Gavroche - copie

La république française, pour se sauver, compte beaucoup sur l’école, mais Gavroche chante :

« Je ne suis pas notaire, c’est la faute à Voltaire,

Je suis petit oiseau, c’est la faute à Rousseau »

Cette chanson n’avait sans doute pas, pour Victor Hugo, le sens que nous lui trouvons ici, mais si ce « gamin d’Paris » n’a pas été notaire, c’est peut-être en effet « la faute à Voltaire » qui méprisait le peuple et voulait le tenir dans l’ignorance. C’est surtout la faute à Rousseau s’il est devenu « petit oiseau » …

Dans l’enseignement et l’éducation, l’influence de ce philosophe fut d’abord indirecte, en inspirant des révolutionnaires qui, en ce domaine comme en tant d’autres, commencèrent par détruire l’œuvre d’éducation populaire de l’Ancien Régime, sans la remplacer. Elle fut cependant plus importante et durable encore, par l’attrait que l’Emile a exercé depuis sur les « pédagogues », esclaves accompagnant les enfants à l’école dans l’Antiquité, et devenus aujourd’hui les maîtres des professeurs.

Si on prend la peine de lire cet ouvrage, on peut s’étonner de l’engouement tenace dont il bénéficie. Rousseau répond d’avance, au livre II, à ces « lecteurs vulgaires » : « j’aime mieux être homme à paradoxes, qu’homme à préjugés ».

De fait, avant toute lecture, le premier paradoxe assez connu, est, qu’après avoir abandonné ses cinq enfants aux « Enfants-Trouvés », il explique dans ce livre à une mère, certes demandeuse, comment il faudrait éduquer le sien.

Le second paradoxe apparaît dès le début du livre I : « Tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l’homme », cette phrase est au cœur de sa philosophie. L’homme est un « animal dépravé », corrompu par la civilisation qu’il a créée. Il faut donc revenir à la nature et, par exemple … ne plus emmailloter les bébés.

Cependant il faut qu’Émile soit riche, de parents disparus, et qu’il soit entièrement et exclusivement confié à un « gouverneur » de la naissance au mariage : conditions pour le moins, peu naturelles !

En fait ces deux paradoxes ont une cohérence : il faut retirer les enfants aux parents, ce qui, au passage, justifie l’acte d’abandon de l’auteur, pour qu’ils n’héritent pas de leurs préjugés (on parlerait plutôt aujourd’hui, de « stéréotypes »), erreurs, croyances et injustices, et les confier aux éducateurs bien formés, pour changer l’éducation (on dirait maintenant après Derrida, la| « déconstruire »). Selon Rousseau, dans son Discours sur l’origine de l’inégalité, la société est injuste car inégalitaire, et cette inégalité n’est pas naturelle mais née avec l’appropriation. Une nouvelle éducation permettrait donc un « au contrat social » entre individus égaux. Si, en effet, tous étaient éduqués comme Émile, les bases, supposées naturelles, du contrat égalitaire seraient posées.

Jusqu’à 12 ans, Émile reçoit une éducation « purement négative » : il faut qu’il apprenne (et non qu’on « lui » apprenne), par son expérience naturelle, quoique manipulée par « le gouverneur ». L’éducation « positive », ou instruction, vient ensuite, limitée à des sciences de la nature (physique, cosmographie et géographie) et à un métier manuel qui le rendra plus heureux qu’aucun intellectuel. Il recevra, au plus tard et le moins possible, un enseignement indirect, théorique et abstrait (surtout pas de « littérature » !) : « je hais les livres » écrit l’homme aux paradoxes cohérents. Pas de religion avant 15 ans, où il reçoit le théisme « naturel », sans révélation, d’un curieux vicaire savoyard, encore choisi par « le gouverneur ». La modernité très actuelle des thèses du philosophe s’arrête à Sophie, épouse destinée à notre Émile, mariage arrangé et rencontre toujours manipulée, dont la description des qualités et de la place qui lui est assignée, ne pourrait satisfaire nos féministes.

Le succès immédiat de cette œuvre aurait été, comme l’a bien décrit Hippolyte Taine, celui d’une intention de retour à la nature, même très idéalisée, face à une éducation devenue en milieu aristocratique, trop artificielle et maniérée. Le peuple n’échappa pas totalement à cette mode.

L’école républicaine qui s’est depuis constituée, a d’abord peu suivi les propositions de Rousseau, mais aujourd’hui, pour mesurer l’influence mondiale de l’Émile, il suffit de constater qu’au Japon par exemple, « l’Autorité du développement de l’enfant » impose sa lecture à tous les instituteurs des écoles maternelles.

Héritiers de Rousseau, les « grands » noms de « l’âge d’or de la pédagogie », de Robin en 1880 à Freinet et jusqu’à Mérieu de nos jours, soulignent et reprennent son attention portée à l’enfant avec ses conditions d’apprentissage, en leur donnant priorité sur les contenus à transmettre. Même si leurs avis divergent vis-à-vis de ce que Rousseau croyait possible et souhaitable en la matière, on retrouve l’actuelle volonté proclamée de « mettre l’élève au cœur du système » aux dépens des contenus.

Ils partagent surtout sa visée révolutionnaire utopique de changement de la société par l’éducation.

Leur désaccord porte sur l’éducation solitaire d’Emile, par son gouverneur, en individu éduqué à ne rien attendre des autres, qui ne doivent être que ses égaux.

Pour une révolution sociale, la dimension collective manquait.

Avec ces grands pédagogues, l’école doit devenir le lieu où, sans hiérarchie, on co-apprend ensemble, se socialisant dans une dynamique de groupe correctement encadrée, contre tous les héritages contraires à l’utopie.

Gavroche était un petit oiseau, car il était privé de connaissances libératrices, mais libre de voler au gré du vent populaire. Les gavroches d’aujourd’hui, multiculturels et mondialisés, sont, comme Émile, dans une ignorance sélective qui les livre aux manipulations d’éducateurs idéologiquement conditionnés, et devenus légions.

L’entreprise n’est pourtant pas triomphante. Cette école se heurte à des résistances familiales et culturelles, en dépit des coups portés, et aux nouveaux moyens d’information ou de désinformation, concurrents ou intrusifs. Le succès des établissements privés, au musèlement plus ou moins lâche, n’est qu’une réponse partielle à cette situation.

Nos gavroches ne seront décidément pas notaires, mais peuvent encore, comme de petits oiseaux, voler entre les balles.

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Un commentaire

  1. michelb says:

    Merci pur ce bel exposé.

    Vous pouvez parler de « paradoxes » pour e pas tâcher Rousseau mais la réalité est qu’il était de bien mauvaise foi pour qu’un « lapin » comme lui écrive qu’il faut être au plus près de l’enfant et abandonner les siens.

    La crise de l’école, c’est que grâce à Internet les enfants sont mieux informés des déviances des adultes. Ceci remet en cause l’autorité des maîtres qui ne sont plus les seuls à dispenser des connaissances.

    Leur force se restreint et c’est pour cela qu’ils diabolisent internet.

    Heureusement! Faut pas prendre les enfants du collège ou du lycées pour des charlots. Au fond d’eux, ils voient bien que rien ne va plus pour leurs parents.

    Ce sot ceux qui répriment, les dirigeants, les maîtres, qui devraient repasser à l’école de la vie et vivre d’un smic pour que nous espérions qu’ils daignent comprendre ce qu’ils font. Mais ils sont paranos, hystériques, schizophrènes et ça m’étonneraient qu’ils changent.

    En tout cas, l’histoire montre qu’ils empirent en profondeur et ne peuvent être de bons pères de famille pour éduquer, comme Rousseau.

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