales ». Je suis du même avis, bien que ce ne soit pas l’affaire Litvinenko mais le spectacle autour de cette dernière qui compliquera nos rapports. Qui plus est, ils s’aggraveront sans « probablement », « apparemment » ou « il semble ». C’est une certitude.

Les islamistes de l’EI s’entrainent en Géorgie

Dmytri Iaroch en Ukraine

Crimée

Question: Vous avez indiqué que des combattants du Daech s’entraînaient et se reposaient  dans la vallée de Pankissi sur le territoire géorgien. Cela se passe tout près de vos frontières, près de la Tchétchénie. Quel est le rôle de cette dernière et de son président Ramzan Kadyrov? Comment peut-on, d’après vous, y faire face? Je prends vos paroles très au sérieux. Si c’est la vérité, la situation est très grave.

Vous mentionnez régulièrement un certain Dmytro Iaroch. Joue-t-il un rôle au sein du gouvernement ukrainien? Il n’a jamais fait partie du pouvoir exécutif – il n’est personne. Dans ce cas-là peut-on prendre au sérieux les déclarations de vos hommes politiques qui n’obtiennent que 2% aux élections présidentielles sur les relations russo-ukrainiennes? Précisez, s’il vous plaît, pourquoi Dmytro Iaroch doit servir de référence de vos relations avec l’Ukraine.

Enfin, l’Onu a annoncé le 28 mars que la Russie avait annexé la Crimée. Êtes-vous prêts à évoquer avec l’Ukraine une restitution éventuelle de la péninsule?

Sergueï Lavrov: Soyez tranquille, je vais répondre à toutes vos questions. En ce qui concerne la vallée de Pankissi, nous disposons d’informations selon lesquelles Daech tenterait d’y former ses cellules – et non seulement en Afghanistan ou dans certains pays d’Asie centrale. Plusieurs terroristes ont déjà été arrêtés. D’après nos informations, ces derniers étaient liés à Daech. De telles opérations sont préparées et menées en secret. Mais leurs résultats sont toujours rendus publics. Vous pouvez l’entendre régulièrement à la télévision ou dans d’autres médias. Il s’agit d’un mal commun. Des cellules de Daech sont présentes sur le territoire de nombreux pays européens. Les attentats de ces derniers temps, notamment ceux de Paris, sont liés à ces djihadistes. Daech a également revendiqué les attentats sur la côte ouest des États-Unis. C’est pourquoi il faut probablement utiliser toutes nos ressources sans attendre que quelqu’un dise: « Faisons d’abord chuter le président syrien Bachar al-Assad pour ensuite débattre de la lutte conjointe contre Daech ». Nous avons déjà vu les conséquences de cette politique du deux poids deux mesures.            

La coalition menée par les USA – à laquelle l’Espagne participe également – regroupe plusieurs pays ayant une histoire assez mitigée de relations avec Daech. Concernant la vallée de Pankissi, j’ai mentionné des informations sur des combattants de Daech qui tentaient de s’y introduire. Si nous ne les combattons pas de manière conjointe, personne ne sera en mesure de s’en prémunir.

Pour le moment nous avons dressé une barrière assez solide et éradiquons tous les phénomènes de ce genre sur le territoire russe. J’espère que nos propositions de coopérer seront prises en considération et que la coalition menée par les États-Unis prendra toutes les mesures nécessaires pour identifier, dans ses rangs, ceux qui ne coopèrent pas de manière sincère dans la lutte contre Daech et d’autres terroristes.    

En ce qui concerne Dmytro Iaroch et le fait qu’il serait un homme politique marginal dont les actions et les propos ne doivent pas pris en considération, cela n’est pas tout à fait exact. Dmytro Iaroch et son parti Pravy sektor ont été l’une des forces principales – voire la force principale – du Maïdan. Pas du Maïdan pacifique, mais de sa version violente qui voulait provoquer des affrontements et l’effusion du sang pour changer le pouvoir en plein chaos. Si vous regardez les publications des médias présents sur place dans la période de novembre 2013 à mars 2014, vous réaliserez que Dmytro Iaroch était tout sauf marginal en Ukraine. C’est lui, notamment, qui organisait les fameux « trains de l’amitié » vers la Crimée. Il était assez populaire, les médias le citaient. Qui plus est, il est actuellement député du parlement ukrainien, et il n’est pas du tout seul dans ses convictions. On a obtenu récemment de nouvelles informations sur la nature du parti Svoboda d’Oleg Tiagnibok. Ce dernier était membre de la coalition d’opposition et signataire de l’accord avec Viktor Ianoukovitch, paraphé également par nos collègues européens – les ministres allemand, français et polonais – aussi bien qu’Alexandre Iatseniouk et Vitali Klitchko. A l’époque Oleg Tiagnibok était déjà connu en tant que leader du parti, qui avait suscité une inquiétude considérable en Europe par son entrée au parlement ukrainien en décembre 2012. L’UE a même pris une décision spéciale exigeant des Ukrainiens qu’ils excluent cette force néonazie du parlement, tout comme Bruxelles avait tenté  d’écarter de la politique autrichienne le parti de Jörg Haider, gagnant en 2000. Elle est parvenue à ses fins en Autriche mais pas en Ukraine.

En décembre 2012, l’Union européenne avait souligné l’impossibilité de dialoguer avec le parti néonazi Svoboda mais deux ans plus tard, elle soutenait des accords impliquant Oleg Tiagnibok. La diplomatie française soulignait alors que Svoboda se trouvait justement « un peu à droite du mainstream politique », bien que ses textes fondateurs citent directement les positions hitlériennes sur le nouvel ordre européen et l’attachement aux nationalistes ukrainiens qui avaient prêté allégeance à Hitler en juin-juillet 1941. Telle est donc la nature de ces « marginaux » ukrainiens qui n’influent pas, selon vous, sur la politique du pays.

Concernant la Crimée: nous n’avons rien à restituer. Et nous ne négocions la restitution de ce territoire avec personne. La Crimée fait partie du territoire russe conformément à la volonté de tous les peuples de la péninsule, y compris de ceux qui n’avaient aucun droit sous l’Ukraine mais ont obtenu ces droits  – notamment celle à la langue officielle – suite au rattachement de la Crimée à la Russie selon les résultats du référendum que vous connaissez parfaitement. On peut évidemment suivre la logique de nos collègues ukrainiens qui affirment: « Cette année nous prendrons le Donbass, l’année prochaine nous reprendrons la Crimée ». Alors qu’il faudrait plutôt parler de la mise en œuvre des accords de Minsk stipulant que le Donbass doit rester ukrainien, mais en échange de certaines conditions de décentralisation. Le parlement ukrainien n’arrive toujours pas à mettre en pratique les engagements du président ukrainien Petro Porochenko.

Pour parler de la Crimée, il vaut mieux s’y rendre soi-même au lieu de se laisser guider par des propos des autres. De nombreux journalistes et hommes politiques européens – espagnols, français, italiens, tchèques – et même des députés du Parlement européen ont déjà fait ce déplacement. Il n’y a pas longtemps je me suis entretenu avec un groupe de parlementaires français après leur voyage en Crimée. Il vaut mieux tout voir par ses propres yeux. Dans ce cas-là le lecteur sera probablement plus intéressé par la couverture médiatique des événements dans la République de Crimée de la Fédération de Russie. 

Relations russo-chinoises

Question: Monsieur le ministre, que pensez-vous du développement des relations russo-chinoises? Quelles sont leurs perspectives en 2016?

Les Chinois fêtent traditionnellement le Nouvel an le 8 février. Il s’agit d’un événement très important pour la Chine et les Chinois. Pourriez-vous souhaiter la bonne année au peuple chinois?

Sergueï Lavrov: Nous évoquons régulièrement l’état des relations russo-chinoises, car nous avons beaucoup de contacts. Il y a chaque année plusieurs rencontres au sommet, plusieurs entretiens entre nos chefs de gouvernement dans le cadre de visites spéciales et d’autres événements tels que l’Assemblée générale de l’Onu, les réunions du G20, de l’OCS, des BRICS et d’autres formats. L’année dernière n’a pas dérogé à la règle. Le président chinois Xi Jinping s’est rendu le 9 mai en Russie pour fêter les 70 ans de la victoire dans la Seconde guerre mondiale. Ensuite, le président russe Vladimir Poutine a visité la Chine pour prendre part aux événements consacrés à la fin de cette guerre dans la région Pacifique et la victoire du peuple chinois dans ce conflit libérateur. Nous avons eu également beaucoup d’autres contacts.  

Aujourd’hui, les relations entre nos pays et nos peuples n’ont jamais été aussi bonnes. Nous avons noué un partenariat stratégique, une coopération diversifiée qui se base sur l’accord de bon voisinage, d’amitié et de coopération de 2001. Dès les premiers jours de sa présidence, Vladimir Poutine a accordé une attention prioritaire au développement de relations larges et approfondies avec notre grand voisin. Avec aucun autre pays du monde nous n’avons mis en place de système si diversifié de coopération impliquant des sommets, des rencontres des chefs de gouvernement, quatre commissions  consacrées à la coopération commerciale et économique, énergétique, d’investissement et humaine et présidées par nos vice-premiers ministres, des groupes de travail. Tous ces contacts s’appuient sur une base systémique qui permet d’atteindre des résultats impressionnants.

La crise économique actuelle se répercute sans doute sur la valeur de nos échanges avec la Chine, mais leur volume ne cesse pour autant de croître. Nous avons beaucoup de projets communs, non seulement dans le domaine de l’énergie et des hydrocarbures, mais aussi dans le secteur des technologies de pointe comme le nucléaire, l’espace, l’aéronautique, etc.

Je voudrais également souligner les relations très étroites et de partenariat qu’entretiennent la Russie et la Chine sur la scène internationale. Il s’agit probablement de l’un des facteurs principaux qui aide à assurer la stabilité des affaires internationales malgré tous les bouleversements. Notre coopération se fonde sur le respect du droit international et du rôle central de l’Onu, ainsi que le caractère inadmissible de l’ingérence dans les affaires intérieures. En nous appuyant sur ces positions, nous coopérons étroitement sur toutes les questions internationales telles que le Proche-Orient, l’Afrique du Nord, l’Afghanistan, le programme nucléaire iranien, le dossier nucléaire coréen ou encore la défense antimissile. Notre partenariat contribue à l’autorité de telles institutions que les BRICS, l’OCS et le G20, dans le cadre duquel nous promouvons ensemble une réforme du système financier et monétaire international afin de le rendre plus équitable. Le système financier et monétaire actuel, tout comme celui des relations politiques internationales, doit être plus démocratique, refléter le poids accru de certains pays, notamment des BRICS. Le premier pas vers cette réforme a été fait très récemment grâce aux efforts conjoints de la Russie, de la Chine, de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique du Sud. Le processus de cinq ans visant à élargir les quotas et les voix de nos pays au sein du FMI a pris fin, et les BRICS ont pratiquement obtenu le droit d’imposer leur veto au Fonds, ce qui constitue un acquis très important.    

En ce qui concerne les contacts humains, nous organisons traditionnellement des événements spéciaux avec nos amis chinois. Au milieu de la dernière décennie nous avions mis en place l’année croisée russo-chinoise. Ensuite, nous avions organisé des années des langues nationales, du tourisme, des échanges de jeunes,  qui ont pris fin il y a justement quelques mois. Prochainement, nous lancerons l’année des médias russes et chinois. Je suis certain que beaucoup de ceux qui sont présents ici aujourd’hui pourront participer à ce programme d’événements.

Je souhaite à vous et à tous nos amis chinois une bonne année. Comme d’habitude, j’enverrai à cette occasion un message spécial à mon ami Wang Yi, ministre chinois des Affaires étrangères.

Les sanctions contre la Russie, pourquoi ?

Question: Vous avez peint un tableau assez sombre de nos relations avec l’Occident, notamment à cause des sanctions. Plusieurs responsables occidentaux de haut niveau tiennent des propos optimistes et soulignent que ces mesures pourraient être levées dans quelques mois déjà. Sur quels fondements se basent leurs pronostics? Boris Gryzlov, représentant de la Russie dans le groupe de contact sur l’Ukraine, a notamment évoqué des percées possibles.

Dans le même temps, l’Occident pourrait ajouter une « liste Litvinenko » à la « liste Magnitski » déjà existante. Il faut également noter des saisies éventuelles de la propriété russe à l’étranger dans le cadre de l’affaire Ioukos. Un tournant dans les relations avec l’Occident est-il possible en 2016?

Sergueï Lavrov: Je n’ai jamais peint ce tableau sombre. Si vous avez eu cette impression, ce n’est pas notre faute. J’ai tenté de décrire honnêtement ce que je constatais lors de nos contacts. Notre approche est très simple: nous confirmons chaque fois notre volonté de coopérer sur une base d’équité, d’honnêteté et d’entente. Certains partenaires occidentaux affirment qu’il faut isoler la Russie. Il n’y a pas longtemps, mon homologue polonais a d’abord envoyé – à sa propre initiative – son adjoint pour nous indiquer la volonté de la Pologne de rétablir les mécanismes de coopération, mais a ensuite déclaré que si les Russes le demandaient, les Polonais étaient prêts à le faire. Pourtant tout s’était déroulé dans l’autre sens. Par ailleurs, il a immédiatement ajouté – pour que personne n’y voie une faiblesse du gouvernement polonais – que la Russie était l’ennemi de l’Otan et de l’UE, et que Varsovie en tiendrait compte dans ses relations avec la Fédération de Russie.

Ce n’est pas nous qui dressons ce tableau sombre. Nous avons en tête des perspectives optimistes vers lesquelles nous voulons progresser avec tout le monde, y compris avec nos collègues européens et américains. Nous souhaitons avancer vers un monde où tous les acteurs se respecteraient mutuellement, prendraient part à la résolution de problèmes sur une base équitable sans empêcher les autres de se développer, leur mettre les bâtons dans les roues, créer des obstacles artificiels ou imposer sa volonté aux autres en dépit de leur intérêts. A mon avis l’avenir est assez prometteur, bien que certains partenaires l’obscurcissent évidemment.

En élargissant votre question je voudrais ajouter que la plupart de ces partenaires comprennent que cette situation est insupportable et nuisible. Nos estimations des progrès éventuels s’appuient sur le fait suivant: nos partenaires occidentaux voient de plus en plus clairement qu’ils sont tombés dans le piège qu’ils avaient eux-mêmes tendu en annonçant que les sanctions seraient levées suite à la mise en œuvre par la Russie des accords de Minsk. Ils ont compris que c’était un lapsus de leur part, mais Kiev l’a immédiatement interprété comme une indulgence, un permis de ne pas mettre en pratique les accords de Minsk. Leur non-application signifie non seulement que les autorités ukrainiennes pourraient ne rien faire et ignorer leurs engagements, mais aussi que l’Occident sera obligé de conserver ses sanctions contre la Russie. C’est ce que voulaient prouver certaines personnes, qui propagent actuellement à Kiev une attitude radicale.

L’Occident commence à prendre conscience du fait qu’il est tombé dans son propre piège. Pour en sortir, il faut obliger Kiev à respecter ses engagements. Boris Gryzlov, représentent de la Russie, au sein du groupe de contact sur l’Ukraine, m’a indiqué suite à une séance du groupe qu’il avait senti la nouvelle attitude des médiateurs de l’OSCE qui présidaient les groupes de travail en tant que coordinateurs et participaient aux travaux du groupe de contact. J’ai ressenti la même attitude dans le cadre du « Quartet Normandie », au niveau des ministres des Affaires étrangères. Comme vous le savez les présidents russe, français, ukrainien et la chancelière allemande ont organisé une téléconférence le 30 décembre. Une rencontre au niveau des ministres devrait également avoir lieu dans un avenir proche – peut-être le 8 février, le jour du Nouvel an chinois. L’Occident comprend que la situation actuelle constitue une impasse – quand tout le monde agit de manière à ce que la Russie soit responsable de la mise en œuvre des accords de Minsk, alors que l’Ukraine est autorisée à ne rien faire , refuser au Donbass un statut spécial, l’amnistie et les élections concertées avec cette région. Tout le monde comprend que personne ne peut résoudre ces questions à la place de l’Ukraine, qu’il s’agit d’une anomalie, d’une pathologie qui a transformé la crise ukrainienne – le résultat d’un coup d’État absolument illégal et anticonstitutionnel – en point de référence de toutes les relations entre la Russie et l’Occident. Il s’agit d’une situation anomale et malsaine, gonflée de manière artificielle par des pays se trouvant loin de l’Europe, qui ne veut plus rester l’otage de cet état de faits. Pour moi, c’est évident. 

La communication du Ministère non satisfaisante ?

Question: Nous avons constaté que le Ministère des Affaires étrangères se trouvait actuellement en deuxième position pour l’interaction avec les médias en Russie et, pour la première fois, un grand journal régional peut poser une question au Ministre russe des Affaires étrangères – même si nous le contactons depuis longtemps. Malgré un refroidissement notable dans les relations entre la Russie et la Pologne, les contacts entre les citoyens russes et polonais, notamment les habitants de la région de Kaliningrad et des territoires voisins de la Russie, restent très étroits. Cela est dû essentiellement au régime de coopération frontalière. Une telle diplomatie populaire peut-elle contribuer à l’amélioration des relations au niveau interétatique, et quel est le rôle des médias dans cette situation?

Sergueï Lavrov: Elle peut y contribuer, bien sûr. Votre question est assez rhétorique parce qu’il est évident que les contacts entre les populations ne doivent pas être impactés, quelles que soient les circonstances. Dans toute situation, même quand les relations interétatiques « battent de l’aile » ou traversent des tensions, nous ne voulons pas que les contacts humains soient affectés.

Ce qu’on appelle le déplacement frontalier mineur entre la région russe de Kaliningrad et les territoires frontaliers polonais est notre grand acquis. Je voudrais rappeler qu’une telle possibilité a vu le jour grâce à l’insistance de mon homologue de l’époque, Radoslaw Sikorski, qui a personnellement fait beaucoup d’efforts en tant que ministre polonais des Affaires étrangères afin que la fameuse bureaucratie bruxelloise dont nous avons parlé aujourd’hui pour sa propension à ne pas toujours contribuer au développement de tendances positives fasse une exception à certaines règles concernant le régime Schengen et accepte l’adhésion au territoire du régime sans visa d’un plus grand territoire polonais par rapport à ce qu’il était possible de faire en respectant aveuglément et rigoureusement les normes de Schengen. Je pense que c’est l’une des plus importantes contributions de Radoslaw Sikorski au contact entre nos peuples. Plus les médias parleront du confort que cela offre à ces gens, mieux ce sera.

Il y a également des déplacements économiques – les Polonais et les Russes regardent ce qu’ils peuvent acheter moins cher pour le revendre dans leur pays: l’essence par exemple. Et alors? C’est la vie et il faut simplement le réguler, ce que font les garde-frontières et les douaniers. La plupart voyagent parce qu’ils veulent communiquer. Des liens sont déjà établis de l’autre côté de la frontière. Nous le saluons activement et espérons que vous en parlerez et écrirez plus souvent sur ce sujet.

Levée des sanctions sur l’Iran

Question: Moscou a prôné sans faillir l’implémentation à part entière des accords sur le dossier iranien, qui impliquait notamment la levée des sanctions sur les exportations d’hydrocarbures. En parallèle, de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer la Russie, « qui aidait à scier la branche sur laquelle elle était assise ». Nous voyons que le cours pétrolier est plus bas que jamais et l’Iran revient sur le marché. En répondant à une question vous avez mentionné un désavantage financier. Fallait-il risquer les intérêts économiques et nationaux pour cette victoire diplomatique?

A la télévision américaine nous avons entendu récemment que les USA étaient prêts à certains sacrifices parmi la population civile pour détruire un important site stratégique de Daech – le centre financier des terroristes. Est-il envisageable en Syrie que la Russie accepte des victimes parmi les civils pour éliminer un objectif qui serait une cible cruciale?

Sergueï Lavrov: Nous avons déjà abordé ce sujet plusieurs fois – avant tout dans le cadre de conférences de presse quotidiennes organisées par le Ministère russe de la Défense, où on rappelle en détail comment sont choisies les cibles de nos forces aériennes. Ces cibles sont vérifiées plusieurs fois pour s’assurer qu’il n’y a pas de présence civile dans la zone visée par notre aviation.

Il suffit de relire le droit international, les conventions et les protocoles de Genève pour voir que l’usage de la force militaire d’un État contre des cibles où peuvent être présents des civils est proscrit. Si ce que vous dites sur les plans américains est vrai, alors c’est une violation du droit humanitaire international – mais je ne suis pas certain que les USA fassent partie des accords internationaux appropriés. Les États-Unis ne sont pas signataires de nombreux documents universels des droits de l’homme: ils ne participent pas à la Convention sur la lutte contre la discrimination des femmes, la Convention sur les droits de l’enfant, la Convention sur les droits des handicapés, le Pacte international sur les droits économiques, sociaux et culturels. Il existe de nombreux reproches envers ce pays en ce qui concerne l’attachement et le respect des normes universellement appliquées du droit international dans le domaine des droits de l’homme et le secteur humanitaire.

Je le répète: tout peut arriver à la guerre. Le Ministère russe de la Défense explique très franchement et de manière détaillée ce que nous faisons en Syrie. Quand on nous dit que nous ne bombardons pas les bonnes cibles et que nos bombardements font des dizaines de victimes civiles, aucune preuve n’est fournie.

J’ai parlé hier au Secrétaire d’État américain John Kerry: il a répété qu’il fallait faire certains gestes pour que les négociations de Genève sur la Syrie commencent, car l’opposition réunie à Riyad déclare qu’elle n’ira « nulle part » parce qu’on la « bombarde pour rien ». Je lui dit depuis le 30 septembre, quand il a été annoncé que nous utiliserions notre aviation contre les terroristes en Syrie à la demande du gouvernement syrien, que nous proposons aux Américains, en tant que meneurs de leur coalition, d’instaurer une coordination quotidienne entre nos forces militaires. Le Président russe Vladimir Poutine en a parlé également. Quand on nous accuse de ne pas bombarder les bonnes cibles, nous demandons où sont ces dernières. On ne nous répond rien. Quand on demande quelles cibles ne doivent pas être bombardées: pas de réponse. Mais immédiatement on répète que la Russie ne vise pas les bons. Honnêtement, je suis confus. Ce n’est pas une conversation sérieuse ou adulte.

Hier, nous avons de nouveau confirmé que la proposition de notre Ministère russe de la Défense d’établir une coordination quotidienne était toujours valable. Si nous sommes sérieusement prêts et voulons améliorer l’efficacité de la lutte contre les terroristes, nous devons mettre en place une telle coordination, pas simplement appliquer des procédures permettant d’éviter les incidents imprévus.

En ce qui concerne l’Iran et le profit économique. Il y a quelque temps, à la demande d’un journaliste, j’avais déjà évoqué ce sujet. Il serait bien sûr avantageux si, dans les conditions actuelles un pays ou – encore mieux – plusieurs pays producteurs de pétrole étaient fermés d’une certaine manière, ou si un conflit éclatait pour qu’ils pensent moins à l’industrie pétrolière et aux exportations, ou si une catastrophe se produisait, ou s’ils faisaient l’objet de sanctions impliquant une interdiction d’exporter le pétrole. Dans ce cas, le marché se sentirait mieux et les prix augmenteraient. Peut-être que pendant quelques jours ou même plusieurs mois, la situation s’améliorerait, tout le monde reprendrait son souffle. Si nous voulons tous vivre dans un monde juste, dans quelle mesure est-il juste de construire son propre développement au détriment d’un autre? Premièrement, on ferait dépendre notre propre situation de certains événements hors de notre portée et, deuxièmement, cela reviendrait à chercher des solutions faciles pour régler les problèmes d’actualité alors que nous avons besoin de solutions stratégiques profondes dont parle aujourd’hui le Président russe Vladimir Poutine – et qui sont sollicitées depuis longtemps dans notre économie. Il est préférable et plus honnête, et surtout bien plus stable de construire la stratégie de son développement de manière à prendre en compte tous les facteurs du monde contemporain dans le cadre de son développement normal, ne pas espérer que quelque part quelqu’un soit puni et que le marché en devienne plus favorable pour nous. Il faut que tous les pays prônent un développement libre des relations internationales, un développement libre et multilatéral de chaque État sans aucune restriction. A long terme, cette stratégie sera totalement payante pour notre pays.

Siège de Madaya en Syrie

Question: On sait que dans la ville syrienne de Madaya assiégée par les forces gouvernementales, près de 40 000 personnes souffrent de famine selon l’Onu. On rapporte aussi qu’il y a des morts. Je sais que l’opposition armée tient également d’autres villes en état de siège. Moscou, qui a de bons contacts avec Damas, peut-il faire quelque chose pour convaincre les autorités de lever le siège ou au moins de laisser entrer des organisations humanitaires à titre permanent?

Sergueï Lavrov: Un accord a effectivement été conclu pour que le gouvernement syrien laisse entrer un convoi humanitaire à Madaya, et que les rebelles fassent de même dans deux autres villes. L’Onu devait jouer le rôle d’intermédiaire. Au final, le gouvernement syrien a assuré cet accès mais les rebelles ont renoncé à leurs engagements.

A l’approche des négociations de Genève, la situation à Madaya était décisive: si les organisations humanitaires obtenaient l’accès à la ville, alors les négociations commenceraient. Dans le cas contraire l’opposition aurait pu ne pas venir. Nous avons dit à nos collègues de l’Onu – y compris les représentants du Haut-commissaire pour les droits de l’homme qui ont présenté des rapports selon lesquels Madaya était pratiquement l’unique point problématique – qu’il fallait agit honnêtement et en tant que fonctionnaires de l’Onu, et non comme les exécutants d’un ordre de quelqu’un, qui plus est spéculer sur les souffrances des gens. 200 000 personnes ne peuvent recevoir aucune aide humanitaire et aucune nourriture normale ou assistance médicale. Ils sont encerclés près de Deir ez-Zor. Les rapports de nos collègues de l’Onu n’en parlent pas alors que nous avons attiré leur attention sur ce point. C’est un endroit encerclé par des terroristes de Daech et d’autres organisations mais personne n’en parle, comme si ces 200 000 personnes n’existaient pas. C’est là que notre aide humanitaire est larguée en parachute par l’aviation de transport syrienne.

Je suis entièrement d’accord avec vous pour dire que les aspects humanitaires sont très importants. Ils ont toujours une forte charge émotionnelle et sont abordés en tant que tels. Nous partons du fait qu’il ne doit y avoir aucune condition préalable pour entamer les négociations, contrairement à certains. Les aspects humanitaires doivent être centraux dans les négociations entre le gouvernement et l’opposition. Nous encouragerons toute trêve locale jusqu’à l’annonce d’un cessez-le-feu total – que nous prônons au même titre que les USA. Malgré tout, certains pays du Golfe disent qu’ils ne seront prêts à donner l’ordre de cesser le feu à ceux qui les écoutent que s’ils sentent que le processus de paix a commencé et que le départ de Bachar al-Assad se profile. A vous de tirer des conclusions sur ceux qui pensent réellement aux souffrances des civils et ceux qui veulent à tout prix renverser le régime en Syrie, même au prix d’une aggravation de la catastrophe humanitaire.

La transcription n’est pas encore achevée sur le site du  Ministère des Affaires étrangères de Russie. Elle sera mise à jour très prochainement.

 

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