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La « preuve » de Saint Anselme

St-Anselme

Au-delà des agitations de l’actualité, la fête de Saint Anselme, il y a quelques jours, nous donne l’occasion d’évoquer la question disputée des preuves de l’existence de Dieu.

Saint Anselme de Cantorbery, ville dans laquelle il mourut archevêque en 1109 après avoir lutté contre le roi pour la réforme grégorienne en Angleterre, au prix de deux exils, est aussi connu sous le nom d’Anselme du Bec, en Normandie, où il fut moine, élève, prieur, puis abbé. Il est encore nommé Anselme d’Aoste, en Italie, où il est né en 1033 ou 1034. Pour son œuvre théologique, il fut proclamé en 1720 docteur de l’Église : le « docteur magnifique ».

En philosophie Il est communément connu comme l’auteur d’une première version de ce que Kant appellera plus tard la preuve, ou l’argument, « ontologique ».

Cet argument fut refusé par Saint Thomas d’Aquin, repris différemment par Descartes, et à nouveau rejeté par Kant, censé, selon la « doxa philosophique moderne », avoir définitivement enterré toute démonstration rationnelle de l’existence Divine.

Au delà de ce va-et-vient supposé clos, il est bon d’examiner d’un peu plus près la question, en simplifiant nécessairement les choses, mais, nous l’espérons, en dégageant l’essentiel.

Le Docteur Angélique, dans la Somme Théologique Prima Pars Q2a1 résume ainsi, sans nommer son auteur, le raisonnement de Saint Anselme :  le mot Dieu « signifie un Etre tel qu’on n’en peut signifier de plus grand; or ce qui existe à la fois dans l’esprit et dans la réalité est plus grand que ce qui existe uniquement dans l’esprit : donc, puisque, le mot Dieu étant compris, l’existence de Dieu est aussitôt dans l’esprit, il s’ensuit également l’existence de Dieu dans la réalité ».

L’Aquinate le refuse pour deux raisons : d’une part, beaucoup d’hommes, dans une connaissance imparfaite, ne mettent pas ce contenu derrière ce mot, et lorsqu’ils le font « il s’ensuit que chacun pense nécessairement qu’un tel être est dans l’esprit comme appréhendé (c’est-à-dire conçu par l’intelligence), mais nullement qu’il existe dans la réalité. Pour pouvoir tirer de là que l’Etre en question existe réellement, il faudrait supposer qu’il existe en réalité un Etre tel qu’on ne puisse pas en concevoir de plus grand, ce que refusent précisément ceux qui nient l’existence de Dieu ».

Descartes, après avoir méthodiquement considéré comme faux tout ce qui pouvait être mis en doute, aboutit à ce qui lui apparaît être la seule vérité indubitable, le fameux « cogito » : je pense donc je suis. Comment échapper alors au solipsisme, c’est-àdire à l’état dans lequel le sujet pensant n’est assuré d’aucune autre réalité que lui-même et ses propres représentations ? Parmi celles-ci, l’idée de Dieu, claire et distincte à l’esprit, lui apparaît impliquer son existence : la perfection remplace ici la grandeur anselmienne. Dieu est l’Etre « souverainement parfait » et l’existence est une perfection qui ne peut lui manquer sans tomber dans la contradiction. Sa perfection impliquant aussi qu’il ne nous trompe pas, nous garantit donc l’existence du monde. 

La contestation kantienne, elle, est apparemment proche de celle de saint Thomas : l’existence n’est pas un prédicat déductible de l’analyse d’un concept, mais son but n’est pas le même que celui du Docteur Angélique. Son idéalisme critique considère que la raison nous donne une science des phénomènes qu’elle construit partiellement, mais ne nous permet pas une connaissance des choses en soi et que par conséquent, l’existence de Dieu est indémontrable.

Joint à des critiques du système kantien dont nous dirons un mot plus loin, son abandon du Dieu de Descartes, garant de la réalité du monde, ouvrira la porte au pur idéalisme allemand dans une complète confusion de l’esprit et du réel, avec toutes ses conséquences.

L’intention de l’Aquinate était évidemment tout autre. Fidèle au réalisme aristotélicien, il exclut l’existence d’idées innées en nous. L’intelligence tire par abstraction les idées de l’expérience sensible, de manière souvent imparfaite et confuse.

Ainsi en va-t-il de l’idée de Dieu, du moins de ce que la raison humaine peut en connaître par ses seuls moyens. Elle est induite a posteriori, correspondant à l’Etre dont il est nécessaire de poser l’existence, à partir des caractéristiques essentielles des êtres dont nous avons l’expérience commune, rassemblées par le Docteur Angélique dans ses cinq voies de preuve : le mouvement, la cause efficiente, le possible et le nécessaire, les degrés dans les choses, et le gouvernement des choses.

Ces preuves appelées « cosmologiques » par Kant, qui ne les connaissait d’ailleurs qu’indirectement, font, selon lui, un usage indu de la relation de causalité qu’il réserve, dans son système, pour la connaissance du monde, aux phénomènes.

Cet interdit ne vaut pourtant que dans le cadre de ce système, dont la faiblesse essentielle a bien été repérée par un critique de son époque, Friedrich Heinrich Jacobi : « Sans la chose en soi, je ne puis pas entrer dans le système; avec la chose en soi, je ne puis y demeurer ».

L’Église, sans condamner l’argument ontologique que certains, sous des formes renouvelées, continuent à défendre en tant que preuve, privilégie donc les voies du réalisme thomiste. Le Concile de Vatican I par exemple, a déclaré que « la Sainte Eglise notre Mère, tient et enseigne que, par la lumière naturelle de la raison humaine, Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude, au moyen des êtres créés, car depuis la Création du monde, ses invisibles perfections sont vues par l’intelligence des hommes au moyen des êtres qu’Il a faits ».

En tout état de cause, il reste de cette « preuve ontologique », la contemplation par Descartes et surtout par Saint Anselme, d’une idée qu’ils considèrent avec profondeur comme trop grande pour être le fruit de l’imagination humaine, et portant à la certitude de l’existence qui lui correspond.

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