Dans la saturation de la pornographie — aux sens propre et figuré — Epstein, l’écœurement prend bien des formes. L’effrayante monotonie des horreurs rabâchées de la belle aube au triste soir suscite un voyeurisme généralisé pour ces 120 journées de Sodome dignes d’un Pasolini en surchauffe. Elle est alimentée à flux tendus par la classe politico-médiatique, sûre de tenir là un thème vendeur. La réprobation affichée n’est qu’un moyen — sinon de se distancier pour certains acteurs suspects — de se braquer sur un tableau sordide et hypnotique. Elle est aussi l’occasion rêvée pour le gauchisme sociétal de se mirer dans sa bonne conscience après coup, en brandissant les droits des femmes, la culture du viol — on vous épargne le couplet. On soupçonne certains des redresseurs de torts d’aujourd’hui d’avoir tu des décennies ce qui était de notoriété quasi-publique. Combien d’Epstein opèrent en coulisses en ce moment-même ? Combien de Weinstein hollywoodiens se sont-ils partagés l’empire du producteur déchu ?
Le sensationnalisme, vieille lèpre du marché de l’information, suscite une nausée équivalente à celle provoquée par la machine Epstein : sexe, crime et finance, recette d’un succès infernal. On ne se lasse pas des cochonneries distillées au compte-goutte.
Le grand déballage est aussi un théâtre propice aux manipulations. Nous avons évoqué il y a peu la façon dont l’affaire devenait soudain un terrain de la guerre de l’information, la théorie à la fois fumeuse et toute fraîche d’un Epstein agent russe, contrée de l’autre bord par celle de ses liens possibles mais non établis formellement, voire avortés, à l’oligarchie ukrainienne.
Le cas Noam Chomsky
Ces aspects « parallèles » du grand déballage ne sont pas les moins insolites. Ils éloignent le haut-le-cœur devant cette fascination trouble de la planète entière.
Ainsi, coup de théâtre, le personnage de Noam Chomsky, saint-patron de l’ultragauche, surgit sans crier gare dans cette nébuleuse de la dégradation. Bien que, selon toute vraisemblance, innocent des méfaits perpétrés dans l’île maudite, il aurait entretenu une proximité coupable avec le sulfureux milliardaire, ayant séjourné aux Antilles, bénéficié de certaines largesses d’Epstein, de séjours dans des hôtels de luxe, de propositions d’aide financière à des périodes difficiles pour l’intellectuel. Outre-Manche et Outre-Atlantique, c’est une levée de boucliers générale de la gauche et de l’extrême-gauche contre celui qui figurait au panthéon de la résistance au système. D’après les documents, Chomsky aurait conseillé l’escroc sur la gestion de son image média jusqu’en 2018 où le scandale s’annonçait. Des photos du penseur dans l’avion du maquereau, des Chomsky sous le soleil de l’île, de fraternelles accolades avec Ehud Barak, massacreur de Palestiniens, ou Steve Bannon, le populiste américain. Des courriels de l’épouse de l’intellectuel anarchisant — s’adressant à l’escroc comme à un ami intime. Descente aux enfers — de la gauche-paillasson jusqu’aux pasionarias du Woke, l’idole d’hier est vouée aux feux de la géhenne.
Et comment expliquer ce qui ressort comme une fascination mutuelle entre l’un des meilleurs critiques du militarisme américain depuis les années 1960, comptant au nombre de ses titres de gloire une visite à ses risques et périls au Nord-Vietnam bombardé en 1971, un des opposants les plus pertinents à la guerre d’Irak de 2003 avec ses ouvrages « La Fabrique du consentement » et « La Doctrine des bons sentiments » — et l’homme de l’ombre, l’âme damnée du capitalisme financier, le souteneur préféré des grands de ce monde gravitant autour de deux ou trois des services spéciaux les plus dangereux de la planète ? Au passage, avec l’affaire Andrew Mountbatten-Windsor et le récent scandale Mandelson, on peut se demander si, outre le Mossad et la CIA fréquemment cités, le MI6 britannique, lui aussi… Pure spéculation, bien sûr.
Revenons en arrière. Le type de théoriciens anarchisants dont Chomsky était devenu l’emblème américain, semble avoir toujours entretenu cette ambivalence. La définition du mot ultragauche, galvaudé aujourd’hui par les ignares qui nous servent de ministres, se réfère explicitement à des gens ayant tout d’abord rompu avec le Parti Communiste puis avec la 4e Internationale trotskyste — en recherche de l’introuvable communisme libertaire, depuis l’Allemagne des années 1930, les scissions libertaires du PKA (parti communiste allemand) et « L’École de Francfort ». Rien à voir avec le gauchisme léniniste et autoritaire 1960-70. Mais dans la confusion moderne, à base d’amnésie, d’un tweet l’autre, la bouillie s’épaissit.
« Il détruit la nuit ce qu’il construit le jour »
En France, un des fondateurs de cette « mouvance » était un théoricien d’origine grecque nommé Cornélius Castoriadis et pierre angulaire de la revue emblématique de l’ultragauche des années 1950 : « Socialisme ou barbarie ». Il avait rompu avec le PC grec puis la 4e Internationale, et émigré en France pendant ces années d’après-guerre où les SAS anglais, suite au partage du monde de Yalta, massacraient les résistants communistes grecs à l’occupation nazie tandis que Staline glaçait son Pacte de Varsovie. Économiste, Castoriadis travailla à l’OCDE de 1948 à 1970. Chez les anarcho-situs, on disait : « Il détruit la nuit ce qu’il construit le jour ». Dans l’ultragauche, qui se voulait plus cynique que tout le monde, cette ambivalence passait pour un machiavélisme subversif : le théoricien touchait un salaire élevé, au cœur du système à détruire, dont les turpitudes nourrissaient ses desseins révolutionnaires, ennemi de l’intérieur.
Pour sa part, Guy Debord, théoricien de haut vol lui aussi du « conseillisme » situationniste, s’il n’était qu’un bohème sans diplôme, professa toute sa vie une préférence marquée pour les épouses filles d’industriels finançant la révolution situ. Cette fois encore, dans le milieu — suprême habileté qu’on rêvait d’imiter. Puis, au début des années 1970, Debord croisa le chemin du très riche agent artistique et producteur de films Gérard Lebovici, propriétaire des éditions Champ Libre et sponsor d’un certain nombre des caprices du théoricien révolutionnaire. On parle de pots d’un miel unique déposés par hélicoptère dans la propriété de Debord et sa femme chinoise en Haute-Loire. En 1984, Gérard Lebovici fut abattu dans le sous-sol d’un parking des Champs-Élysées de plusieurs balles 22. Long Rifle dans la nuque. Affaire jamais élucidée. Brigades Rouges, mafia, anciens complices de Mesrine dont Lebovici avait publié le livre « L’Instinct de mort » et protégeait la fille, on se perdait en conjectures. Debord ne parla jamais clairement. Le journaliste d’investigation criminelle Jérôme Pierrat maintient que Lebovici blanchissait l’argent du milieu dans ses productions, un des vices cachés mais notoire du cinéma …
Quoi qu’il en soit, ce meurtre qui avait tout d’une exécution, mit un terme définitif au compagnonnage du pourfendeur du spectacle marchand et du promoteur de celui-ci, maître du show-bizness
De notoriété publique, Debord et Lebovici, hommes d’une intelligence supérieure, étaient fascinés l’un par l’autre, l’homme d’affaires et le penseur subversif.
On dispose donc, dans l’ultragauche, d’une quantité d’histoires — j’en oublie certainement — où le contempteur du capital est l’ami intime du représentant de celui-ci. Chomsky appartient à cette lignée dont les ambigüités à cet égard sont légion.
Évidemment, il existe beaucoup d’autres éléments éclairant la proximité Epstein-Chomsky. Mais le substrat historique de cette tendance libertaire…
L’un des reproches les plus stridents adressés à Chomsky par les pasionarias Woke, tient à son apparent mépris de la « cancel culture » qu’il partage avec Epstein, lorsqu’il lui conseille d’ignorer les attaques féministes et Me too. D’un point de vue strictement technique, le théoricien n’a pas tort : répondre, riposter, se justifier, s’excuser, c’est donner du grain à moudre à l’adversaire. Lorsque les néo-féministes s’en sont pris à mes anciens rédacs-chefs d’eXile, magazine contreculturel moscovite il y a un quart de siècle, Matt Taibi, fils de l’aristocratie journalistique américaine, s’est excusé de ses articles très lestes. Ce qui a déclenché un assaut sans précédent. Mon ami Mark Ames, fils de personne, s’est simplement fendu d’un : Get lost… en laissant passer l’orage et s’en est beaucoup mieux sorti. Contrairement à Epstein, ni l’un ni l’autre n’avait le moindre viol à se reprocher, juste quelques provos dans le Moscou incendiaire des années 1990.
Chomsky, le MIT et la CIA
Chomsky, linguiste, n’avait peut-être pas que des comptes d’homme vieillissant — Debord aussi était réac sur le tard — à régler avec les néo-féministes. Une bonne partie des thèses Woke, mettant en avant la « victime », sont fondées sur la French Theory exportée puis simplifiée dans les universités américaines — et retour à l’envoyeur, tout d’abord sous la forme du polititcorrect et ensuite… L’obscur salmigondis de la French Theory mélangeait psychanalyse, critique sociale, et… linguistique, jusqu’à la « sémiotique ». Les Américains, assez patauds en dialectique, en rendirent une version à mi-chemin entre éternel stalinisme gauchiste et le jansénisme puritain qui leur est propre. Celle-ci s’appuyait sur un certain nombre d’interprétations approximatives et de vulgarisations détournant des notions abstraites jusqu’à l’absurde de l’étude structurale du langage. Pour donner un exemple européen, la notion de « genre » dont on nous rebat les oreilles est basée sur une traduction littérale et erronée du gender américain, terme dont l’acception est un peu plus large. Le « genre », en français est une notion grammaticale : genre masculin et féminin. Pour parler du sexe biologique, il faut (fallait) préciser « genre sexuel ». On reproduisait en miroir les errements d’Outre-Atlantique : simplifier la simplification. Aux yeux d’un Noam Chomsky, technicien et même ponte de la linguistique, ces erreurs grossières trahissaient l’amateurisme. De plus, Chomsky défendait une conception « technologique » de la linguistique avançant, au-delà des principes d’acquisition et d’imitation traditionnels, l’idée d’une pré-programmation biologique du cerveau humain à une langue mondiale, qui s’adapterait aux conditions locales. L’ensemble évoquant à peu près un ordinateur. En ce sens, le penseur était « mécaniste ». Les déconstructions poststructuralistes entraient directement en concurrence avec son travail. Au-delà d’un agacement de vieillard face au braillardes et braillards, on peut chercher là une des causes de l’hostilité de Chomsky au néo-féminisme wokiste.
L’anthropologue anglais Chris Knight, auteur du livre « Decoding Chomsky » offre une autre piste expliquant la cordialité qui marquait les relations du théoricien et du maquereau du jet-set planétaire. Il rappelle que malgré son hostilité publique au militarisme américain, le linguiste avait passé sa vie au cœur même de celui-ci : le Massachussets Institute of Technology dépendant du Pentagone, fréquentant quotidiennement des hommes qu’il appelait des « criminels de guerre », entretenant avec eux des rapports conviviaux et parfois amicaux. Knight cite notamment John Deutsch, futur directeur de la CIA, avec qui, paraît-il, Chomsky déjeunait fréquemment. Dans cette université, on élaborait la doctrine de guerre, et les armes, notamment les missiles. Dans un premier temps, une des raisons qui poussèrent le MIT à recruter Chomsky, était l’utilité présumée que sa théorie de pré-programmation au langage du cerveau humain aurait eu, dans les balbutiements de l’ordinateur de l’époque, de précieuse pour un langage universel des missiles. Ce qui se révéla complètement faux. Mais, poursuit Knight interrogé par le blogueur YouTube Owen Jones, sa théorie linguistique avait un autre usage possible dans le volet idéologique d’une institution comme le MIT : la linguistique de Chomsky, informatique avant la lettre, contrait radicalement les notions de matérialisme historique et dialectique de l’ennemi soviétique.
Paradoxalement, conclut Knight, la place de Chomsky au cœur du militarisme américain lui permettait d’en faire une critique radicale et informée. En ce sens, on retrouve le modèle Castoriadis, planificateur du marché européen le jour et adversaire la nuit. Le capitalisme n’est ni de droite ni de gauche. On pourrait multiplier les exemples, de l’intérêt montré par la CIA pour des penseurs issus de la gauche ou extrême-gauche (prouvé par des dossiers déclassifiés) tels que Foucauld ou l’inénarrable BHL, jusqu’à la Paris Review, dirigée par « l’écrivain-voyageur » Mathiessen, où l’on retrouve des contributeurs de la gauche radicale des années 1960, tels que l’écrivain Norman Mailer. Mathiessen reconnut plus tard avoir été directement financé par l’USAID (aile financière de la CIA) dans son initiative « contre-culturelle » anticommuniste. On sait le rôle qu’ont joué hippies et LSD dans les progrès de l’ordinateur.
La fascination qu’exerce « l’ennemi »
Chomsky était donc déjà, bien avant Epstein, cul et chemise avec le gotha du complexe militaro-industriel. Ses ambigüités étaient multiples. Au-delà des compromissions avérées, les séjours sur l’île d’Epstein, les séjours dans la demeure new-yorkaise de l’escroc, les largesses de celui-ci réglant des notes d’hôtel pour le théoricien (pourtant riche) et sa femme, j’en passe, faciles à retrouver et d’un intérêt mineur — on ajoutera un aspect « romanesque ». La fascination qu’exerce « l’ennemi ». Au cœur nucléaire de l’hyper-capitalisme, les théoriciens d’ultragauche jouissaient de leur prescience. De leur côté, les puissants de ce monde éprouvaient le plaisir trouble de frayer avec leur « négation ». Dans le cas de Chomsky et Epstein, deux intelligences exceptionnelles — quoi qu’on puisse dire de l’escroc, son intelligence ne fait aucun doute — se reflétaient en miroir… extrêmement flatteur. C’était certainement aussi le cas de Debord et Lebovici. Ne sous-estimons pas le rôle de la vanité dans cette histoire. On donnerait cher pour obtenir des enregistrements de leurs dialogues, certainement farcis d’ironie perverse. Enfin, on soulignera la « parenté du privilège ». Aucun des théoriciens cités ne sortait du caniveau. Le vertige du génie subversif devenait jansénisme et accès aux plus hautes sphères. Pour un Epstein, arriviste sans scrupules, d’une humble famille juive de Brooklyn, parler à un des intellectuels majeurs du siècle était sans aucun doute une consécration.
Thierry Marignac, écrivain, auteur notamment des livres La guerre avant la guerre, Vu de Russie, L’interprète
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