Le contrefeu favori des néo-cons : Epstein en agent russe
Le séisme Epstein n’en finit plus d’ébranler les chancelleries. Au-delà des antiquités fripées du PS français à qui on coupe enfin les vivres, elle se révèle une « bacchanale de la vérité où personne ne reste sobre » selon le mot du philosophe préféré des marxistes : Hegel. Dans la panique, on allume en fanfare le contrefeu favori des néo-cons : Le milliardaire maquereau de très jeunes filles était un agent russe ! Le Washington Post y consacre quelques éditoriaux repris par divers tabloïds américains. Au Royaume-Uni, quelques journaux l’évoquent, notamment le Times, mais ces rumeurs sont aussitôt submergées par la fracassante affaire Mandelson, la déferlante de démissions au 10, Downing Street. Jamais en reste de servilité, la Phrance suit, avec des articles sur un mystérieux « site russe » consacré à la diffusion de fausses nouvelles sur les liens de l’actuel président français (comment s’appelle-t-il déjà ?) avec Epstein, découvert par une unité spéciale de cybersécurité dont on n’avait jamais entendu parler auparavant. J’attends encore le coup de fil de la Loubianka, mais à vue de nez, s’acharner à miner la popularité minime de l’histrion est une perte de temps et d’argent pour le département « intox » — l’intéressé s’en charge très bien lui-même.
Le 5 février, l’édition française de Slate cite le Times : les services polonais étudient tout ce qui pourrait constituer une « menace pour la sécurité nationale ». Pour le reste, l’article reste évasif et conclue que, pour l’instant, rien n’a permis d’établir une relation directe entre Epstein et les services russes. Et, depuis quelques jours, le thème semble avoir bu la tasse, peut-être un peu trop acrobatique, comparable au sabotage de Nord Stream d’abord imputé à vous savez qui contre toute vraisemblance, jusqu’à ce que les services américains — très embarrassés par les révélations de Seymour Hersh — ne nous fournissent la version rocambolesque du milliardaire ukrainien nationaliste, des nageurs de combat au chômage, des tonnes d’explosifs passés en douce en Pologne, de la cécité-surprise des radars qui quadrillent le secteur depuis la Guerre Froide… C’est leur métier. Les dames se changent pour le dîner, les versions changent… de cuisinier.
En ce qui concerne la thèse d’Epstein recruté par le SVR (DGSE russe), elle semble s’être éclipsée aussi soudainement qu’elle avait surgi. Dès le lendemain, plus un mot dans la presse française. J’étais sceptique sur sa longévité dès le départ. Ça prenait l’eau, cette barque-là… Le journaliste américain Mark Ames, un vieil ami avec qui j’ai travaillé à Moscou il y a un quart de siècle, m’écrit le lendemain que le New York Times, tout en gommant la piste israélienne, tout de même la plus probable d’après ce qu’on sait, n’a pas repris la « piste russe ». Défection majeure et significative. Sans ce soutien-là, autorité russophobe s’il en fût, personne n’allait bien loin. Si cette faribole avait eu la moindre ligne de flottaison, le NYT s’y serait embarqué vent debout. Ce serait mal les connaître. Depuis la guerre d’Irak et les armes de destruction massive jusqu’à Trump recruté lui aussi par vous savez qui, ils passent leur temps à proférer les mensonges à la mode quitte à s’excuser (discrètement) ensuite. Bref, voie sans issue, pour l’instant, en tout cas.
Françoise Thom, historienne anti-russe
C’était sans compter sur l’inénarrable Françoise Thom et son inépuisable ardeur contre la Russie « resoviétisée » d’un certain VVP. L’agrégée de russe et historienne a en effet multiplié les ouvrages, évoquant une « reconstitution » de l’URSS et un « plan pour détruire l’Ukraine » depuis une vingtaine d’années. Le récit d’une Fédération Russe équivalente à l’URSS de Staline est la pierre angulaire de la russophobie ambiante. Après un séjour de trois mois en automne 2024 en Fédération de Russie où j’écrivais sans me cacher et en me déplaçant dans une bonne partie du pays un livre sur la Russie en guerre (Vu de Russie, édition Manufacture de livres), je retrouvais les mêmes symptômes de décomposition visibles en Occident, notamment l’omniprésence des drogues… et tous les fétiches du monde globalisé : des boutiques de vapotage, salles de fitness, les 4×4, films hollywoodiens et immigration galopante… jusqu’aux directives de l’OMS appliquées à la lettre dans les hôpitaux de l’Oural sur ordre de Moscou, devait me confier une femme médecin. On n’était plus dans l’affrontement de deux systèmes différents, comme pendant la Guerre Froide, mais dans la concurrence planétaire de deux systèmes identiques sur le marché mondial.
Des affirmations sans preuves
Dans son édition du 11 février, l’hebdomadaire de centre-droit Le Point, publie une interview de l’historienne où elle multiplie les insinuations avancées comme des preuves et il faut une lecture attentive pour faire le tri. L’axe majeur de son angle d’attaque est un fait découvert, dit-elle, par des hackers au service du transfuge Khodorovski, de longue date en cheville avec les Américains (notamment le pétrolier Enron), ayant purgé une peine de dix ans de prison pour escroquerie de grande ampleur dans les geôles russes. Réfugié depuis en Occident. Le parti-pris de cette source n’échappera à personne. Ce serait paraît-il confirmé par les Epstein papers, le milliardaire pédophile aurait fait la connaissance en 2011 d’un certain Serguey Beliakov, diplômé de l’Académie du FSB et financier. Beliakov aurait facilité l’entrée d’Epstein en Russie à plusieurs reprises, notamment au Forum économique de St-Pétersbourg. En 2011, on n’était pas encore en guerre ouverte et Epstein, financier, fréquentait ce genre de réjouissances. En 2014, les Russes aurait cherché conseil auprès du milliardaire pédophile pour contourner les sanctions. C’est ce qu’affirme Madame Thom sans apporter de preuves concluantes. Le milliardaire pédophile aurait été une sorte de consultant auprès de la banque centrale russe, entre autres. Si rien ne permet de l’infirmer, rien ne permet d’être catégorique à ce sujet. Il semble que la Russie ne manque pas d’économistes. La photo de Beliakov illustrant l’article ne le montre pas avec Epstein, mais seul. Les autres « preuves » apportées par l’historienne appartiennent souvent à la catégorie « culpabilité par association ». Deux assistantes russes dont Epstein aurait facilité le séjour aux États-Unis. Son message d’invitation à l’ambassadeur russe auprès de l’ONU sur la fameuse île, déclinée par celui-ci. Dans ce droit fil d’assertions à vérifier, sans citer cette fois aucune source, l’historienne parle d’un réseau de souteneurs, filiale du FSB, ravitaillant le milliardaire pédophile en blondes troublantes. Le sujet semblait l’exiger, on a envie d’y croire. Un peu d’espionnage de la Silicon Valley pour enfoncer le clou, et la conclusion est cette fois purement idéologique : s’appuyant sur une culture du Kompromat, selon elle consubstantielle aux services russes, l’historienne avance sans oser l’affirmer : « Pourquoi pas Epstein ? ». Le montage est habile, on passe sans transition de quelques faits aux hypothèses les plus radicales.
Françoise Thom figure sur la liste des correspondants du réseau d’influence britannique Integrity Iniative, émanation du MI6
La vieille inimitié entre l’historienne et le pouvoir russe aurait suscité un commentaire dédaigneux d’un conseiller du Kremlin : « Combien est-elle payée par les Anglais ? ». Si complotiste qu’elle ne semble… la question peut se poser. Madame Thom apparaissait en effet en bonne place sur la liste des correspondants du réseau d’influence britannique Integrity Iniative, une émanation du MI6 à travers toute l’Europe qui a fourni le sujet de mon roman « L’Interprète ». Cette liste avait été communiquée publiquement par un comité contre la guerre en Syrie, composé d’universitaires de gauche de Cambridge, pas d’accord pour qu’on leur refasse le coup de l’Irak avec Tony Blair. À l’époque, l’historienne rédigeait des éditoriaux vengeurs contre les Russes en Syrie, notamment pour Le Monde. Au moment-même où Starmer et son équipe sont dans la tourmente Epstein, elle réactive la « piste russe » qu’on pensait moribonde. Si l’on utilise sa méthode de travail, fondée sur allusions, affirmations et hypothèses, on peut se poser la question : est-ce une coïncidence ?
En publiant ce ramassis d’approximations, l’hebdomadaire de centre-droit ne s’illustre pas par son intégrité.
Et puis, dans la guerre des propagandes (appelée pudiquement « de l’information ») on avait une fois de plus pris les pieds de l’ours russe pour un paillasson, regrettable habitude qui ne porte pas bonheur. Quand ses arpions commencent à le faire souffrir, le grizzly passe un crochet au foie pour calmer les ardeurs. Sans rentrer les griffes.
Epstein et l’oligarque ukrainien Pintchouk
La guerre des propagandes bat donc son plein et les Russes ont quelques cartes dans leur manche. Le 6 février 2026, par le biais du très controversé parlementaire britannique George Galloway, RT en russe met soudain en lumière des courriels Epstein dont on n’a pas entendu parler en Occident : destinés à Pintchouk, oligarque ukrainien pro UE, OTAN, qui finança le second Maïdan comme ses confrères Porochenko et Firtash. Une bonne partie des biens de ces milliardaires se trouvaient en Occident, souligne Galloway, ils étaient aux ordres. Une information confirmée par Alexandre Iakinenko, ancien chef du SBU (2013-14).
Galloway, décrié parce qu’il est intervenu sur des médias iraniens et russes, a soutenu Gaza et n’est pas populaire chez les LGBT, a au moins un titre de gloire : il s’est férocement opposé à la guerre d’Irak et à Tony Blair en 2003, ce qui lui valut d’être exclu du Parti Travailliste. À l’époque, il n’avait aucun lien connu avec les médias russes. Sa page Wiki annonce qu’il aurait reçu 293 000 livres sterling en 2015 de Russia Today. Pour sa part, Galloway, avec un certain venin, ou un certain humour, promet 1000 livres sterling à qui lui fournira l’identité et l’adresse du contributeur anonyme de Wiki auteur de sa fiche. Amateur de western, sans doute, et de chasseurs de primes.
Revenons à Pintchouk. Gendre de l’ex-président ukrainien jusqu’en 2005, Koutchma — qui réprima férocement les révoltes ukrainiennes au début du XXIe siècle — il aurait fait fortune dans le laminage de tuyaux métalliques. Koutchma, l’homme des clans de Dniepropetrovsk, avait dû traiter avec ceux du Donbass, qui l’auraient menacé sans équivoque. Même la voiture d’un président, aurait-on rappelé à Koutchma, peut sauter sur une mine antichar — à l’époque où les clans de l’Est passaient pour les plus puissants du pays. Le président entretenait donc, dit-on, des rapports de vassalité avec les seigneurs de la guerre du Donbass regorgeant de minerais et de fonderies… de surcroît liés à Moscou…
Cette proximité de beau-papa avec les maîtres de la région métallurgique furent-elles un atout dans les entreprises industrielles de Pintchouk et à l’origine de son enrichissement… Certains l’affirment, de même qu’ils prétendent que c’est pour retrouver une indépendance vis-à-vis des barons du Donbass que l’oligarque s’est engagé dans le soutien à l’adhésion à l’UE, le financement du Maïdan en 2013-14, etc. Tout cela serait à la racine de sa radicalité pro-occidentale… Difficile d’en avoir le fin mot dans la partie de poker menteur qui se joue perpétuellement en Ukraine, surtout après quatre ans de guerre et plus d’une décennie de revirements, volte-face, trahisons et coups de poignard dans le dos qui ont redistribué les cartes. On se souvient d’Akhmetov, magnat de la métallurgie, longtemps considéré comme le parrain de Donetsk en cheville avec la pègre russe, — changeant de camp brusquement au début de la guerre pour s’installer à Dniepropetrovsk et fonder le « Parti industriel », devenu patriote ukrainien.
L’Ukrainien Pintchouk, généreux contributeur de la Fondation Clinton
Bien avant ces funestes évènements, Pintchouk s’était pris de passion pour l’intégration de l’Ukraine à l’UE, à laquelle il avait consacré « La Fondation Viktor Pintchouk » après l’échec de la « Révolution Orange » et l’arrivée au pouvoir de Ianoukovitch. Cette fondation lui avait permis d’entrer en contact avec Soros, Tony Blair et… les Clinton, au moment où Hillary était au Département d’État — aux affaires étrangères. Généreux contributeur de la Fondation Clinton et son projet Global Initiative, Pintchouck lui fit don de plus de huit millions de dollars entre 2009 et 2013 — juste avant le Maïdan. Il devait déclarer : « Je ne pense pas que faire un travail de lobby auprès du Département d’État soit une mauvaise chose pour l’Ukraine ». Tour-operator du gratin américain, Pintchouk déboursa 300 000 dollars pour faire venir Mike Pompeo, ex-directeur de la CIA pour un séjour d’une journée et une intervention publique, le 24 avril 2023. L’oligarque disposait d’un carnet d’adresses à Washington…
Jeffrey Epstein n’était plus de ce monde. Il était apparu en 2019 dans la nébuleuse après avoir manifesté son intérêt — probablement multiple — pour l’Ukraine un peu avant sa mort. D’après les échos, on lui avait décrit ce pays comme « The land of opportunity ». C’est Boris Nicolic, assistant de Bill Gates, qui rapprocha le premier le milliardaire pédophile de l’Ukraine en l’invitant au Forum économique mondial de Davos pour rencontrer des oligarques. Larry Summers, ancien Secrétaire du Trésor, avait assuré Epstein qu’il disposait des contacts nécessaires — et Pintchouk figurait au premier plan de ceux-ci. Fidèle à ses méthodes, Pintchouk organisa le voyage d’Epstein à Kiev… dont personne ne sait s’il a eu lieu. On ne dispose que d’une réservation à son nom à l’hôtel Hyatt Regency de Kiev, dont on ne sait pas si elle a été honorée.
En ce qui concernait Davos, après avoir déclaré que « L’Ukraine devait être puissante économiquement et militairement », Epstein semblait se méfier d’un certain Zelenski qu’il traitait « d’aventurier est-européen ». Il ajoutait en conclusion que le théâtre de l’acteur « pouvait enfumer les électeurs, mais ça ne marcherait pas auprès des investisseurs à Davos ». C’est ici qu’intervint Larry Summers : « Je connais ses sponsors » : Pintchouk, Porochenko, Firtash. (Victor Medvetchouk, chef du parti « L’Autre Ukraine » déclara plus tard que ces soutiens du président ukrainien s’enrichissaient sur les cadavres…)
Epstein fut arrêté et suicidé la même année, personne n’est en mesure d’assurer que des contacts entre lui Pintchouk ont eu lieu, comme le sous-entend la chaîne russe, s’ils n’en sont pas restés au stade de simples projets jamais aboutis, conçus par des intermédiaires. C’est sans doute pour ça que dans la liste des « personnalités Epstein » publiée par la BBC, où l’on trouve Ehud Barak, un ministre slovaque du nom de Miroslav Lajçak, et même, c’est piquant, le patron de la firme de lingerie « Victoria’s Secret » Mr Wexner, le nom de Pintchouk n’apparaît pas, non plus que celui d’aucun oligarque ukrainien pour l’instant.
Dans cette réponse du berger à la bergère, les Russes emploient la même technique que les Occidentaux : entretenir le soupçon, par la voix du sulfureux et haut en couleurs parlementaire britannique George Galloway. Mais avec plus d’efficacité. Si dans la masse de documents produite, certains peuvent avoir été dévoyés, l’essentiel de ceux-ci paraissent venir des documents rendus publics par Washington. Si des liens étaient finalement avérés entre le milliardaire pédophile et l’oligarchie ukrainienne, cela porterait un coup très dur à la théorie d’Epstein agent russe fort opportunément surgie du chapeau à l’heure où l’hyperclasse mondiale est discréditée. Le simple fait qu’Epstein ait manifesté de l’intérêt pour l’Ukraine comme champ de futures manœuvres s’apparente déjà à un arrêt de mort. Pour les officines occidentales, il va devenir de plus en plus difficile de la ressusciter. C’est donc loin d’être une surprise que l’Ukraine n’apparaisse nulle part dans le grand déballage médiatique autour des documents Epstein.
Thierry Marignac, auteur notamment des livres La guerre avant la guerre, Vu de Russie, L’interprète
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