La publication par la justice américaine de millions de pages de documents relatifs à l’enquête sur Jeffrey Epstein, milliardaire pédocriminel lié au Mossad, montre un certain intérêt de sa part pour rencontrer des personnalités du bouddhisme.
Epstein rencontre le moine bouddhiste Matthieu Ricard
Matthieu Ricard, né en France en 1946 et fils du philosophe libéral et réactionnaire français Jean-François Revel et de l’artiste peintre Yahne Le Toumelin, est moine bouddhiste, auteur de livres, traducteur et photographe. En novembre 2015, Jeffrey Epstein, de passage à Paris, a demandé à le rencontrer. Les deux hommes se sont déjà rencontrés précédemment une fois, à l’université de Harvard (aujourd’hui engluée dans l’affaire Epstein et dont l’ancien président Larry Summers a été contraint de prendre anticipativement sa retraite), présentés l’un à l’autre par le professeur Martin Nowak. A Paris, la rencontre s’est faite chez l’éditeur de Matthieu Ricard (la maison d’éditions Allary).
Le 12 novembre 2015, en début de matinée, alors qu’il est à Paris, Jeffrey Epstein écrit à Matthieu Ricard : « J’ai un créneau horaire entre 16h et 17h30. Si vous êtes libre, on pourrait prendre un thé dans les environs ? Désolé pour ces contraintes un peu bêtes. Je pars tôt demain matin. J’espère que ça vous conviendra. Cordialement »
Matthieu Ricard répond le même jour :
« Super ! Le plus simple pour passer plus de temps ensemble serait que vous puissiez me rejoindre chez mon éditeur. Nous avons un endroit calme pour discuter et…
Éditions Allary,
5-7 rue L, Hauteville,
Paris 75010, escalier de gauche, porte du 1er étage à gauche.
Mon numéro de portable est le [numéro de téléphone].
Vous pouvez également m’envoyer un SMS.
Au plaisir de vous voir.
M. »
Que veut dire Matthieu Ricard lorsqu’il écrit « Nous avons un endroit calme pour discuter et… » Les trois petits points laissent planer une énigme.
Peu de temps après, Tom Pritzker, alors PDG des hôtels Hyatt écrit à Epstein : « Vous ne lui avez rien dit, on est d’accord ? »
Epstein répond : « Je n’ai rien dit. Il parlait de bonheur. »
Dans la même conversation, Epstein précise avoir rencontré le moine bouddhiste la veille.
Là encore, la formulation laisse planer une énigme.
Depuis la publication des Epstein Files, Matthieu Ricard a réagi sur son blog.
« Je me suis retrouvé en présence de Jeffrey Epstein en 2015 dans un cadre académique, à Harvard, lors d’un entretien avec le professeur Martin Nowak. Il m’a été présenté comme un soutien financier aux recherches de ce laboratoire. Il a assisté à notre échange et posé quelques questions portant sur les recherches en neurosciences dans lesquelles j’étais impliqué. A la suite de cette rencontre, il a souhaité poursuivre la conversation et m’a demandé, quelques semaines plus tard, alors qu’il était de passage à Paris, si nous pouvions nous voir. Je lui ai donné rendez-vous dans les bureaux de ma maison d’édition. Nous avons parlé des programmes de recherche en cours et des théories de l’évolution formulées par Martin Novak. Je n’ai pas très bien compris pourquoi il avait souhaité me revoir sur ces sujets, dont nous avions déjà discuté. Après cette rencontre, je ne l’ai jamais revu, et nous n’avons plus échangé le moindre message. Il n’a jamais donné d’argent à Karuna-Shechen et n’a jamais été sollicité à ce sujet. J’ai découvert ses crimes quatre ans plus tard, quand l’affaire Epstein a éclaté, et ai alors reconnu le nom et le visage de la personne que j’avais rencontrée en 2015. »
Les propos de Matthieu Ricard ne sont guère convaincants. Il aurait donc découvert seulement en 2019 qu’Epstein était un pédo-criminel ? Rappelons que Jeffrey Epstein avait déjà été condamné en 2008 et qu’à l’époque son nom avait déjà été très médiatisé.
Précisons en outre qu’en 2022, Matthieu Ricard avait reconnu ne pas avoir réagi avec suffisamment de fermeté face à des accusations d’abus sexuels visant certains maîtres du bouddhisme tibétain qu’il connaissait personnellement.
Epstein a-t-il rencontré le dalaï-lama ?
Dans un courrier électronique daté du 21 octobre 2012, Epstein indique à un contact qu’il va assister à un événement sur une île non précisée, auquel le dalaï-lama participera.
« Oui. La première étape serait de rencontrer Tenzin. Son étudiant dirige le centre du dalaï-lama et est actuellement chercheur associé au laboratoire. Il va lancer l’initiative éthique au Media Lab. Nous travaillons sur des projets passionnants, comme une réunion sur les machines cognitives et l’humain. Je pense qu’il vous plaira. Il peut nous faire rencontrer le dalaï-lama », peut-on lire dans un courriel envoyé par Epstein en 2015.
Le lendemain, Epstein écrit : « Je prépare le dalaï-lama pour le dîner. »
Le journaliste et consultant américain Michael Wolff, qui avait été conseiller d’Epstein, a affirmé dans un podcast avec l’animatrice Joanna Coles pour le Daily Beat qu’il a rencontré le dalaï-lama à la résidence d’Epstein à Manhattan.
« Avez-vous réellement rencontré le dalaï-lama chez Jeffrey Epstein ? » a demandé Coles. « Oui, en effet », a répondu Michel Wolff, ajoutant qu’Epstein avait rencontré de nombreuses personnalités connues dans cette maison.
Wolff a déclaré avoir commencé à fréquenter la maison d’Epstein en 2014, six ans après que le pédophile notoire eut bénéficié d’un accord extrêmement favorable pour des accusations de crimes sexuels. Comme l’avait déclaré l’ancien procureur fédéral Alex Acosta : « On m’a dit qu’Epstein était un agent des services de renseignement et qu’il valait mieux ne pas s’en mêler. » Wolff travaillait alors sur un projet de livre consacré à Epstein. Epstein est par la suite devenu une source importante pour les ouvrages à succès de Wolff consacrés au président Donald Trump.
Tout écrit concernant Michael Wolff semble devoir préciser que sa fiabilité a été mise en doute par divers ennemis et critiques des médias. Wolff est un véritable détective du potin, un art qu’il pratique avec brio, et il fréquente des politiciens et des oligarques peu recommandables qui pourraient apprécier la présence d’un journaliste célèbre dans leur entourage – jusqu’à ce qu’il publie un livre à leur sujet. Wolff a accès à des cercles huppés où peu de journalistes s’aventurent, ce qui rend ses propos dignes d’intérêt.
Wolff a suggéré que Jeffrey Epstein auait fait un don au Dalaï Lama, ou à une organisation qui lui est liée.
Le dalaï-lama avait déjà perçu de l’argent d’un autre trafiquant sexuel. En 2009, le chef spirituel bouddhiste a pris la parole lors d’un événement organisé par NXIVM, une secte au sein de laquelle se déroulait des abus sexuels et dont le gourou, Keith Raniere, a été condamné en 2019 à 120 ans de prison pour sept chefs d’accusation. Lors de cette intervention, le dalaï-lama a prononcé un discours et a déposé une écharpe tibétaine cérémonielle sur les épaules de Raniere. Pour sa participation, le dalaï-lama aurait reçu un million de dollars. L’accord a été conclu par l’héritière milliardaire Sara Bronfman, qui, avec sa sœur Clare, a versé au moins 150 millions de dollars à Raniere et à NXIVM. Sara Bronfman aurait entretenu une liaison avec l’émissaire personnel du dalaï-lama pour la paix, Lama Tenzin Dhonden.
Les dons d’Epstein au Massachusetts Institute of Technology (MIT)
Dans le rapport officiel du Massachusetts Institute of Technology (MIT) de 2020 concernant les liens entre Epstein et l’université, deux associés du cabinet d’avocats Goodwin Procter ont analysé l’ensemble des dons reçus par le MIT, qu’ils proviennent directement d’Epstein (à titre personnel ou par le biais de ses fondations caritatives) ou de tiers, prétendument à sa demande. Le rapport a révélé que, sur une période de 15 ans, Epstein a fait don de 850 000 dollars à Seth Lloyd, professeur de physique, et au MIT Media Lab, alors dirigé par Joi Ito. Michael Wolff a cité Joi Ito parmi les invités de marque fréquentant les réceptions organisées régulièrement chez Epstein.
Le rapport affirme que Seth Lloyd, mis en congé administratif avant d’être autorisé à reprendre ses fonctions d’enseignant, a accepté des virements d’Epstein sur son compte bancaire personnel et a tenté de dissimuler la provenance des dons. Le rapport décrit également comment des responsables du MIT ont cherché à étouffer les dons d’Epstein au Media Lab et ses visites sur le campus.
L’ancien directeur du MIT Media Lab, Joi Ito, a reçu au moins 1,2 million de dollars d’Epstein pour sa propre société de capital-risque, comme le mentionne le rapport du MIT dans une note de bas de page.
Le Media Lab du MIT jouissait d’une notoriété exceptionnelle pour une organisation universitaire, gravitant autour d’un vaste réseau de magnats de la tech milliardaires, de scientifiques, d’écrivains, de responsables gouvernementaux, de politiciens et de représentants d’ONG. Ito aurait même « élaboré avec [Epstein] une stratégie pour apaiser la mauvaise presse suite à la publication d’une série d’articles concernant une action civile intentée par les victimes d’Epstein ». Ito, qui siégeait aux conseils d’administration du New York Times et de la Fondation MacArthur, a sollicité à plusieurs reprises Epstein pour obtenir davantage de fonds pour l’université.
L’organisation d’événements bouddhistes au MIT
Or, le MIT a accueilli de nombreuses initiatives et organisations bouddhistes et tibétaines. Nombre d’entre elles ont été dirigées par le Vénérable Tenzin Priyadarshi, disciple du Dalaï Lama et membre du MIT depuis 2002. En 2009, le MIT a créé le Centre Dalaï Lama pour l’éthique et les valeurs transformatrices. Parmi ses principaux donateurs figure la Fondation Prajnopaya, elle-même financée en partie par le Fonds du Dalaï Lama. La Fondation Prajnopaya, organisation humanitaire internationale, est officiellement distincte de l’Institut Prajnopaya, qui se consacre à l’éducation, mais lui est étroitement liée. Ces deux institutions partagent une adresse dans le Massachusetts et un directeur : Tenzin Priyadarshi.
En novembre 2013, Linda Stone, qui avait présenté Epstein à Ito, a envoyé un courriel à Ito suggérant qu’une organisation pourrait être utilisée pour masquer les dons d’Epstein, bien qu’elle ait écrit : « il pourrait y avoir des problèmes de divulgation ». Ito a ensuite soumis l’idée au vice-président du développement du MIT, selon le rapport du MIT.
En 2017, l’association Education Advance a fait un don de 50 000 dollars à l’Institut Prajnopaya du MIT. Ce don provenait d’une entité nommée « J Epstein Virgin Islands FD Inc », qui avait déjà versé 55 000 dollars à Education Advance la même année, selon les déclarations fiscales. Education Advance a également perçu 1 500 dollars en 2017, qui semble être sa seule année d’activité. Ses déclarations fiscales ne font état d’aucun autre don ni d’aucune autre utilisation de fonds, ce qui laisse penser qu’Education Advance aurait pu être créée spécifiquement pour ce don à l’Institut Prajnopaya.
D’Epstein à Jean-Luc Brunel
Education Advance était supervisée par Svetlana Pozhidaeva, un mannequin russe travaillant pour MC2, une agence de mannequins dirigée par Jean-Luc Brunel, complice d’Epstein accusé de viol et de trafic sexuel, décédé dans une prison française en 2022. Education Advance était enregistrée dans un immeuble de Manhattan appartenant à Epstein. Svetlana Pozhidaeva, photographiée quittant le domicile d’Epstein, partageait également le même avocat que lui : Darren Indyke, devenu co-exécuteur testamentaire de la succession d’Epstein. La fondation d’Epstein basée aux Îles Vierges, source initiale des fonds, était parfois appelée Enhanced Education.
La transaction avec l’Institut Prajnopaya n’est pas mentionnée dans le rapport 2020 du MIT, qui couvre la période « entre 2002 et 2017 ». Son existence avait pourtant été révélée un an auparavant par le Daily Beast.
Du bouddhisme au transhumanisme : « À la recherche de l’esprit dans la machine »
En 2022, Tenzin Priyardarshi et Joi Ito ont participé ensemble à un événement intitulé « Transhumanisme : à la recherche de l’esprit dans la machine ».
Ils ont aussi co-animé un cours au MIT intitulé « Principes de la conscience ». Les programmes d’éthique initialement proposés par le Media Lab ont ensuite été transférés au Centre du Dalaï Lama, dont Priyadarshi est le directeur général. Ito a publié des photos de Priyadarshi et du Dalaï Lama, et les a citées dans ses écrits. Le Dalaï Lama a assisté à au moins trois événements organisés par le centre du MIT qui porte son nom.
Epstein s’est rendu sur le campus au moins neuf fois et a assisté à des événements du MIT Media Lab, où il a rencontré le milliardaire Reid Hoffman. Epstein a passé du temps avec des professeurs et des membres du personnel du MIT, dont certains rencontrés par l’intermédiaire de l’agent littéraire John Brockman, qui servait d’intermédiaire entre lui et des scientifiques et universitaires. Les contributions d’Epstein au MIT sur une période de 15 ans ont très probablement largement dépassé les 850 000 dollars.
Bouddhisme et pédophilie
Par ailleurs, il faut rappeler que le dalaï-lama, aujourd’hui âgé de 90 ans, a suscité une controverse lors d’un incident survenu en 2023 au cours duquel il a été filmé en train de demander à l’un de ses très jeunes élèves de sexe masculin de « sucer sa langue », ce qui a provoqué une vive réaction de l’opinion publique et a ravivé différents dossiers relatifs à la pédophilie au sein du bouddhisme.
Pierre-Alain Depauw
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