« Le monde chrétien se croit-il protégé de ce genre de folies ? »
Le 6 mai dernier, une IA androïde prénommée Gabi a fait le tour des réseaux sociaux, pour avoir été intronisée moine dans l’ordre Jogye, la plus grande école de bouddhisme de Corée du Sud.
Produit par la société chinoise Unitree, vêtu d’une robe blanche et safran traditionnelle, Gabi a dû s’engager, durant cette pieuse cérémonie, à vouer toute son algorithmique existence au divin Bouddha.
D’une hauteur de 1m.32, d’un poids de35 kg, d’un prix de 13 500 $, il s’est plié à la cérémonie devant tous les moines rassemblés avec l’humilité d’un novice. Son service consistera principalement à diffuser les enseignements de l’Éveillé aux visiteurs endormis du temple.
La crise des vocations frappe aussi de plein fouet l’ordre bouddhiste, et les vrais moines, les moines humains, ont ainsi besoin d’être épaulés pour satisfaire les besoins des fidèles. Et puis, avance-t-on, l’avantage du robot est son impartialité, beaucoup de fidèles ayant des réticences à s’adresser directement à un moine réel.
Une autre IA robotisée a donné ses premières leçons les 27 et 28 janvier derniers à Bongeunsa, un temple bouddhiste important du district de Gangnam, à Séoul.
Il a su expliquer certaines pratiques bouddhistes telles que les 108 prosternations. Il a répondu en coréen et en anglais aux humains qui l’interrogeaient sur le sens de leur vie.
Celui-ci porte le doux nom de Hyean, qui signifie « l’œil de la vérité ». Toutes ses données de formation, comprenant les écritures bouddhistes, les sermons, les informations sur les temples et l’étiquette religieuse, ont été vérifiées par des experts religieux de l’université de Dongguk.
Le professeur Lim Joong-Yeon, concepteur du Vénérable Hyean a estime qu’en Asie, l’heure est venue de l’intersection entre robotique et pratique spirituelle. C’est l’heureux mariage du bouddhisme et de la cybernétique. Il a fait valoir que plus la technologie deviendrait sophistiquée, plus les ingénieurs devront acquérir des connaissances en culture humaine, en psychologie et en philosophie sacrée. Dans sa curieuse logique, les robots devraient ainsi être « des assistants qui aident les humains à devenir plus pleinement humains ».
Le domaine dans lequel la robotique IA serait la plus urgente est, selon lui, la santé mentale. Sans rire ! Le contenu de la méditation et les conseils en matière de soins mentaux sont en cours de développement pour les futures versions du système, de sorte qu’un Vénérable Hyean amélioré est prévu cette année pour le Festival des Lanternes du Lotus, en Corée du Sud.
La société chinoise Unitree a également façonné pour l’université de Kyoto, au Japon, un autre humanoïde monacal, baptisé Buddhabot (de Buddha et bot, robot). Buddhabot donne lui aussi des conseils spirituels et assure de sa bienveillante présence les fidèles.
Nathalie Simondon, fille de Gilbert Simondon (1924-1989), l’un des théoriciens français de la cybernétique, a déclaré à ce sujet :
« Il s’agit ici en réalité d’interroger un système informationnel et non un homme vivant dont la parole est légitimée par de longues heures de méditation et une expérience vécue de la transcendance. Il n’y a pas chez le robot d’épreuve existentielle, de vraie vie spirituelle, seulement un discours automatisé. »
Un discours automatisé peut donc se substituer selon elle, pour réciter et commenter l’imposant corpus bouddhique, à un être vivant, dès lorsqu’il fournit des réponses contextualisées aux questions qu’on lui pose. Autoapprenant, Buddhabot est aussi capable d’accomplir à moindre coût pour les familles des rituels religieux funéraires. Le Japon est confronté au vieillissement de la population et au dépeuplement rural ; aussi ces robots moines apparaissent comme des solutions pour maintenir des communautés religieuses et des cérémoniels traditionnels.
En Inde également, le rituel hindou d’Arti, offrande de lumière devant une divinité, a été accompli par des bras robotiques articulés.
L’offrande du robot : incapable de corruption, en effet, il serait un adorateur plus fiable qu’un humain. En Allemagne, un robot appelé BlessU-2 a été introduit par l’Église protestante en 2017 pour marquer le 500e anniversaire de la Réforme.
Le monde chrétien se croit-il protégé de ce genre de folies ?
Rappelons qu’à Wittemberg (Saxe-Anhalt), l’Église protestante évangélique de Hesse et Nassau, qui célébra en 2017 les 500 ans de la Réforme protestante, engagea un pasteur robot bien nommé BlessU-2, qui souhaitait aux fidèles la bienvenue en leur demandant s’ils préféraient recevoir une bénédiction avec une voix d’homme ou de femme.
De sérieux théologiens se demandèrent à l’occasion si une machine pouvait ou non bénir un humain.
Pour le roboticien Masahiro Mori (1927-2025), l’un des pionniers de la robotique japonaise, la réponse est sans aucun doute positive : en référence au grand poète et maître zen Dogen (1200-1253) qui affirmait que la nature de Bouddha était partout, il estima en effet qu’elle peut aussi bien se trouver dans un algorithme mathématique que dans l’acier luisant d’un robot…
Le Petit Béraldien
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