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De l’enseignement mis à mort à l’enseignement du néant (partie 2)

Comment en est-on arrivé là ? Un seul mot : le refus de l’échec scolaire, c’est-à-dire le mythe de l’égalité. Refus implacable, massif, refus tenu désormais comme un devoir de l’école. Zéro échec… Les principes de la qualité, principes sans aucun doute souhaitables pour la production massive de biens, mais qui ne s’appliquent pas à la formation des esprits.

Il y a les handicaps sociaux que l’on veut compenser. Ils ne sont pas un rêve, ils sont une implacable réalité. Il fallait les reconnaître, les définir, fixer les critères, déterminer les moyens à mettre en œuvre. Mais tout cela devait se faire en maintenant un droit fondamental, le droit de l’école à l’échec scolaire, sans lequel elle ne peut plus être qu’un gigantesque village Potemkine. Ce qu’elle est devenue.

L’école est aujourd’hui confrontée à un chantage moral qui prend une intensité de plus en plus délirante, comme en témoigne les questions liées au racisme, à l’immigration, et surtout au refus de prendre en compte la spécificité de l’islam. Il fallait reconnaître en chacun la capacité à répondre aux exigences d’un enseignement digne de ce nom, accepter aussi que pour certains cela puisse prendre plus de temps, et les y aider. Au lieu de quoi, on s’est contenté de reconnaître leur humanité, et on a sommé l’école de reconnaître, et de ne reconnaître que la forme abstraite de l’humaine condition et de s’incliner devant elle. Les programmes de français, en particulier de la seconde et de la première, se sont fait les ardents relais et les zélateurs inconditionnels de cette idéologie de l’altérité, qui est en réalité la nouvelle doctrine de l’école mise dans les manuels, et les textes servent d’autant mieux les dogmes que l’inculture des enseignants de lettres et de philosophie est consternante.

Quant au baccalauréat, il est devenu un droit imprescriptible de la personne, puis par extension, la moyenne partout, et enfin, l’obtention de tout diplôme.

Le fruit de cette démence : la persécution des bons élèves, ou tout simplement de ceux qui sont simplement encore des élèves et se comportent comme tels. Ils seraient en droit d’attendre le soutien de l’institution… Mais c’est l’institution elle-même qui promeut et donc qui est responsable de ce qu’ils subissent. Il suffit d’entendre le discours de justification et d’excuse systématique des persécuteurs.

La réponse à cette violence : l’ouverture de nos écoles à la police. C’était un pas de plus dans le sens de la destitution de l’enseignement qui n’a plus le droit d’exercer les sanctions légitimes qui assortissaient autrefois les comportements dangereux, ou tout simplement non tolérables dans le cadre de l’école. Que l’école a des normes qui lui sont propres et qu’elle puisse maintenir son droit de les exercer est depuis longtemps interdit, aujourd’hui, c’est répréhensible. En témoignent tout simplement le nombre d’enseignants mis en demeure dés lors qu’ils exercent, même maladroitement une autorité sans laquelle leur métier est impossible. A compter de 2008, les agressions de proviseurs se multiplient… La réponse des autorités est toujours la même : la sanctuarisation des écoles. Et l’éternelle langue de bois.

Tous, nous pouvons assister à cette terrifiante transformation de l’indiscipline en délinquance pure et simple, et depuis plus récemment en cruauté et en brutalité. Ceux qui ne veulent pas le reconnaître, ce sont ceux qui  ont encore la possibilité de confier leurs enfants à des écoles privées. Et même là…

C’est à la montée d’une barbarie bien réelle que nous assistons et qui est parfaitement explicable. Il suffit de réfléchir, et de ne pas écouter les Diafoirus de l’Education qui ont pris en main les affaires depuis environ cinquante ans avec la ferme intention de régler avec les écoles leurs propres comptes avec l’école.

Le besoin de direction et d’orientation propre à la jeunesse en raison de la dépendance réelle qui la constitue est vrai, il est bien réel. Mais au lieu d’en assumer la charge, aussi scrupuleusement que possible, ce besoin a été délibérément perverti[1]. C’est cette dépendance de la jeunesse envers ceux qui la précèdent que l’enseignement a pour vocation de résorber. Non pas dans la rupture des générations, mais au contraire dans la continuité du dialogue et de la transmission réussis. Non seulement on a interdit formellement d’assurer ce devoir qui est le nôtre mais on  a érigé cette interdiction en politique. Aujourd’hui, il faut demander à ses élèves la permission d’enseigner. Certains vous l’accordent encore. Plus pour bien longtemps.

Dans l’agressivité sans fard qui répond si souvent désormais à notre enseignement, les jeunes traduisent leur terrible ressentiment. Avec une énergie prophétique, Georges Devereux le disait il y a déjà quelques années dans une conférence publique en Oklahoma: « nos jeune dévoyés des deux sexes sont destructeurs parce que nos ne leur offrons rien de mieux à défendre que le football, les HLM, les assurances vie et cette pseudo-idéologie à l’eau de rose de cadre de quelque grande industrie, avides de prestige[2]. Le dénuement de l’adulte occidental en matière d’idéal a fait du monde où nous vivons une terre inhospitalière, presque inhabitable pour l’adolescent qui contrairement à l’adulte est un être intact qui ne bedonne pas intellectuellement et ne souffre pas de dégénérescence graisseuse du cœur ». Une société qui dégrade l’amour, discrédite le courage, dévalorise les aspirations les plus hautes a la jeunesse qu’elle mérite : des voyous ou des conformistes timorés d’un côté ; des putains ou des punaises de sacristie de l’autre.

L’école publique était l’institution où devait être assurée la rencontre des esprits les plus dépendants – les élèves – avec les œuvres. Le débat – pour ce qui concerne les matières littéraires – ne se concentre plus aujourd’hui qu’entre les tenants de la sacro-sainte « méthode » et ceux qui défendent encore quelques vieilles méthodes et quelques contenus. Privés de l’autorité qui leur permettait de nourrir leur enseignement, ils n’ont plus entre les mains que des formes vides, – la dissertation en particulier– et qui tournent forcément à vide. La seule et unique raison pour laquelle il faut maintenir ces formes, c’est qu’elles sont les dernières traces, bientôt fossiles, du fait qu’il y a eu jadis une possibilité d’enseigner. Elles témoignent de ce qui n’est plus qu’un souvenir dans un présent non seulement aveugle mais halluciné. L’effondrement de la filière littéraire n’est qu’un des aspects de ce désastre général, qu’il est interdit même de décrire, encore moins de dénoncer. Seul encore Alain Finkelkraut s’y aventure encore. Dans une très grande solitude.

Aujourd’hui notre enseignement est privé de toute substance et nos Diadoirus de l’Education tournent comme des derviches la même fantastique question : « pourquoi enseigner quelque chose plutôt que rien » ?

Nul ne devrait l’ignorer : le professeur qui enseigne lutte devant ses élèves avec une connaissance qui se dérobe toujours et qu’il ne maîtrise jamais – du moins s’il ne transmet pas des savoirs figés et donc morts. C’est une situation qui l’expose à une immense vulnérabilité.  Une telle entreprise ne sera jamais gagnée d’avance, car aucune méthode ne saurait en garantir mécaniquement le succès, comme aucune méthode ne remplace le travail régulier, la réflexion, l’analyse critique, la lecture approfondie et patiente.

A la racine de l’humanité, il y a le désir d’apprendre, de connaître, de comprendre le monde qui nous entoure. Mais si essentielle, aussi constitutive qu’elle soit de notre humanité, cette puissance, cette disposition est d’une immense fragilité. L’Himalaya de bêtise, de préjugés, de structures inconscientes qui entourent l’enfant est une des causes de la destruction de son désir d’apprendre.  Cette disposition naturelle doit être instituée et soutenue par l’institution et non pas assassinée. Eduquer et instruire, ce n’est pas implanter de force cette disposition, ou la repiquer de force dans un terreau idéologique nouveau, c’est la reconnaître, dans sa spécificité, et la faire grandir, autant que possible. Et en l’orientant, vers des apprentissages qui lui correspondent. Le mépris du travail manuel a conduit à des universités saturées de futurs sociologues et psychologues, dont une société en bonne santé n’a nul besoin, et dont une société en mauvaise santé ne saura que faire.

Le rôle fondamental de l’institution est de garantir l’autorité des professeurs, en leur assurant les conditions d’une formation disciplinaire de haut niveau et en assurant les conditions du respect de leur autorité par les élèves. Aucune de ces conditions n’est aujourd’hui assumée.

Demandez à n’importe qui ce que c’est que l’autorité, on vous répondra qu’il y a des gens qui en ont et d’autres pas. Il faut en finir avec cette escroquerie paresseuse et inepte qui confond l’enseignement avec un exercice de dressage de fauves. L’autorité n’est pas un charisme. Elle doit être instituée, précisément parce que seul le saint ou le prophète sont investis d’une autorité spirituelle et morale qu’ils doivent à une force transcendante. Et il y a beaucoup de faux prophètes. Parce que l’école relève de la sphère temporelle, le professeur doit voir son autorité légitimée par l’institution au sein de laquelle il exerce un métier difficile, et l’autorité qui est la sienne ne relève pas d’un charisme ni d’un quelconque prestige personnel, elle relève simplement de sa fonction : celle d’enseigner. Le seul avenir qu’on puisse présager d’une telle évolution est déjà sous nos yeux. Une ségrégation de plus en plus rigide entre les quelques établissements encore digne de porter ce nom et ceux dont le nom ne sera plus que signe d’imposture, où la violence frappera de plus en plus tôt, sous des formes de plus en plus sauvages.

Ceux qui ont encouragé les jeunes à traiter leurs professeurs en chiens crevés, à libérer leur élan vital du poids oppressif d’un passé vermoulu vont découvrir les vertus rafraîchissantes de la barbarie.

Comme Adrien Barrot il y a dix ans, je doute moi aussi que nous puissions parvenir à préserver la civilisation et la culture en nous passant de toute autorité, en l’avilissant et en la calomniant, et je doute qu’on préserve la civilisation et la culture qui sont les nôtres en détruisant la culture littéraire et une grande partie de la culture religieuse et philosophique qui la sous-tendent.

Ceux qui se pencheront plus tard vers notre époque découvriront avec effroi qu’elle fut une des plus tristes, une des plus secrètement désespérées de l’histoire, une des plus massivement idolâtres. Ils verront ce que nous refusons de voir : la grande flambée des dépressions, le suicide massif des jeunes à qui on propose la jouissance obligatoire et forcenée, la pathologie sécuritaire, le culte du corps, la socialisation forcée, la vieillesse abandonnée et la finance souveraine. Bref un futur sans lendemain. La tendance volontariste qui est le propre de nos Diafoirus modernes se combine admirablement avec la culture technique et encore mieux avec le technicisme pédagogique qui a fleuri depuis trop longtemps et continue de s’imposer avec les résultats qu’on lui connaît : des plus décevants pour ne pas dire dévastateurs. Qu’on enfonce à coups de marteaux dans la tête des enseignants tous les clous pédagogiques qu’on voudra dans la chaussure, celle-ci n’en sera pas plus confortable pour autant. Cela les laisse plus seuls, plus vulnérables, dotés d’une formation incomplète et depuis peu, pas de formation du tout, et plus soumis aux exhortations de nos modernes pédagogues.

On ne soigne pas une société par l’école. Les méthodes qui changent l’école en un hôpital pour raccommoder et vitaliser les volontés, pour suggérer un comportement altruiste ou pour infuser une bonne conscience civique peuvent fort bien être conçues et psychologiquement parfaites – ce qu’elles ne sont certainement pas – elles n’en restent pas moins d’une décourageante inefficacité. La méthode plus récente qui consiste à infuser le mensonge institutionnel dans les programmes mêmes et plus seulement dans les méthodes risque d’être plus dévastatrice encore, s’il est possible. La dispersion et l’atomisation de la vie sont une des grandes détresses du monde moderne. Elles existent aussi dans le système éducatif. Il dépend de nous les enseignants, de refuser l’atomisation du savoir.  Quant à la liquidation programmée du christianisme, objectif affiché désormais d’une laïcité érigée en dogme, elle pourrait bien entraîner l’effondrement de toute une société. Ou son islamisation.

Il est grand temps que la modernité – et la post-modernité – apprennent à voir dans le passé pré-moderne autre chose que de rares et maladroites anticipations de sa propre sagesse, noyées dans un océan d’erreurs et de crimes. Faute de cet arrachement à la puissance hypnotique d’un présent qu’une presse alimente avec frénésie, elle ne sera plus qu’un laboratoire planétaire de l’inhumain.

Le père au sens véritable, est celui qui enseigne. Celui qui engendre authentiquement un être humain est celui qui enseigne. Le père d’un enfant doit donc commencer par faire de lui un élève, c’est-à-dire un être apte à recevoir un enseignement.  C’est là que véritablement commence la collaboration parents/école, une authentique collaboration. Lorsque les parents présenteront à l’école des enfants aptes à être enseignés, et non des « jeunes » dont on doit satisfaire toutes les revendications au nom d’une enfance dénaturée, et d’une jeunesse qui, il faudra sans doute le leur dire un jour, n’a pas vocation à durer… De toute façon, ils le découvriront bien tout seuls. Pour cela, pas besoin de professeurs.

 

Marion Duvauchel

Professeur de lettres et de philosophie



[1] Cette perversion de ce besoin d’orientation et de direction est vraie aussi dans le domaine de l’identité sexuelle. Plus récemment, on a prolongé la perversion en faisant adopter dans les programmes la théorie du gender. Elle nous permet d’abdiquer plus profondément encore notre responsabilité spirituelle et morale face aux plus jeunes, responsabilité qui consiste à leur montrer la beauté d’une sexualité responsable et féconde. Au lieu de quoi nous encourageons le dévergondage sexuel et nous les mettons en danger.

[2] Le football pour les jeunes des cités, la carrière de cadre informatique pour les autres…

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