GOTHARD

Exergue de la rédaction du N° 29 de l’Antipresse du 19 juin 2016

Face aux réactions alarmées ou hilares suscitées par la fameuse cérémonie du Gothard, le 1er juin, nous avons décidé de consacrer un numéro spécial à ce «happening» étrangement sous-médiatisé en Suisse… et surcommenté jusqu’au délire dans le reste du monde.

Il nous a semblé, par-delà son fatras visuel et symbolique, que cet événement était hautement représentatif d’un état d’esprit et d’un état d’âme régnant dans les «élites» suisses et européennes au début du XXIe siècle. Une mise en scène aussi grossièrement explicite désarme toute analyse et ne laisse place qu’à la littérature et à la dérision.

Nous vous proposons donc notre réinterprétation, satirique et burlesque, de la vieille légende du Pont du Diable, inscrite dans les fondements mythologiques de la Suisse, mais actualisée à la lumière de la scénographie offerte au public par les sphères officielles de ce pays lors de l’inauguration solennelle de la plus ambitieuse œuvre commune de toute son histoire.

_________________________

On ne trompe jamais le diable deux fois

Note de l’auteur : Cette nouvelle version du « Pont du Diable » est une pure œuvre de fantaisie. Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait totalement fortuite.

I. Son petit train électrique
Le Prince des Ténèbres s’ennuyait depuis près de mille ans sur son rocher du Gothard lorsqu’il sentit, vers la fin du XXe siècle, des foreuses lui chatouiller le séant. Les industrieux descendants des Helvètes aux bras noueux venaient d’entamer le chantier de ce qui devait être le tunnel le plus long du monde. Il se frotta les griffes !

Depuis près de mille ans, il ruminait son humiliation par ces montagnards pour qui il avait construit un premier pont en une seule nuit. Leur modeste contrepartie consistait à lui céder la première âme qui le franchirait. Et ces madrés apprentis-banquiers lui avaient dépêché… une chèvre ! Cette fois-ci, il comptait bien récupérer son dû. Il attendit donc, patiemment ou impatiemment, on ne le sait pas : car que pèsent dix-sept années dans l’agenda du Diable ?

Dix-sept ans et onze virgule un milliards de francs plus tard, les gnomes désormais urbanisés organisèrent une grande fête pour inaugurer leur œuvre, dont ils s’attribuaient tout le mérite. Ils ne savaient pas qu’on ne creuse pas même une taupinière dans ces montagnes sans son aval. Ils ignoraient que les neuf vies perdues « par accident » au fil des travaux n’étaient qu’un acompte sur ses services. Un ouvrier tous les six kilomètres de galerie ! A l’époque, il avait demandé une âme pour dix mètres de passerelle… Mais il les avait laissés faire, se contentant de leur souffler quelques suggestions.

Les descendants n’étaient pas du même bois que les aïeux. Ils étaient plus réceptifs, plus « ouverts » comme ils le disaient eux-mêmes. Les retourner n’était qu’un jeu d’enfant. Le Malin décida que leur prodige d’Ingénierie serait son cadeau du millénaire, comme les éternels adolescents s’offrent un petit train électrique à cinquante ans.

Ce premier jour du mois de juin de l’an de grâce 2016, Satan s’installa donc devant son écran plasma et s’apprêta à savourer la cérémonie d’ouverture. Il fit défiler les chaînes nationales, mais ne trouva nulle part la retransmission. Les bulletins de nouvelles n’en passaient que des bribes, très brèves, très recadrées, avec des commentaires presqu’embarrassés. La grande messe noire que lui avaient annoncée ses espions était pourtant devisée à huit millions. Les nains avaient vu les choses en grand : six cents figurants, des chœurs, des orchestres, des écrans géants. Ces lèche-culs avaient même fait venir un metteur en scène allemand, pour flatter le grand empire voisin et bien montrer qu’ils ne savaient plus rien faire tout seuls. (Décidément, les temps ont bien changé, s’était dit l’Ennemi en se lissant les cornes.)

Tout cela était bien alléchant, mais à quoi bon si on ne le retransmettait pas en diablovision urbi et orbi? Les médias assommaient leur public avec des ouvertures de jeux olympiques qui coûtaient à peine davantage. Sans oublier l’incessant matraquage des events de l’Expo.02, en 2002… Et maintenant ? Black out sur le chantier du siècle ? Il mettrait bon ordre à tout cela ! En attendant, il se passa quelques vidéos de l’État islamique dont il goûtait l’exécution soignée et l’humour subtil.

II. Le debriefing

La cérémonie une fois terminée, le Prince des Ténèbres convoqua en sa caverne alpestre ses sbires et ses indics, qu’il avait infiltrés parmi le personnel et les invités de la manifestation. Ces démons mineurs se mirent à caqueter tous en même temps.

— Silence ! tonna le Maître des Enfers. C’est moi qui pose les questions. Et je ne veux entendre qu’une seule voix !… La cérémonie fut-elle en tout point conforme aux normes sataniques ?

— Oui, Maître ! s’écrièrent les démons d’une seule voix.

— Fut-elle cacophonique, puante et laide à souhait ?

— Oh oui, Maître !

— Mes attributs et symboles ont-ils été disposés en bonne place ?

— Oui, Maître !

— Honorés et vénérés sans équivoque ?

— Oui, Maître !

— Y a-t-on représenté mes fidèles lieutenants ?

— Oui, Maître, en l’apparence de Baphomet, le démon ailé aux seins de femme. On lui a même ajouté une jolie tête blafarde d’hydrocéphale mort-né.

— Et ma maudite personne ?

— Oui, Maître, sous l’effigie d’un grand bouc.

— A-t-on fait défiler l’humanité esclave à mes pieds ?

— Oui, Maître, sans le moindre doute. Une armée de prolétaires, tout d’orange vêtus, avançant au pas de zombie sous l’aile du Baphomet…

— Et mes domestiques humains, ces larves complaisantes ?

— Offerts comme sur un plateau en sous-vêtements blancs, Maître, et dans des poses lascives.

— Leurs plateformes, qui plus est, étaient poussées à grand-peine par des prolétaires, pour bien distinguer la caste initiée de la caste laborieuse, ajouta un démon isolé dans un élan de pédanterie.

— Une seule voix ou rien, ai-je dit !

Le démon dissident s’évapora aussitôt dans un nuage de soufre. Le lendemain, le Département fédéral de la Justice déplora par communiqué la disparition d’un de ses plus compétents chefs de service lors d’une randonnée en montagne.

— Il n’empêche, poursuivit le Tentateur après avoir foudroyé le bavard, cette attention aux détails me plaît. On reconnaît bien là l’esprit germanique ! Aurait-on poussé la prévenance jusqu’à convier ma fiancée, la Putain de Babylone ?

— Oui, Maître : la Femme Écarlate était bien là, impossible à confondre dans sa robe rouge ! Elle était grosse de vos œuvres et portait, par surcroît de dérision, un vicieux petit sac à l’effigie de la croix suisse…

— Ah, leur croix blanche ! Ils la mettent à toutes les sauces sitôt qu’il s’agit de fourguer du bibelot. Elle se vend si bien qu’on en aura bientôt oublié sa détestable signification !

Sur ces mots, le Diable fut pris d’un rire tonitruant qui fut enregistré par les sismographes dans tout le massif du Gothard.

— Bien ! Bien ! Bien ! Mes petits démoncules, tout ceci me paraît fort bien emmanché. A-t-on proclamé, en fin de compte urbi et orbi mon Nom maudit ?

La troupe démoniaque fut parcourue d’une hésitation. Un ange essaya de passer.

— Comment ? Je ne vous entends pas !

— C’est-à-dire, Maître… La cérémonie n’était guère verbale. Ce n’était pas le concept. Même les chants étaient dépourvus de paroles audibles.

— L’a-t-on écrit alors, en grandes lettres de feu et de suie ?

— Euh, l’écrit n’était pas non plus dans le concept, Maître… Mais ils ont vu Votre maudit visage se dessiner mille fois sur leur écran géant, avec des effets de stroboscopie…

— Maigre consolation… Un petit pentagramme, au moins ?

— Non, mais tous ont pu Vous admirer, sous la forme du Bouc, besognant sur scène la Femme Écarlate !

— Une telle scène, Maître, se passe de sous-titres, enchérit un incube imprudent qui fut aussitôt éviscéré. Le lendemain, on apprit qu’un illustre réalisateur suisse, dont les films dépassaient les mille entrées, était mort d’overdose.

— Je sens le doute en moi s’immiscer, marmonna le Diviseur. Vous n’allez pas me dire encore qu’on a invoqué une fois de plus l’Autre, l’Innommable…

— Vous voulez dire le Christ, Maître ? demanda un lémurien distrait qui fut immédiatement emporté dans un cri glaçant par des chauves-souris géantes. Le lendemain, un éminent professeur de théologie fribourgeois ne se présenta pas à ses cours.

Les autres n’en firent aucun cas, mais protestèrent à l’unisson :

— Oh, non, Maître ! Pas une seule fois ! Soyez tranquille !

— J’ai pourtant lu qu’on avait convoqué les prétendues « autorités religieuses »…

— Certes, Maître, mais nous en avons profité pour jeter la discorde entre les pseudo-chrétiens en remplaçant le pasteur par un imam et en oubliant totalement l’orthodoxe ! Puis on les a tous envoyés en troupeau bénir un coin de tunnel désert. Personne n’en a fait cas.

— Ne me mentez pas ! rugit l’Obscur. La radio a bien rapporté la présence d’un évêque dans le cortège !

Sur ces mots, la troupe bigarrée des démons mineurs pouffa d’un rire franc qui laissa le Maître pantois.

— Mais non, Maître ! Ce n’était qu’un figurant avec une mitre ! Un évêque de carnaval ! Une potiche ! Un conciliaire !

— Vous me rassurez sur ce point. Mais mon triomphe est bancal. Au lieu de messe noire, les médias ne parlent que de « légendes montagnardes », de « folklore alpin »…

— Enfin, Maître… C’est ce qui figurait dans le communiqué de presse, pour berner le bon peuple avant la cérémonie. Vous savez très bien, Maître, que les journalistes ne regardent pas plus loin que le bout de leur nez, même quand ils se retrouvent face au Diable en personne dans un tunnel.

— Vous m’en direz tant ! Ne cherchez-vous pas à m’enfumer ?

La servile assemblée s’émut tant que chacun, malgré la menace, se remit à glapir pour lui-même.

— Depuis quand le folklore alpin comprend-il les scarabées égyptiens ?

— L’arbre de vie renversé ?

— Le sacrifice de l’Agneau ?

— La croix couchée ?

— Les esprits-meules de foin du vaudou ?

— La cheffe de cérémonie en tunique blanche déchirée ?

— Que vous faut-il de plus, Maître ?

Débordé par le tumulte, le Prince de ce monde renonça à sévir. Lorsque les mauvais esprits se furent calmés, il étira ses bras et parla ainsi :

— Je vous ai compris ! Cette cérémonie me plaît assez, ne serait-ce que par sa saine laideur foutraque ! A-t-elle été applaudie par le peuple, toujours friand de mardis gras et de saturnales ?

— Oh, Maître, les édiles étaient ravis !

— Les notables éblouis !

— Les conseillers abasourdis !

— Les communicateurs ébahis !

— Taisez-vous ! Une seule voix, je vous rappelle !

— Oui Maître, reprit le pandémonium d’une seule voix. Toute l’élite helvétique et eurocratique était là. Et elle applaudissait à tout rompre ! Les ministres et les chefs d’État avaient la bouche en cul-de-poule comme des satrapes goûtant les poèmes du sultan.

— Toute l’élite, cela fait combien de monde ? Était-ce un nouveau Woodstock, au moins ? Une Nuit debout ?

De nouveau, un ange tenta de passer. Cette fois-ci, il y réussit.

— Euh… Maître… On a visé surtout les décideurs. C’était le concept.

— Les décideurs, cela nous donne combien ?

— Mille personnes, Maître…

— Mille personnes ? Mille personnes ! Vous vous foutez de moi ? Pour une cérémonie à huit millions ? Quel gaspillage ! Je ne reconnais plus mes Suisses !

L’immense éclat de voix fit effondrer un pan de rocher dans le canton d’Uri. On déplora six victimes.

— C’est quand même tout ce qui compte en Suisse et en Europe, Maître.

— Ne me vendez pas votre baratin de relations publiques ! Pas à moi ! Les « tout ce qui compte » autoproclamés, ça vaut pipette ! Je les connais trop bien : ils travaillent presque tous pour moi. C’est le peuple qu’il me faut, les ignares, les candides, les béotiens, les supporters de football !

Dans son emportement, le Seigneur des Mouches se transforma en un tourbillon de glaires qui recouvrit l’infernal parlement de crachats gluants.

— C’est la télévision qu’il me faut, m’entendez-vous ? tempêta la nuée visqueuse. La télévision, pharmacie de l’immondice, hospice de la vulgarité, boulevard de la bêtise ! La télévision, ce vase d’iniquité, ce lavage de cerveau permanent ! La télévision, cet encéphalogramme du nivellement par le bas et le plus bas encore ! Bref…

Il s’était rhabillé en tissu de ténèbres et rassis sur son trône.

— Bref : je veux voir ma cérémonie transmise en Eurovision !

Les démons écarquillèrent leurs yeux injectés.

— En différé, Maître ? Aucun producteur ne la prendrait.

— Oui, Maître : c’est déjà une vieille histoire. Tout événement passé devient ringard dans l’heure, ajouta un lézard à lunettes rondes qui voulait faire l’avantageux. Il fut aussitôt vitrifié. Le lendemain, la Première chaîne nationale mit au concours le poste de rédacteur en chef de l’information.

— Qu’à cela ne tienne ! Amenez-moi les producteurs du spectacle !

III. Rencontre au sommet

Le soir même de la cérémonie d’inauguration, un étrange incident se produisit dans le tunnel du Gothard. Un train spécial avait été affrété pour un aller-retour dans les galeries avec les VIP et les organisateurs du spectacle. Vers le milieu du trajet, le conducteur crut voir une silhouette se jeter sur les voies et déclencha le frein d’urgence. Au même moment, la lumière vacilla et s’éteignit. Après quelques minutes, l’éclairage revint de lui-même et le train put repartir : le conducteur avait manifestement été victime d’une illusion d’optique.

On s’aperçut alors qu’il manquait quatre personnes dans la voiture présidentielle : le metteur en scène, l’acteur qui jouait le bouc et celui qu’on avait affublé d’ailes et d’une tête de bébé mort-né pour jouer l’Antéchrist, et puis surtout… Madame la Ministre des Transports, vedette et patronne de l’événement. Aucune porte n’avait été ouverte : ils étaient tous quelque part dans le train. Mais où ?

Pendant que les services de sécurité se grattaient le crâne, les quatre disparus se regardaient dans le blanc des yeux au milieu d’un vaste hall sans fenêtres orné d’immenses rideaux de velours rouge. De faibles néons grésillants dessinaient autour d’eux comme un test de Rorschach d’ombres et de mouvements indistincts. Puis une voix caverneuse résonna dans leurs têtes.

— Madame, Messieurs et tout ce qu’il y a entre deux, soyez les bienvenus en mon austère demeure !

Ils se tournèrent vers le coin le plus sombre de la cathédrale de béton et n’y virent qu’une paire de braises rougeoyantes.

— Je sais : ça fait un peu blockhaus. Mais nous faisons notre possible pour vous obliger.

Aussitôt, ils sentirent derrière leurs mollets le rebord de quatre fauteuils de cuir rouge et s’y assirent machinalement. La ministre fut la première à ouvrir la bouche :

— Où sommes-nous ? Si c’est un kidnapping, je vous avertis…

— Ne vous alarmez pas, Madame : vous êtes aussi libres que des humains peuvent l’être. Quant au lieu… vous n’êtes qu’à quelques mètres au-dessus de votre train, au milieu du Gothard.

— Comment cela ? Je connais par cœur les plans. Il n’y a rien au-dessus du tunnel.

— Rien sur les plans, non. Mais vous connaissez les ingénieurs : sitôt que vous leur parlez sécurité et progrès, ils se mettent en quatre. Cette annexe ne vous aura coûté que deux ou trois cents millions. Bien moins que la surfacturation de vos contractants…

— Qui êtes-vous d’abord, Monsieur ? s’empressa de demander la ministre, qui s’était recomposé une posture officielle.

— Vous le saurez assez tôt, Madame. Mais de grâce, épargnez-moi ce sourire idiot.

— Mais je ne souris pas. Je n’ai aucune envie de sourire !

— Elle ne sourit pas, Maître, flûta soudain une voix multiple et haut perchée, comme un chœur de castrats. Ce n’est que le rictus boutiquier des officiels suisses. Ils l’affichent tout le temps, même quand ils dorment.

— Ce me semble être une moquerie…

— Non, Maître, c’est une crampe des zygomatiques. A force de vouloir rassurer et plaire à tout le monde, elle est devenue congénitale. Ils ne s’en rendent même pas compte !

Les quatre otages assistaient médusés à ce dialogue sans visages.

— Madame, reprit la voix grave, je dois vous dire que vous m’avez fait un honneur et un grand plaisir par votre tenue.

Sans s’en rendre compte, la ministre jeta sur ses atours un regard coquet.

— Cela vient de chez…

— Oui, Madame : de chez nous. Une belle femme comme vous se postant en robe de vierge déchirée devant l’un de mes antres c’est… comment dire ? Du plus haut érotisme satanique !

— Et d’une belle dérision à l’égard de l’Autre, de l’Innommable… enchérit la voix plurielle.

Les quatre humains furent soudain pris de panique. Les deux comédiens se prirent par la main.

— En effet, jeunes gens : vous voici chez Satan ! Lucifer ou Belzébuth si vous préférez…

Le rocher trembla. Une lueur bleue parut dans le coin sombre et révéla quelques formes. Soudain, l’interprète d’Antéchrist poussa un cri aigu et se recroquevilla sur sa chaise, faisant tomber ses prothèses mammaires.

— Mais… Maître ! Ce n’est même pas un trans ! C’est un homme déguisé !

— On n’en avait pas sous la main… expliqua le metteur en scène comme pour s’excuser.

— Et alors ? Encore mieux ! Ce mauvais déguisement ne fait qu’ajouter le factice à la dérision. Mais qu’avez-vous donc, jeune homme ?

— Aah, rappelez ces araignées !

— Il est arachnophobe, ajouta le metteur en scène. Mais où voit-il des araignées ?

— Oh, cela me revient, fit l’Immonde. Ceux qui me craignent me voient sous l’aspect de leur pires cauchemars. Tu me paraissais plus fier en éventant les esclaves humains de tes ailes blanches, mon garçon…

Comme le comédien tremblait de tous ses membres, le Malin s’apitoya.

— Peut-être seras-tu plus à l’aise en compagnie de celui que tu singeais, mon fidèle Baphomet ?

L’ombre grouillante se changea aussitôt en un démon hideux à tête de bouc et ailes de chauve-souris, des seins de femme très pâles sortant de sa poitrine velue. Les trois autres se couvrirent la face, mais le pseudo-Antéchrist s’effondra au sol. Son âme s’envola au ciel comme la buée d’un vapoteur.

— Peste ! tonna le démon. Une âme de perdue !

— Malédiction ! Il n’a pas supporté la vision de la laideur. C’était un agent de l’Ennemi, de l’Autre, de l’Innommable…

— Vous pourriez lire plus attentivement les CV de vos figurants, monsieur le Régisseur, gronda le Pervers.

L’adipeux metteur en scène sembla se liquéfier.

— Pardon, monsieur… Satan ! Je… On ne m’y reprendra plus…

— Aucun risque, en effet. Et maintenant, Madame, à nous deux. Pourquoi avez-vous empêché le peuple de voir mon apothéose ?

— Mais… Je n’ai rien empêché du tout.

— Si. Vous avez réservé ma messe noire à un millier de VIP inutiles. Vous avez dépensé huit mille francs par place assise ! Pensiez-vous que le bon peuple ne méritait pas de voir le spectacle ? Qu’il n’était qu’une quantité négligeable ? Ou l’avez-vous simplement oublié dans l’équation, comme d’habitude ?

— N… non. C’était le concept.

— Eh bien, votre concept, vous allez le changer.

Instinctivement, la ministre avait déjà tiré son portable de son sac à main.

— Vous allez m’appeler vos collègues ministres aux manières de sommeliers, vos chefs de cabinet métrosexuels, vos copains patrons de presse et même s’il le faut vos camarades du Parti demicrotte-clampin. Et vous leur direz de passer mon apothéose en Eurovision !

Sur ces mots, le Bouc se manifesta pour la première fois :

— Excusez-moi, monsieur… monsieur Lucifer, mais je crois que c’est impossible. Le Diable lui-même ne pourrait faire repasser un event périmé à la télévision…

— Oui, que voulez-vous : au XXIe siècle, l’audimat est la divinité suprême, confirma le metteur en scène allemand.

Ce furent leurs dernières paroles. A la place du comédien, ne resta sur le fauteuil qu’un trophée de chamois, et une flaque de saindoux se substitua au lard germanique. La ministre, comprenant qu’on ne plaisantait plus, masqua son éternel sourire de la main gauche tandis que sa droite composait fébrilement des numéros.

— Ne vous pressez pas, Madame, le Diable a tout son temps, reprit la voix sur un ton patelin. Vous êtes désormais mon hôte chérie et choyée. En attendant que votre mission soit accomplie, nous enverrons un de nos démoncules prendre votre place. Vos concitoyens n’y verront que du feu. Quant à ces trois insignifiants, on aura oublié leur disparition dès les prochaines nouvelles de 20 heures…

IV. Épilogue

Le metteur en scène et les deux comédiens ne furent jamais retrouvés dans le train officiel. Le mystère de leur disparition demeura entier et le tunnel du Gothard, comme le pont médiéval, fut baptisé depuis lors le tunnel du Diable. Quant à la ministre, elle finit par sortir du cabinet de toilette où elle était allée se repoudrer minutieusement. Elle a repris ses fonctions avec entrain et même soufflé l’office fédéral de la Culture à un collègue endormi. Elle annonce d’importants événements culturels et médiatiques en Suisse pour ces tout prochains mois.

Slobodan Despot

Petits extraits de l’inauguration au Saint Gothard

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9 commentaires

  1. Georges .S g says:

    Fait par des malades mentaux, comme la commémoration de Verdun.Horrible, et ça ne représente rien à part la folie des auteurs!

  2. Chouanne says:

    Du grand Slobodan qui rend bien par l’humour et la dérision ce qui est dans le fond noir, ténébreux et démoniaque de cette inauguration.

    Tellement bien vu, Merci Slobodan, j’ai bien ri!

  3. Maître Cube says:

    Dans un genre différent, mais avec un lien évident, ça me fait penser aux « sculptures » et à l’« art » moderne qui se répand un peu partout en France.

    Zieutant parfois le JT du soir de France 3 sur Internet, je suis de plus en plus ébahis par les « œuvres » qu’ils nous présentent comme de l’art agrémentant certains lieux publics : Des empilements de fûts métalliques et d’autres de tuyaux, tous peints pareil ! Il y a aussi le projet de couverture d’un lac avec des bâches par le maboul bombardé artiste qui avait emballé le Pont Neuf !

    Arnaud-Aaron Upinsky avait aussi dénoncé sur ce site le sabotage du parc du château de Versailles avec le « vagin de la reine » rouillé et les graffitis.

    Et vous avez vu ce nouveau bâtiment en forme de blockhaus en béton destiné au nouveau culte mondialiste officiel ?

    Je pense que c’est Picasso, avec ses « peintures » baclées, qui nous a fait entrer dans cet âge d’art bidon, mais je sais que beaucoup ne seront pas d’accord et crieront au lèse-génie.

    • Complètement d’accord, mais tout cela brasse tant d’argent !!!!! Aujourd’hui, l’art, c’est surtout un bon placement ou un jackpot pour peu de (ou sans) talents.

      • Maître Cube says:

        Je pensais que vous seriez d’accord. Merci !

        Les questions sont, pourquoi favoriser ces horreurs et les bombarder « art » ? Et qui sont précisément ces faux artistes ? Pour Picasso, on savait, mais il faudrait enquêter sur la vraie nature de tous ses successeurs.

        Quant aux investisseurs en route pour la décadence, qui se payent ces horreurs, avec tout cet argent à jeter, ils participent de plusieurs manières à l’appauvrissement de la société.

  4. Excellente petite nouvelle, qui m’a rappelé vivement le style de mon ami Merle Noir.
    Bravo!

  5. trop-bon says:

    Merci Slobodan , l’humour est une arme .
    Je me suis bien amusée .
    Le grappin déteste la joie alors soyons joyeux !

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