La victoire électorale en Grèce du conglomérat d’extrême-gauche Syriza (acronyme de « Coalition de la gauche radicale ») défraye la chronique depuis près d’un mois. Toute la presse glose sur ce que fera ou ne fera pas le gouvernement grec au sujet de la dette publique culminant à près de 180 % du produit intérieur brut du pays et plus de 320 milliards d’euros.

Nonobstant, soyons bien conscients d’une chose : Syriza ne fera pas sortir la Grèce de la zone euro. Bien que certaines personnalités aussi diverses que Marine Le Pen, Jacques Sapir et d’autres nous prédisent depuis près de dix ans la mort inéluctable de la monnaie unique européenne comme jadis Jacques Duclos nous prophétisait sans cesse le grand soir, les Hellènes ne reviendront pas à la drachme. Jusqu’à présent, le plan du nouveau premier ministre Alexis Tsipras consiste en l’augmentation du salaire minimum, une réforme fiscale, une aide alimentaire aux personnes démunies, une augmentation de la limite autorisée de l’émission des bons du trésor et la réembauche de 3500 fonctionnaires licenciés précédemment. Autrement dit, il s’agit de revenir sur la politique d’austérité menée par le gouvernement précédent sous la pression des créanciers et de l’Union européenne. En aucun cas n’est évoquée une sortie de l’euro, une annulation unilatérale des dettes du pays ou une quelconque autre mesure révolutionnaire allant à l’encontre des diktats de la « troïka ».

Tsipras

En effet, dès avant les élections législatives du 25 janvier, à la fin de la campagne électorale, le futur ministre grec des finances Yanis Varoufakis répondait en ces termes à une question du journal La Tribune : « Aux États-Unis, les bons d’alimentation ont permis de sortir de la pauvreté des centaines de milliers de ménages. Pourquoi ne pas utiliser les bénéfices de l’eurosystème, le réseau des banques centrales de la zone euro, pour financer de tels bons en Europe ? Cela créerait de la solidité politique en Europe, les gens pourraient constater concrètement les effets positifs de l’appartenance à la zone euro. » Dans la conférence de presse donnée le 5 février à l’issue de la visite à Athènes du président de l’eurogroupe Jeroen Dijsselbloem, Yanis Varoufakis, fraîchement nommé ministre des finances, s’est exprimé de la sorte : « Il faut créer dans la zone euro une atmosphère de confiance qui conduirait à un nouvel accord avec la Grèce afin que cette dernière puisse respirer dans une Europe en pleine croissance. » Par ailleurs, Alexis Tsipras avait également clairement stipulé peu avant les élections qu’il ne comptait pas revenir sur la monnaie unique.

Par contre, il est un autre aspect de la situation grecque qui est fort peu abordé et pourtant potentiellement lourd de conséquences. Il s’agit du tropisme russe de l’extrême gauche aujourd’hui au pouvoir à Athènes. Le temps passe et la liste s’allonge des Etats se rebiffant et contestant la politique atlantiste et antirusse qui leur imposée par leur appartenance à l’Union européenne : Tchéquie, Slovaquie, Hongrie, Chypre, Grèce… Les raisons en sont diverses et variées : proximité culturelle et spirituelle avec la Russie, même appartenance au monde byzantin et orthodoxe, résidu des liens idéologiques de certains partis de gauche avec Moscou au 20ème siècle, rejet de l’hégémonie américaine et attrait pour l’ordre mondial multipolaire et le rééquilibrage des relations internationales promus par la Russie etc.

Signe des temps : la chaîne de télévision Attica, regardée par la moitié de la population grecque, a tout récemment commencé à diffuser six heures par semaine d’émissions sur la Russie, dont des cours de langue russe pour enfants et adultes. Par ailleurs, une récente étude réalisée par la société de sondage Gallup révèle que les Grecs préfèrent la politique pratiquée par Moscou que celle de Bruxelles.

Pins-Russie-Grece

Le 30 janvier, Alexis Tsipras déclarait au journal russe Rossiïskaïa gazeta : « Nous travaillons sérieusement sur une réorientation des relations entre nos pays (la Grèce et la Russie, NDLR) pour les faire passer à un niveau stratégique. Nous avons une approche plus énergique de la politique étrangère de la Grèce, qui doit suivre plusieurs axes. En effet, notre pays est membre de l’U. E. et de l’O. T. A. N., mais nous pensons à la fois qu’il doit avoir sa propre politique indépendante vis-à-vis d’autres pays, au lieu d’obéir à des directives étrangères. Nous voulons que l’Europe unie travaille avec Moscou. C’est nécessaire pour créer un système de sécurité de l’Atlantique à l’Oural, impossible sur notre continent sans la Russie. »

Dans un entretien accordé le 28 janvier au journal communiste L’Humanité, le nouveau ministre grec des affaires étrangères Nikos Kotzias a clairement insinué que l’Union européenne devait s’affranchir de la tutelle américaine dans la détermination de sa politique extérieure et ouvertement blâmé que l’on bâtisse nos relations avec la Russie en fonction des craintes irrationnelles et anachroniques de la Pologne et des pays baltes : « La Grèce est un pays européen qui, comme chaque pays de l’Union, doit avoir le droit de dire son opinion et d’évoquer ses intérêts sur tous les sujets, y compris sur la politique à mener avec la Russie. Nous n’accepterons donc pas que la politique russe de l’Europe soit décidée en dehors des institutions de l’Union européenne. […] Ce que nous ne voulons pas, c’est que l’U. E. fonde sa politique sur l’intérêt de pays qui ont un rapport historique émotionnel avec la Russie. » Athènes se place effectivement au premier rang des Etats européens contestant ouvertement l’absurde spirale de sanctions ayant déjà occasionné un manque à gagner de 21 milliards d’euros à l’Union européenne.

A la surprise générale, Nikos Kotzias s’est déplacé à Moscou dès le 11 février pour s’y entretenir avec son homologue russe Sergueï Lavrov. Le projet Turkish Stream – le gazoduc alternatif à South Stream et qui fera de la Grèce et de son ennemi historique la Turquie des débiteurs de gaz pour l’U. E. – s’est vraisemblablement retrouvé au cœur de l’entrevue.

Le ministre grec de la défense Panos Kammenos s’est quant à lui entretenu le 3 février avec l’ambassadeur russe à Athènes Andreï Maslov qui n’a pas raté l’occasion de l’inviter à se rendre prochainement à Moscou pour y discuter coopération militaire. Rappelons que la Grèce est le seul pays de l’O. T. A. N. à avoir acquis de l’armement russe récent, en l’occurrence des systèmes de défense antiaérienne S-300 (cela n’a rien de comparable avec le fait que des pays ayant fait partie de l’U. R. S. S. ou du pacte de Varsovie et aujourd’hui membres de l’O. T. A. N. possèdent encore des systèmes d’armes soviétiques d’anciennes générations). Le lendemain, le ministre Kammenos rencontrait à Bruxelles le secrétaire général de l’O. T. A. N. Jens Stoltenberg auquel il a affirmé que la Grèce entendait développer ses relations avec d’autres pays tout en poursuivant son travail au sein de l’alliance atlantique. « Nos relations avec les pays qui ne font pas partie de l’O. T. A. N. n’auront aucune influence sur nos bonnes relations avec l’Alliance. Nous resterons fidèles à nos engagements euro-atlantiques. » a indiqué le ministre grec de la défense.

S-300

Quelques jours plus tard, le 11 février, les ministres des finances de la zone euro (eurogroupe) se réunissant à Bruxelles pour se pencher sur le cas de la Grèce, Panos Kammenos a déclaré : « Nous voulons passer un accord. Mais si notre appel n’étais pas entendu et si nous constations que l’Allemagne reste intransigeante et souhaite déchirer l’Europe en morceaux, nous serions contraints de recourir au plan B. ». Le ministre grec de la défense a expliqué qu’il pourrait s’agir de la possibilité d’obtenir des fonds auprès des États-Unis, de la Russie, de la Chine et d’autres pays. Étant entendu qu’il est fort peu probable que la Chine, qui a d’ailleurs infirmé tout contact à ce sujet-là avec la partie grecque, trouve intérêt à voler au secours de la Grèce, on devine aisément qu’il s’agit pour Athènes d’une forme de chantage dans ses difficiles négociations avec l’U. E.. Par contre, il n’en va assurément pas de même pour Moscou que pour Pékin. « Si le gouvernement russe recevait une telle demande, nous l’examinerions sans aucun doute mais nous prendrions en considération tous les aspects des relations bilatérales entre la Russie et la Grèce. » a fait remarquer Anton Sikouanov, ministre russe des finances. Le ministre russe de l’agriculture Nikolaï Fedorov a également communiqué que « la Russie n’exclut pas la possibilité de lever son embargo alimentaire contre la Grèce si elle quittait la zone euro. Nous développerons des relations indépendantes avec la Grèce. En théorie, elle est pour nous un partenaire potentiel formidable. » L’intérêt de la Russie dans cette affaire est manifeste : si elle aide la Grèce, elle gagnera les cœurs des Grecs et pourra élargir sa présence permanente dans l’est de la Méditerranée, objectif géopolitique majeur pour l’empire russe depuis plusieurs siècles.

Le gouvernement allemand, que les Grecs accusent couramment de vouloir faire de leur pays une « colonie de la dette », ne s’y est pas trompé. Aussitôt après qu’Alexis Tsipras, en visite de travail à Chypre, ait déclaré le 2 février qu’Athènes et Nicosie comptaient sur leurs bonnes relations avec Moscou pour « bâtir un pont » entre l’Union européenne et la Russie, le ministre allemand des finances Wolfgang Schäuble s’est permis de se fendre, auprès de l’agence Reuters, d’un « Cela ne nous plaît pas. […] Je ne crois pas que la Russie puisse remplacer la solidarité européenne. ». Pour ma part, je crois surtout que certains ont une peur panique que certains pays tels que la Grèce, Chypre et la Hongrie essaient tout de même pour voir et que le résultat ne soit pas celui escompté par les européistes dogmatiques.

Si la Grèce est sans conteste très fortement dépendante de l’Union européenne, tant politiquement qu’économiquement, on perçoit néanmoins la timide volonté de progressivement desserrer l’étreinte du carcan européiste. Dans un monde en pleine mutation, la Russie est une planche de salut. Tout en évitant soigneusement de s’opposer frontalement à l’Union européenne et ses créanciers – ce dont elle n’a pas les moyens – la Grèce cherche donc avec raison à se rapprocher le plus possible de la Russie. Le gouvernement grec dirigé par Alexis Tsipras revendique clairement la volonté de jouer le rôle de pont entre Europe et Russie.

On l’aura compris, les diplomates de tous bords s’activent sans répit et les tractations battent leur plein dans les couloirs des palais dorés des capitales européennes. Affaire à suivre…

Baudouin Lefranc

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2 commentaires

  1. Chouanne says:

    C’est un peu contradictoire de vouloir entretenir de bonnes relations avec la Russie tout en jurant de tenir ses engagements dans l’OTAN quand on sait que les USA qui sont à la tête de l’OTAN, ont désigné la Russie comme un danger à égalité avec Ebola et l’EI. Quand on sait aussi que les USA font tout pour enclencher une guerre en Europe contre la Russie par supplétifs unkraino-polono-estono etc interposés.

    Soit ils devront trahir l’OTAN en cas de conflit, soit ils devront tôt ou tard s’éloigner de la Russie.

    Ce sera très intéressant à suivre. Si réellement la Grèce dans l’état pitoyable où elle se trouve réussissait à être indépendante sans dommage, ce serait que big brother n’est finalement pas si terrible qu’on croit… Mais justement je crois que Big Brother est terrible!

    A suivre avec grand intérêt!

    • Chouanne says:

      D’autre part, Tant que l’immigration envhait l’UE par l’intermédiaire la grèce immigrationniste du gauchiste Tsipras, la Russie ne verra aucun inconvénient à ce qu’il poursuive sa politique du Grand remplacement. Mais si la Grèce devait , par sa politique immigrationniste mettre en danger la Russie déjà très fragilisée par ses propres musulmans, il faudrait bien qu’elle s’aligne.

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