« Ils n’ont donc aucune légitimité pour se revendiquer
héritiers des anciens Israélites et de leur terre ».
Rabi Juda Halevi (ou Hallévi) naquit en Espagne vers 1075, dans la ville de Tuleda, alors sous domination musulmane.
Auteur des Odes à Sion (dont le célèbre Tsion halo tishali [1]), un recueil d’élégies célébrant Jérusalem et la terre perdue d’Israël, il composa Le Kuzari (***) en arabe, un an avant sa mort.
Il fut l’un des premiers à chanter ce que Franz Rosensweig, qui traduisit les Odes à Sion à la fin de sa vie, nommera « neue Denken » ( nouvelle doctrine), et ce que Levinas puis Benny Lévy appelleront « la pensée du retour ». Dans l’esprit de Juda Halévi, la précarité de la vie en exil menaçait la transmission intègre de la pensée talmudique, conclusion que de nombreux futurs penseurs sionistes devaient rejoindre un jour.
En avril 1994, les éditions Verdier diffusèrent la traduction du Kuzari par le rabbin Charles Touati, dans leur collection « Les Dix Paroles » fondée en 1979, sous l’impulsion de Benny Lévy, l’ancien secrétaire de Sartre converti au judaïsme, et de Charles Mopsik, le spécialiste français de la kabbale. Tous deux moururent en 2003, à quelques mois d’intervalle
À travers un dialogue entre un rabbin et le roi des khazars, Le Kuzari («Apologie de la religion méprisée ») expose la supériorité du judaïsme sur les voies philosophiques, chrétiennes et musulmanes alors dominantes.
Ayant rêvé qu’un ange de Dieu lui disait : « tes intentions sont bonnes, mais tes actes ne le sont pas »,[2] le roi des Khazars interrogea successivement un philosophe, un prêtre, puis un musulman. Déçu de leurs réponses respectives (réduites il est vrai à peu de choses par les bons soins de l’auteur), il consulta enfin un rabbin.
Ce dernier développa pour le persuader une ample interprétation de la mission des Juifs sur la terre : témoin du don de la Torah au Sinaï, ce peuple constitue la seule preuve terrestre du projet concret de Dieu sur les hommes.
Jacob et Joseph aussi, explique-t-il au roi, ont reçu le conseil d’un ange et ont dû eux aussi mettre en conformité leurs intentions et leurs actes ; pour cela, pas d’autre moyen que de s’accorder avec ce projet, inséparable de la Loi et de l’histoire du peuple juif.
En effet, s’il y a un commencement, il doit y avoir une trajectoire, jusqu’à un achèvement.
Et donc, la préoccupation de Dieu, c’est en fin de compte que le peuple d’Israël, grâce à la pratique de ses prescriptions, retrouve la plénitude de ses prérogatives, car il a le devoir et la charge d’être le guide du monde habité :
« La Palestine est le pays particulier du Dieu d’Israël. Les œuvres religieuses ne sont parfaitement accomplies que sur cette terre et beaucoup de préceptes de la loi d’Israël deviennent caduques pour qui n’y demeurent pas, ne sont parfaitement accomplies que sur cette terre » (p 49).
Ce projet, la simple philosophie ne fait que l’évoquer logiquement en parlant de « cause première ».
Quant au christianisme et à l’Islam, ils l’ont subverti aux idoles :
« Ils honorent de la bouche le lieu de la prophétie mais en même temps ils s’orientent vers les lieux qui avaient été consacrés aux idoles, parce que la masse de leurs coreligionnaires s’est trouvée par hasard installée dans ces régions où Dieu ne s’est jamais manifesté par une action. Autrefois, Chrétiens et Musulmans s’orientaient vers ce pays mais cela n’a duré que peu de temps et ils se sont orientés vers les pays où demeurait la masse de leurs fidèles » (p 163)
Il ne peut donc y avoir d’histoire ni de civilisation sans Israël.
Évidemment, il ne discerne à aucun moment, malgré toute sa science du nombre et de la lettre, que l’Église qu’il méprise a recueilli et fait fructifier cet héritage d’Israël, par les mérites de Jésus-Christ. L’histoire et la culture universelle ne sont, à ses yeux, que des constructions abstraites visant à dissimuler la primauté de la spécificité juive.
L’héritage d’Israel, c’est pour lui le Sefer Yezira d’Abraham, qu’il communique au roi khazar parce qu’il fut composé dans la langue divine créée ex nihilo, que Dieu a communiquée au commencement des temps à Adam…
La recherche du roi doit donc débuter par-là, non en interrogeant philosophiquement la création du monde ni en écoutant les affabulations tardives des docteurs chrétiens ou musulmans.
Lors de la création du monde, en effet, Dieu était seul ; quant aux Chrétiens et aux Musulmans, leurs promesses ne sont pas assurées puisqu’elles sont pour après la mort. Tandis que la sortie d’Égypte et la révélation du Sinaï furent des expériences sensibles et confirmées par 600.000 témoins, parmi les âmes les plus élevées, et constituent une alliance terrestre indéfectible entre Dieu et son peuple d’Israël.
On voit poindre ainsi dans ce livre du douzième siècle tous les germes du projet sioniste, projet qui ignore évidemment le sacrifice propitiatoire du Fils de Dieu sur la Croix.
On a affaire là à ce qu’on pourrait appeler une hérésie juive, au sens où Saint Irénée, dans son célèbre Contre les hérésies, qualifia d’hérétique toute tentative visant à dissocier l’Ancien Testament du Nouveau, l’un annonçant la volonté du Père, l’autre énonçant l’œuvre du Fils qui lui est soumise.
Le tragique des guerres en cours, au Moyen Orient comme en Ukraine, replace l’ouvrage du rabbin médiéval en résonance significative avec l’actualité du XXIe siècle.
Il rappelle en effet, comme Arthur Koestler fut l’un des premiers à le dire dans La Treizième Tribu, que nombre de Juifs ashkénazes descendent en réalité d’un peuple khazar tardivement converti, et n’ont donc aucune légitimité pour se revendiquer héritiers des anciens Israélites et de leur terre.
Le Petit Béraldien
[1] « Sion, ne demandes-tu pas que la paix soit avec tes captifs ? » Qui cherche votre bien-être, que sont les restes de vos troupeaux ? De l’Ouest et de l’Est, du Nord et du Sud, de tous les côtés, Accepter les salutations de ceux qui sont proches et lointains, Et les bénédictions de ce captif du désir, Qui verse ses larmes comme la rosée d’Hermon Et aspire à les faire tomber sur vos collines. Je suis comme un chacal quand je pleure sur votre affliction ; Mais quand je rêve du retour de vos exilés, je suis une harpe pour vos chansons… Si seulement je pouvais errer dans ces endroits Où Dieu fut révélé à vos prophètes et à vos hérauts ! Qui me donnera des ailes pour que je puisse m’éloigner ? Je porterais les morceaux de mon cœur brisé sur tes montagnes escarpées … »
[2] L’auteur fonde son récit sur une correspondance de l’an 960 entre Hasdaï ibn Shaprut, secrétaire du calife de Cordoue, et Joseph, roi des Khazars. Interrogé sur ses origines, le roi relate la conversion de son ancêtre Bulan le Bek au judaïsme. De cette version, déjà largement légendaire, Juda Halévi retient les visitations de Bulan par un ange et sa convocation de trois représentants des trois religions monothéistes.
(***) Le Kuzari: apologie de la religion méprisée. Le Kuzari (en hébreu : ספר הכוזרי Sefer Hakouzari « Livre du Khazar », en judéo-arabe : כתאב אלרד ואלדליל פי נוסר אלדין אלד’ליל Kitab alhuyya wa-l-dalil fi nusr al-din al-dalil « Livre de l’argumentation pour la défense de la religion méprisée ») est un classique de la philosophie juive médiévale, composé vers 1140 par le rabbin Juda Halevi. Le livre rapporte un dialogue imaginaire en cinq chapitres entre le roi des Khazars et un rabbin qui l’éclaire sur la vérité du judaïsme.
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