Nous reproduisons volontiers cet entretien paru dans l’hebdomadaire Rivarol.

L’historien Philippe Prévost dresse une généalogie des causes multiples de la crise profonde de l’Église catholique. Les éditions Kontre Kulture ont eu la bonne idée de rééditer son livre sur le Ralliement, paru pour la première fois en 2001.

 

Rivarol : Pour beaucoup de personnes, le Ralliement de 1892 est un vague souvenir dans l’histoire récente de l’Église catholique française. Pouvez-vous rafraîchir les mémoires de nos lecteurs sur cet événement majeur ?

Le Ralliement est né de l’intervention de Léon XIII dans la vie politique française lors de la parution de l’encyclique Au milieu des sollicitudes le 16 février 1892, encyclique complétée par la lettre aux cardinaux du 3 mai 1892. S’appuyant sur Saint Paul, Léon XIII lui fait dire ce qu’il n’a jamais écrit, à savoir que les catholiques « doivent accepter sans arrière-pensée, avec cette loyauté parfaite qui convient aux chrétiens, le pouvoir civil dans la forme où, de fait, il existe », ce qui revenait à inciter les catholiques qui étaient majoritairement monarchistes à devenir républicains puisqu’en 1892 la République était le régime de fait de la France.

 

Comment les idées libérales ont-elles progressivement conquis les prélats ?

Elles sont nées avec Lamennais et l’énergie avec laquelle Pie IX les a combattues de 1848 à sa mort montre bien que ces idées, loin de disparaître, renaissaient sans cesse en raison de l’idéologie dominante dont elles étaient issues, idéologie venant du siècle des Lumières et de la Révolution française.

 

Quel était le but de Léon XIII à travers sa politique dite de Ralliement ?

Léon XIII avait un but : récupérer les États pontificaux. Après s’être tourné sans succès vers l’Allemagne, il se décida à se rapprocher de la France mais, comme l’écrivait le cardinal Lavigerie à Eugène Veuillot qui avait succédé à son frère Louis à la tête de L’Univers : « (…) mais de la France, il ne peut se rapprocher que si la République qui nous gouverne se transforme et devient conservatrice et chrétienne… Pour qu’on se rapproche, il faut commencer par l’acceptation de la forme constitutionnelle du gouvernement et par la renonciation à l’opposition systématique… ». C’était « embrassons-nous Folleville », et comme Léon XII était très naïf, il a cru aux promesses de certains républicains qui lui promirent de l’aider à récupérer ses États à condition qu’il séparât les catholiques de la cause monarchique. Cette partie du « contrat » fut bien remplie, l’autre ne le fut jamais car de tout temps les promesses n’ont engagé que ceux qui les écoutaient.

 

Comment la République laïque va t-elle accueillir cette « divine surprise » ?

Avec ironie. En effet en contrepartie des concessions pontificales non seulement les républicains ne firent aucune concession mais ils décidèrent d’accélérer la lutte contre une Église qui leur apparaissait si faible en expulsant les congrégations, en rompant les relations de la France avec le Saint-Siège et en liquidant le Concordat.

 

Le Ralliement désarme l’opposition monarchiste en donnant une légitimité à la république judéo-maçonnique. L’évolution du royalisme français vers la pensée maurrasienne fut-elle une réaction à cette rupture de l’alliance naturelle entre le Trône et l’Autel ?

Absolument. À partir du moment où le pape favorisait dans les faits la séparation du Trône et de l’Autel en demandant aux catholiques d’épouser la cause républicaine, les royalistes ne pouvaient plus justifier leur attachement à la monarchie par la religion. Maurras prit donc acte de cette réalité. À la base spirituelle désormais défaillante, il substitua l’étude rationnelle des faits historiques et sociaux qui conduisait, selon lui, au nationalisme intégral c’est-à-dire à la monarchie.

 

La condamnation de l’Action française en décembre 1926 fut le second coup porté à l’opposition anti-républicaine. Pouvez-vous revenir sur les vraies raisons de cette condamnation ?

Pie XI a toujours dit qu’il avait condamné l’Action française pour des motifs purement religieux, mais lorsque l’on compare les accusations accablantes à l’égard des dirigeants de ce mouvement du cardinal Andrieu dans sa lettre du 25 août 1926 (athéisme, négation de la divinité du Christ, négation de tous les dogmes et de toute morale, volonté de rétablir l’esclavage…), lettre approuvée par la pape, à la simple lettre d’excuses pour leurs excès de plume et de langage que Pie XII leur demanda en 1939 pour lever cette condamnation, on ne peut être que sceptique en ce qui concerne les prétendues causes religieuses des sanctions atroces qui furent appliquées aux lecteurs de ce journal pendant 13 ans. C’est un peu comme Jeanne d’Arc qui fut condamnée comme hérétique, schismatique, relapse et sorcière et que Cauchon autorisa à communier deux heures avant qu’elle ne monte sur l’échafaud montrant ainsi que sa condamnation n’avait pas de raisons religieuses mais politiques. Dans le cas de l’Action française Pie XI a poursuivi un double but :
- en politique étrangère soutenir la politique de Briand prônant le rapprochement avec l’Allemagne, ce que l’Action française combattait tous les jours dans son journal ;
- en politique intérieure, terminer le Ralliement en supprimant le mouvement royaliste afin d’obtenir une majorité républicaine modérée à la Chambre car Pie XI a toujours couru, comme Léon XIII, après la chimère des « bonnes élections » comme le lévrier le fait après son lapin mécanique.

 

La pensée de Maurras est-elle pour vous spirituellement compatible avec la doctrine de l’Église ?

Oui et en particulier avec le thomisme, puisque d’une part les grands thomistes de cette époque : le cardinal Billot, le P. Pegues, le P. Garrigou-Lagrange… étaient tous favorables à l’Action française parce qu’il y a une très grande affinité entre la pensée de Maurras et l’« adequatio rei et intellectus ». D’autre part l’Action française a ramené à la foi ou a converti beaucoup d’esprits qui s’en étaient éloignés ou même d’incroyants comme Maritain, Massis, Daudet, Boegner… D’ailleurs saint Pie X a dit de Maurras qu’il était un « beau défenseur de la foi ». Cela peut sembler curieux lorsque l’on sait que Maurras était agnostique, mais cela se comprend très bien dans la mesure où, de même que chez l’homme la grâce ne peut agir que si elle rencontre une bonne terre, de même dans les sociétés Dieu ne peut agir que s’il rencontre des cités ordonnées au bien commun.

 

Quel regard portez-vous sur la crise majeure ouverte par Vatican II ?

Vatican II a été en partie (mais pas seulement) le fruit vénéneux de la condamnation de l’Action française parce qu’en condamnant ce mouvement Pie XI a atteint indirectement le thomisme, laissant la porte ouverte aux théories blondeliennes et modernistes. Or ce sont ces théories qui ont triomphé au Concile avec de Lubac, Hans Kung et Karl Rahner et avec d’autres théologiens et évêques formés du temps de Pie XI. Ces théologiens prétendirent que Dieu ne peut créer les hommes sans les conduire nécessairement à la félicité éternelle ce qui va à l’encontre de tout ce que le Christ a enseigné. Si tel est le cas, il n’y a plus besoin d’Église, ni de sacrements, ni de prêtres. Le Christ lui-même est venu sur terre inutilement. Comme l’a écrit l’abbé de Nantes, en 1939, à la mort de Pie XI, l’Église avait changé d’âme mais personne ne s’en était aperçu. Il a fallu attendre le Concile pour que cette révolution, car c’en est une, apparaisse en pleine lumière. (NDLR : Il y a toutefois une différence fondamentale entre avant et après Vatican II : avant Vatican II les papes sont contre la liberté religieuse, l’œcuménisme libéral, la collégialité, à partir de Vatican II les occupants du siège de Pierre sont pour. Léon XIII et Pie XI ont pu prendre des initiatives contestables ou inopportunes sur un plan politique et prudentiel, dont les conséquences n’ont certes pas été positives pour l’Église et la chrétienté, mais cela ne remettait pas en question leur orthodoxie et leur infaillibilité doctrinales. On ne peut en dire autant à propos de ce à quoi on assiste depuis Jean XXIII.)

 

Du ralliement à Vatican II, le légalisme des catholiques français n’est-il pas leur principal handicap ?

Plutôt que de parler de légalisme, je parlerais plutôt de leur lâcheté. Comme disait Drumont, si les préfets avaient demandé aux catholiques de se présenter le dimanche à midi pour se faire botter les fesses, ceux-ci se seraient présentés à midi moins le quart pour ne pas les faire attendre. Il faut ajouter que les catholiques français ont quelques excuses car ils ont été désarmés par leurs propres chefs. Comme dit le proverbe breton : c’est par la tête que pourrit le poisson. Quand cela va mal, ce sont les têtes qu’il faut changer. Ce qui est vrai pour la France l’est tout autant pour l’Église.

 

Propos recueillis par Monika Berchvok

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Un commentaire

  1. Une remarque sur la note de la rédaction (Rivarol). C’est probablement Jérôme Bourbon, le directeur du journal et d’obédience sédévacantiste, qui écrit. Quoique sa position a le mérite d’être cohérente, sur la question de l’infaillibilité pontificale (admise en un sens très large par la plupart des sédévacantistes) il est ainsi amené à atténuer les erreurs d’avant Vatican II et à en faire de simples erreurs sur le plan politique et prudentiel, comme si elles n’engageaient pas la Foi. Mais de toute évidence, cette subtilité ne tient pas face à la réalité. En encourageant les Catholiques au ralliement à la République (révolutionnaire, maçonnique, antichrétienne), quand bien même on n’accepterait pas ses principes, cela revient en pratique à légitimer celle-ci : à s’opposer frontalement au dogme de la royauté universelle et donc sociale du Christ. Il est d’autant plus pernicieux que c’est le même Pape, Léon XIII, qui obligea le ralliement et qui écrivit les encycliques à propos de la doctrine sociale de l’Eglise.

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