Monsieur Christophe Carichon,historien
Monsieur Christophe Carichon,historien

Entretien avec M. Christophe Carichon, historien et chercheur associé au Centre de recherche bretonne et celtique (Université de Brest).

Agnès de LA BARRE DE NANTEUIL, née le 17 septembre 1922 à Neuilly-sur-Seine et morte le 13 août 1944 à Paray-le-Monial, est une résistante catholique française. Très investie dans les mouvements de jeunesse (Guide de France, catéchiste en banlieue rouge), oublieuse d’elle-même, elle s’engage héroïquement dans la résistance.  Christophe CARICHON nous dresse le portrait d’une belle personnalité dont le rayonnement, la paix et l’abnégation,  puisés dans sa Foi, impressionnèrent son entourage et particulièrement les femmes qui l’assistèrent dans ses derniers instants dans un des derniers wagons en route vers les camps de la mort.

 

 

On ne nait pas héros, on le devient. Pouvez-vous nous présenter la famille et l’éducation d’Agnès ?

 

Vous avez raison, la génération spontanée n’existe pas! N’est-ce point Saint-Exupéry qui disait « Seigneur rattachez-moi à l’arbre dont je suis? » Agnès est héritière de deux grands noms français qui lui ont apportée la tradition du service de Dieu, de l’Eglise, de la France et du prochain.Côté paternel, une antique famille, Les La Barre de Nanteuil, ancrée dans le Vexin normand depuis des siècles. Fidèles du trône et de l’autel, ils ont versé leur sang sur tous les champs de batailles de la monarchie, des deux Empires, de la Restauration et de la IIIe république : Wagram, Smolensk, l’Espagne, la Crimée, Paris, le Tonkin, la Chine; Un grand oncle d’Agnès meurt à 20 ans dans les rangs des troupes du général de Lamoricière à Castelfidardo (1860) pour la défense des intérêts pontificaux contre les Piémontais. Côté maternel, une grande famille parisienne : les Cochin. On compte parmi eux de nombreux édiles de la capitale et des députés dont le plus célèbre d’entre eux, Denys Cochin, académicien, député de Paris et ministre du Blocus pendant la 1ère guerre mondiale. Son fils, le cousin d’Agnès, est le grand historien de la Révolution française Augustin Cochin mort pour la France en 1916.

La générosité et le courage semblent être les deux qualités dominantes d’Agnès. Pouvez-vous l’illustrer par des exemples de sa vie, de ses écrits, des témoignages de ses proches pendant la première partie de sa vie ?

Agnès est née en 1922 dans une famille chrétienne très aimante. Ses parents, Gabriel et Sabine de Nanteuil auront six enfants. Les premières années de son enfance se passent dans le « beau Paris » et dans les propriétés familiales en Normandie et dans le Nord.Petite, la fillette est loin d’être une sainte! Son cousin Raoul de Vitton écrit d’ailleurs: « Agnès est une petite boule de nerfs. Elle grandit vite, marche très tôt.Elle est d’une activité extrême, très débrouillarde, vive, espiègle, indépendante, désobéissante et hardie. Elle sait d’ailleurs à quoi s’en tenir sur son propre compte, mais c’est comme cela : à prendre ou à laisser. À sa maman qui lui dit quand elle a trois ans : « tu es méchante à tel point que je ne vais plus pouvoir te garder, je ferai cadeau de toi à une autre dame », Agnès avec une effronterie candide répond sans se démonter : « Mais l’autre dame n’en voudra pas non plus…  . »Vive, souriante, jolie, la blonde petite Agnès aux yeux bleus profonds ne laisse déjà personne indifférent. Elle aurait très bien pu devenir une mondaine insupportable.Mais, c’est lors d’une retraite spirituelle suivie à l’âge de 14 ans et demi qu’elle change son cœur, qu’elle se convertit au premier sens du terme. Elle se choisie une devise qui guidera dès lors toute sa vie: « Tout pour les autres, rien pour moi ». A partir de ce moment, malgré les difficultés, les chutes, les découragements, Agnès s’accroche à sa promesse: être meilleure, ne pas subir, devenir une « femme de caractère. » Elle écrit dans son carnet: « Je prends la résolution avec l’aide du Bon Dieu, à ressembler à une enfant rayonnante des grâces de Dieu, gaie, aimable, souriante, franche, travailleuse. Voilà, ce que je désirerai être, ce que je veux et ce que j’espère. » Elle se donne pour les autres: Guide de France, Jéciste, catéchiste en banlieue rouge.Et du courage, il lui en faut: en 1937, suite à des revers de fortune, les Nanteuil vendent le château de leur mariage et s’exilent en Bretagne, dans le pays de Vannes qui n’est pas la villégiature « bon chic bon genre » d’aujourd’hui: c’est le rural profond. Aux avenues parisiennes ont succédés les chemins creux ; aux hôtels particuliers, les chaumières. Agnès écrit dans son carnet: « Un trimestre de passé !Comme le temps file. Je suis comme un frêle sapin transplanté qui ne connait pas encore les rudesses du climat et la violence des vents (29 décembre 1937). » et encore « Je me sens si souvent triste : avoir tout quitté compagnes, cours, distractions mais il me reste les deux êtres les plus chers, le Bon Dieu et mes parents, mes frères et sœurs (5 février 1938). »
Puis vint l’heure du sacrifice héroïque. Quels furent l’engagement d’Agnès dans la résistance et son attitude jusqu’à ses derniers instants à Paray le Monial ? Quelle importance et quelle influence la religion avait-elle sur Agnès?

S’ils ont fait un temps confiance au maréchal Pétain, glorieux vainqueur de Verdun, les Nanteuil choisissent très vite le camp de la résistance à l’occupant.Sabine de Nanteuil (veuve depuis 1942) entre dans le réseau Libération-Nord.  Malgré les risques énormes, la vicomtesse de Nanteuil accueille à son domicile les jeunes réfractaires au Service du travail obligatoire (STO) et des prisonniers évadés. En 1943, elle met en place une structure de récupération d’aviateurs alliés: le « Réseau d’évasion vannetais » qui organise l’évacuation vers l’Angleterre des pilotes abattus sur le sol français. Plusieurs dizaines sont ainsi sauvées. Agnès et ses frères et sœurs sont totalement impliqués dans ces actions de résistance.Mais Agnès veut faire plus pour la patrie.  Elle est alors recrutée comme agent de liaison: Avec son vieux vélo, à la barbe des Allemands et des collaborateurs, elle sillonne les routes de Bretagne pour rencontrer des agents et transmettre les instructions des chefs du réseau. Les missives qu’elle porte au risque de sa vie sont cachées dans le guidon de sa bicyclette, la doublure de ses vêtements, ses souliers.Pendant ce temps, l’air de rien ou presque,  elle donne des cours d’anglais, fait jouer ses louveteaux dans la campagne vannetaise, sort avec ses amies et, comme aînée, aide sa mère à la tenue du foyer: « Toujours de la joie, de la paix, du rayonnement partout où elle arrive » écrit d’elle son cousin Raoul de Vitton.Ses amies ne se doutent de rien. Mais en mars 1944, elle est dénoncée, arrêtée, torturée par la gestapo puis emprisonnée à Rennes. Elle retrouve en prison sa sœur Catherine également résistante. Début août, alors que les Américains sont aux portes de Rennes, la prison est vidée et tous les prisonniers sont déportés vers l’Allemagne. C’est lors d’une attaque aérienne dans la région de Langeais qu’Agnès est blessé par un soldat allemand. Laissée sans soin pendant plusieurs jours, elle est embarquée dans un autre convoi et meurt de sa blessure en gare de Paray-le-Monial le 13 août 1944. Elle avait 21 ans. D’une famille profondément catholique, Agnès de Nanteuil est assurément digne des « femmes fortes de l’Evangile ». La religion est le moteur de sa vie, une vie qu’elle offre pour son pays et son prochain.Jusqu’au bout elle prie et pardonne au Français qui l’a dénoncée, à l’Allemand qui l’a blessée, à ceux qui l’ont torturée. Dans le dernier wagon, couchée sur son brancard, ce sont des jeunes filles communistes qui l’accompagnent dans ses derniers moments et prient avec elle le chapelet.
Aujourd’hui, Agnès de Nanteuil est-elle totalement oubliée par nos contemporains ? Comment avez-vous découvert cette figure et qu’est ce qui vous a incité à lui consacrer vos travaux?

Il est vrai qu’elle n’était pas très connue en dehors de la région de Vannes. Ceci dit, elle est la seule femme, avec Jeanne d’Arc, a avoir donnée son nom à une promotion d’élèves-officiers d’active! Moi-même je l’ai découverte par hasard au détour d’une conversation et puis j’ai décidé d’en savoir davantage. Ses neveux et nièces m’ont beaucoup aidé pour la rédaction de ce livre. Depuis la sortie de la biographie que je lui ai consacrée, j’ai la joie de constater qu’elle est choisie comme modèle dans des écoles, des camps scouts. En deux ans, j’ai prononcé plus de cinquante conférences sur Agnès de Nanteuil, toujours avec la même émotion et la même joie surtout lorsque je rencontre des personnes l’ayant connue.

 

POUR EN SAVOIR PLUS: Christophe Carichon, Agnès de Nanteuil (1922-1944), une vie offerte, Artège, 18 euros.

L’auteur : Marié et père de cinq enfants, Christophe Carichon est professeur d’histoire en lycée en Anjou et chercheur associé au Centre de recherche bretonne et celtique (Université de Brest). Historien spécialiste de l’histoire des mouvements de jeunes et en histoire religieuse, il est l’auteur de plusieurs dizaines d’articles et d’ouvrages sur ces sujets.

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4 commentaires

  1. Un ouvrage que je donnerai à lire volontiers aux jeunes générations…
    L’auteur prend soin de traduire le climat et les valeurs de cette époque à partir du témoignage direct de ceux qui l’ont vécue.
    Et le récit poignant de sa vie, à partir de larges extraits d’écrits inédits, donne à cet ouvrage sa force et son authenticité.
    Pour plus d’infos : http://www.livresenfamille.fr/p3065-christophe_carichon_agnes_de_nanteuil_1922_1944.html

  2. Jeanvalaix says:

    Auteur passionnant pour une bigraphie poignante.
    Je vous conseille son dernier ouvrage consacré à Jean Deuve aux éditions Artège.
    Voilà une biographie à faire lire aux adolescents…

  3. Papilou says:

    Très intéressant mais on me fait savoir (un cousin officier général) qu’il n’y a pas eu de promotion à St Cyr portant son nom!! Merci pour bien vouloir préciser…cela n’enlève rien à cette belle âme!!

    • CARICHON says:

      j’ai bien précisé, et c’est ainsi que cela a été retranscrit, qu’Agnès « est la seule femme, avec Jeanne d’Arc, a avoir donnée son nom à une promotion d’élèves-officiers d’active. » Je n’ai pas évoqué l’ESM. Il s’agit ici de la promotion 2003 de la défunte École Militaire du Corps Technique et Administratif (EMCTA) qui formait les officiers des services à Coëtquidan.

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