La récente libération d’Alep et le cessez-le-feu partiel qui a suivi, ont détourné provisoirement l’attention des médias sur les opérations militaires qui se sont déroulées en Syrie ces dernières semaines. Elles sont pourtant d’une grande importance.

Trois batailles méritent qu’on s’y arrêtent quelques instants.

1) La bataille de l’eau

Passée relativement inaperçue, elle était pourtant cruciale car elles conditionnait l’accès à l’eau courante de toute la ville de Damas et des alentours, soit plus de cinq millions d’habitants.

Depuis plusieurs années, les islamistes contrôlaient un petit territoire, le Wadi Barada, situé à 15 kilomètres au Nord-Ouest de Damas. Il a une particularité, vitale : c’est là que se trouvent plusieurs sources d’eau potable et la principale station de pompage alimentant la capitale syrienne.

Un modus vivendi avait été trouvé : l’armée syrienne n’attaquait pas cette poche rebelle (2000 combattants environ) et, en échange, les islamistes ne compromettaient pas l’approvisionnement en eau de la capitale syrienne.

Fin décembre, l’annonce par la Russie de la tenue prochaine d’une conférence de paix à Astana, a changé la donne. Cette conférence, qui s’est tenue fin janvier, a, pour la première fois, réuni autour de la même table les représentants de Damas et des responsables politiques de plusieurs groupes insurgés, en présence des Iraniens et des Turcs. Les Syriens n’étaient pas chaud mais les Russes ont insisté et ils ont dû s’incliner. Pour mieux préparer cette conférence, les Russes avaient ordonné un cessez-le-feu général, dont étaient exclus bien sûr l’Etat Islamique et Fatah al Cham (ex Front al Nosra).

Le groupe islamiste Fatah al Cham a tout fait pour saboter cette réunion en menaçant de mort notamment tous les rebelles qui y participeraient. Puis il élabora une stratégie en trois temps : dans un premier temps, présent dans le Wadi Barada (bien que minoritaire), il a pris l’initiative de couper l’eau alimentant Damas, obligeant évidemment l’armée syrienne à réagir et à attaquer ce réduit islamiste devenu inacceptable.

Dans un deuxième temps, il a nié sa présence dans la région (soutenu en cela par les autres factions rebelles) afin de faire porter la responsabilité de la rupture du cessez-le-feu par Damas. Les médias occidentaux ont, comme d’habitude, relayé cette opération de désinformation avec enthousiasme.

Troisième temps enfin, il a pollué au diésel la station de pompage puis endommagé celle-ci en accusant, bien sûr, les bombardements de l’armée syrienne d’en être responsables.

Militairement, les choses se sont réglées en moins d’un mois. Des unités d’élite, venues d’Alep et de Damas, ont attaqué par l’Est tandis que des renforts hezbollahs venus du Liban, attaquaient par l’Ouest. Le Hezbollah libanais ne pouvait de toutes façons  laisser la situation en l’état car la route reliant Damas au Liban passe par le Wadi Barada, et l’approvisionnement de ses hommes présents par milliers en Syrie passe par là.

Pris en tenailles, les islamistes ont fini par capituler. Environ un millier d’entre eux ont accepté  de rendre les armes et de rester sur place avec leurs familles (signe que les temps ont changé) tandis qu’environ 700 (les islamistes purs et durs) ont rejoint, avec leurs armes, la province d’Idlib, devenue le grand réceptacle des vaincus islamistes des batailles successives.

Fatah al Cham a joué et perdu. Il a, de surcroît, permis à Damas de se débarrasser définitivement d’une enclave islamiste particulièrement gênante.

Le succès est donc complet.

2) Le siège de Deir ez Zor

Il n’en va pas de même à Deir ez Zor où la situation est critique.

Deir ez Zor est la dernière ville importante partiellement aux mains l’armée syrienne à l’Est de la Syrie. Depuis le début du conflit cette enclave loyaliste dans une zone totalement occupée par les islamistes résiste vaillamment malgré un encerclement total. Il est vrai qu’elle n’a pas le choix : aucune possibilité de retraite et près de 100 000 civils à protéger des exactions certaines de l’Etat islamique.

Le siège avait perdu en intensité depuis 2014 et l’EI n’en avait plus fait un objectif prioritaire. Mais la bataille de Mossoul a tout changé. De nombreux combattants irakiens aguerris ont reçu l’ordre de fuir et de rejoindre la Syrie. L’idée de l’EI est de conserver un territoire continu le long de l’Euphrate, depuis le nord de Rakka jusqu’à la frontière irakienne.

La prise de Der ez Zor devient alors nécessaire car c’est le dernier bastion loyaliste, doté de surcroît d’un aéroport. Une grande offensive a été lancée il y a quelques jours et, pour la première fois, les islamistes sont parvenus à couper en deux la partie de la ville aux mains de l’armée. La situation est particulièrement critique pour la partie qui ne sera plus ravitaillée par l’aéroport.

Une mobilisation générale a été décrétée et des adolescents montent au front équipés d’armes légères russes et sans aucune instruction.

L’aviation russe, qui n’était pas intervenue dans la bataille de l’eau, est cette fois très active et a pu contenir la progression islamiste. Mais pour combien de temps ?

Il y a lieu d’être inquiet car si stratégiquement la chute de Der Ez Zor ne changerait rien, ce serait un bain de sang. Rappelons que plusieurs milliers de chrétiens vivent et combattent là-bas.

3) La bataille d’Al Bab

Cette fois nous partons dans le Nord de la Syrie, au début du territoire de l’Etat islamique.

On se souvient que l’armée turque est entrée en Syrie il y a quelques mois avec l’accord de la Russie et au grand dam de Bachar. La raison officielle était de s’attaquer à l’EI afin de l’empêcher d’organiser depuis la Syrie de nouveaux attentas en Turquie. La raison officieuse, non moins importante, était d’empêcher la création d’un territoire kurde qui s’étendrait en continu le long de la frontière turque.

Pour cette opération, Ankara s’appuie sur des forces rebelles syriennes, soi-disant non islamistes, armées et payées par elle.

Après avoir empêché les deux enclaves kurdes à l’est et à l’ouest de faire leur jonction (sans trop de difficultés car les Américains, soutiens des Kurdes, leur avaient donnés des consignes très fermes de non riposte), les forces spéciales turques et les rebelles syriens ont mis le siège devant Al Bab, première ville importante aux mains de l’Etat islamique.

Pour Bachar, c’est un précédent dangereux : si les Turcs prennent cette ville, y laissent une garnison et donne le pouvoir aux rebelles qu’elle contrôle, comment la récupérer ensuite ?

Or, Al Bab n’est qu’à quelques kilomètres d’Alep…

Fort logiquement, il a donné l’ordre à une partie de ses troupes de quitter Alep, solidement tenue maintenant, et d’attaquer Al Bab par le sud.

Les Turcs et leurs alliés syriens au nord, l’armée de Bachar au sud, on mesure la caractère explosif de la situation !

Poutine aurait préféré que Bachar s’abstienne, mais ce dernier, cette fois, a passé outre. Toutefois, l’Etat islamique se défend avec acharnement : nous sommes cette fois dans son califat. Des dizaines de soldats turcs sont d’ailleurs morts depuis début janvier.

Bien sûr l’aviation turque intervient massivement et, pout ne pas donner l’impression à Erdogan qu’il est chez lui, l’aviation russe est également de la partie, sans compter l’aviation américaine qui passe régulièrement à proximité pour aller bombarder la province d’Idlib où elle a quelques comptes à régler avec de vieux chefs d’Al Quaida.

Que de monde dans le ciel d’Al Bab !

Un avion russe vient d’ailleurs de tuer trois soldats turcs par erreur ce qui a valu un coup de fil de condoléances (et non d’excuses) de Poutine à Erdogan.

C’est dans ce contexte très particulier que se poursuit le siège d’Al Bab dont la chute semble  inéluctable, mais au profit de qui ?

Antoine de Lacoste

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4 commentaires

  1. Boutté says:

    La pétaudière classique du Moyen-Orient .Seul Poutine y semble à l’aise .

  2. Champtocé says:

    Étranger aux subtilités de l’art guerrier, deux questions, de profane et sans doute naïves, me viennent à l’esprit chaque fois que je lis ces analyses des rapports de force sur le terrain.
    Comment les troupes armées de l’EI et des diverses factions rebelles qui ne disposent pas (que je sache) de force aérienne à même de protéger leurs éléments au sol et/ou de riposter ne parviennent pas à être rapidement et durablement mises sous l’éteignoir grâce aux raids réguliers des aviations russe et syrienne ? On nous répète pourtant souvent que la maîtrise du ciel représente l’Alpha et l’Omega de la guerre moderne.
    Pourquoi l’armée arabe syrienne fait montre d’une telle « mansuétude » lorsque, après avoir pris le dessus sur les rebelles à l’issue des combats au sol, ces derniers se voient autorisés, comme au Wadi Baraba tel qu’indiqué dans le billet ci-dessus, soit à rester sur place soit à s’exiler, semble-t-il librement, vers d’autres zones du territoire syrien, en l’occurrence Idlib, qui plus est avec armes et bagages ?
    Le prisionnier de guerre est-il donc devenu aujourd’hui un concept obsolète ou bien sa gestion logistique est-elle aujourd’hui hors de portée du pouvoir syrien ?

    • Bonjour, oui la maîtrise de l air est essentielle et sans elle Alep n aurait pas été libérée, mais il n est pas possible de déloger tous les islamistes des caves et des tunnels où il sont terrés. Il faut tout de même toujours que l infanterie finisse le travail
      Pour les prisonniers ce sont les Russes qui ont convaincu les syriens de procéder ainsi. C est un gain considérable de temps et d hommes. Cela va permettre de vaincre les poches de résistance les unes après les autres
      Ensuite en effet il faudra s attaquer à la province d Idlib où ils se regroupent.

      • Champtocé says:

        Bonjour,
        Merci pour votre réponse et les précisions apportées.
        Que la phase ultime du nettoyage des poches occupées ne puisse être menée que par des troupes d’élite au sol, cela se conçoit sans difficultés. Néanmoins, et même si j’avoue que la composante « termitière » du champ de bataille échappe au profane que je suis en matière militaire, je continue à m’interroger sur la durée de résistance des rebelles observée, ceci compte tenu de leur exposition permanente à de possibles frappes aériennes de l’armée régulière.
        En même temps, j’imagine que les dits et auto-proclamés « rebelles » bénéficient sur le terrain du soutien, contraint ou consenti, d’une frange, même si elle semble plutôt minoritaire, de la population ; sans parler bien sûr de l’appui logistique que peuvent leur apporter secrètement certains de leurs bienveillants « parrains » régionaux ou occidentaux !
        Pour l’organisation et le contrôle du flux sinon de prisonniers en tout cas des combattants rebelles défaits par l’AAS, effectivement, vu la situation générale et très fragilisée du pays, on réalise que cela représenterait une charge matérielle et humaine que ne peut se permettre de supporter en ce moment le pouvoir syrien. Par contre je continue à buter sur l’idée qui est celle de les laisser filer vers Idlib, cela tout en conservant leurs armes avec eux !!!
        La défaite suppose de « rendre les armes » me semble-t-il et il y a là quelque chose qui m’échappe… Ceci étant, les possibilités de réarmement immédiat ne doivent de toute façon pas faire défaut dans cette enclave de regroupement des diverses factions rebelles. Sans doute aussi, le fait d’y laisser se concentrer la majeure partie d’entre eux en facilitera sans doute pour les forces syriennes et russes leur « neutralisation » (qu’on espère définitive et irréversible…, compte tenu du fanatisme affiché et revendiqué ainsi que des comportements abominables observés chez les protégés de notre ancien locataire du quai d’Orsay. Et puis, quitte à être voué en permanence aux gémonies par la « tartuffesque » communauté internationale, autant que cela soit pour une bonne raison !).
        Au delà de tout ceci, la capacité de résilience et le courage au combat manifestés par l’armée régulière syrienne ne peut que forcer l’admiration. Fidélité au pouvoir légitime, engagement et abnégation sous le feu, esprit de sacrifice, les valeurs qui font la force des armées y sont glorieusement déployées en dépit d’un équipement qui parait pourtant suranné (les vieux MIG des forces aériennes syriennes ont un peu triste mine, même si leurs pilotes semblent savoir en tirer le meilleur…).
        Nul doute que le jour (que l’on souhaite le plus proche possible du fond du coeur) où le courageux peuple syrien aura retrouvé la paix, son armée, au bénéfice de son expérience du feu et de sa vaillance démontrée, sera reconnue comme l’une des plus aguerries et des plus respectées de la région.

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