La « Petite Eglise » anticoncordataire : une nébuleuse religieuse (IV)
Nous avons évoqué à grands traits, dans notre article précédent (1), les différents groupes de catholiques anticoncordataires et l’évolution de leur situation au cours du XIXe siècle. Nous avons pu signaler que, outre le commun refus du Concordat de 1801, le contexte et les motivations pouvaient, dans les premiers temps, être variés voire divergents. Mais avec les années, les effectifs s’effritèrent, et les principaux groupes qui maintinrent le flambeau eurent tendance à se tenir les coudes, et en pratique à suivre les têtes pensantes du groupe lyonnais. Il est nécessaire alors de s’étendre quelque peu sur un épisode majeur de la fin du XIXe siècle : le « changement » (pour employer le terme en usage chez les « dissidents ») de deux des principales têtes du mouvement.
Les suites du 1er concile du Vatican
Nonobstant le mépris dans lequel ils étaient tenus d’ordinaire par les prélats français, les Lyonnais envoyèrent en 1869 des émissaires au concile œcuménique qui allait s’ouvrir au Vatican : ce concile, autorité insigne dans la sainte Eglise, constituait pour eux un sérieux espoir que leur combat fût reconnu. Et de fait, on l’a dit, le justificatif présenté au secrétariat du concile trouva quelques sympathies parmi les Pères conciliaires. Le principal émissaire, Marius Duc, allait rédiger, 20 ans plus tard, une relation de son passage à Rome dans laquelle il rapporte les propos d’un évêque bienveillant, Mgr Callot : on allait « rendre hommage aux anciens évêques regardés comme des défenseurs de l’Église avec l’approbation de [la] conduite [des anticoncordataires] ». Mais comme on le sait, le concile avait tourné court, et l’hommage et l’approbation espérées ne vinrent jamais… Malgré leur déception, les deux principaux responsables de la Petite Eglise ne se découragèrent pas complètement : dans les années 1880, Marius Duc (1824-1895), de Lyon, et Joseph Bertaud (1846-1935), de Courlay, allaient entretenir toute une correspondance d’ordre théologique et patristique pour approfondir et assurer leurs convictions. L’un et l’autre étaient des hommes d’une culture et d’une piété dépassant très largement la moyenne. Leur itinéraire intellectuel est bien connu et mérite d’être détaillé. Le propre petit-fils de Joseph Bertaud, l’abbé Joseph Bertaud (1923-2014), prêtre du diocèse de Poitiers, a laissé des archives, des écrits et un témoignage direct, qui permettent d’éclairer précisément cet itinéraire ; il reste la source la plus sûre, et nous y recourons largement.
La démarche intellectuelle, longue et douloureuse, de ces deux dirigeants de la « dissidence », finit par les persuader que les évêques opposants au Concordat – morts depuis bien longtemps ! – n’avaient en fait pas voulu pérenniser leur combat, puisqu’ils n’avaient pas procédé à des ordinations, et n’avaient pas même donné de consignes précises à leurs fidèles pour persévérer après leur disparition. Fallait-il alors se braquer dans une opposition totale aux cadres officiels de l’Église ? Messieurs Duc et Bertaud acquirent ainsi la conviction que, pour être vraiment fidèles à la cause catholique, il leur fallait reconnaître les évêques contemporains, qui étaient de fait reconnus par la papauté et par l’ensemble de l’Église ; mais en même temps – nous citons J. Bertaud : « Nous aurons le devoir de ne jamais rien rétracter, attendu que ce serait faire injure à la mémoire de nos anciens évêques, qui ont tant souffert pour la défense de leur foi, et outrager celle de nos parents et amis dont la fidélité fût inviolable aux jours de la persécution. »
Dans cette optique, en 1892 Marius Duc se mit en contact avec l’archevêque de Lyon, qui se montra très bienveillant, et qui bien sûr fit remonter l’affaire jusqu’au Saint-Siège. Léon XIII commença par rappeler la très raide position officielle : les anticoncordataires sont des schismatiques qui doivent faire acte de soumission ; mais en même temps il tâchait de convaincre ses interlocuteurs par des arguments historiques (en évoquant la résolution du schisme donatiste, au IVe siècle : à cette époque, pour résoudre ce schisme, l’autorité ecclésiale avait amené des évêques catholiques à quitter leur siège épiscopal en faveur de l’évêque qui avait abjuré le schisme…). Le nouvel archevêque de Lyon, Mgr Couillié, allait reprendre les conversations avec Marius Duc et faire avancer celles-ci de façon décisive : les deux parties tombèrent d’accord pour qu’on ne parlât plus de schisme ni de rétractation à obtenir, mais seulement d’une « formule d’adhésion au Clergé actuel, qui serait motivée sur ce que l’Ancien Clergé qui avait repoussé le Concordat était mort sans instituer de successeurs et avait ainsi laissé les sièges vacants sans y pourvoir ». Marius Duc informait soigneusement Joseph Bertaud ; l’un et l’autre étaient prêts à accepter les avances de l’archevêque, renonçant à réclamer une réhabilitation solennelle des évêques qui avaient refusé le Concordat au début du siècle…
Il leur restait à convaincre leurs coreligionnaires, ce qui n’allait pas de soi : en octobre et novembre 1893, tant à Lyon qu’à Courlay, des « dissidents » se réunirent pour discuter des propositions officielles, et ne se laissèrent nullement convaincre : presque tous, sans refuser le principe des négociations avec les autorités religieuses, étaient dans l’optique du « tout ou rien », refusant tout abandon de la discipline d’Ancien Régime et exigeant la réhabilitation totale de leurs anciens pasteurs (il s’y ajoutait encore, mais de façon non avouée, des considérations apocalyptiques : beaucoup, dans ce milieu « dissident », suivaient de pseudo-révélations privées annonçant la prochaine fin des temps et l’écroulement du Siège romain, ce qui n’engageait pas à se soumettre à celui-ci…). Marius Duc comme Joseph Bertaud furent très meurtris de ces oppositions, ils n’insistèrent pas, mais pour leur propre compte, ils étaient décidés à aller jusqu’au bout de leur démarche
mûrement réfléchie. Il vaut la peine de citer la lettre de J. Bertaud à M. Duc, le 9 décembre 1893, qui peut s’appliquer à tous ceux qui se convertissent, mettant leur foi au-dessus de toute considération humaine :
« C’est une chose réellement très pénible et il en coûte beaucoup d’abandonner une croyance dans laquelle on est né, de quitter des personnes avec qui on a toujours été en communion d’idées et de sentiments. Cet abandon qui en apparence ressemble d’assez près à une désertion, ce semblant de céder sans avoir obtenu ce que l’on désirait, et dans lequel l’amour-propre ne trouve pas son compte, tout cela jette sur vous un je ne sais quoi de défavorable, mais lorsqu’on veut y regarder d’assez près, c’est plutôt de l’héroïsme qu’il faut pour s’en aller dans des conditions pareilles, et il faut être bien persuadé de la justice et de la vérité de la cause que l’on veut épouser pour consentir à de semblables démarches ; dans cette occurrence il faut aller où le devoir appelle, sans se soucier autrement des obstacles. »
Le laborieux « changement » des deux chefs en 1894
Les démarches de nos deux confrères n’étaient pas achevées. Mgr Couillié en avait bien évidemment référé au Saint-Siège et espérait que la question allait enfin se résoudre heureusement. Mais un dernier obstacle s’éleva : le Saint-Office adressa à l’archevêque une déclaration que les « dissidents » faisant leur retour auraient à prêter. Et en conscience, Marius Duc, dans sa droiture intellectuelle et fort d’une érudition sans faille, ne put accepter le début de la formule, qui réclamait l’adhésion « du fond du coeur aux lettres adressées le 19 juillet de l’année courante par Notre Saint-Père le Pape Léon XIII à Sa Grandeur Mgr l’Évêque de Poitiers » ; dans cette lettre en effet, les circonstances historiques évoquées par le pape étaient quelque peu sujettes à caution, et surtout, le combat des anticoncordataires était qualifié de schismatique… Joseph Bertaud s’associa à ce refus de son ami lyonnais.
De façon assez surprenante, la porte entrouverte ne se referma pas : Léon XIII, avec indulgence, accepta d’ôter de la déclaration demandée les passages controversés. Bien plus, il accepta encore une dernière exigence, assez audacieuse, réclamée ensuite par Marius Duc : ajouter à la déclaration une référence au concile de Trente – ce qui eût pu passer pour une remise en cause du récent et très remarqué (premier) concile du Vatican. La soumission exigée se résumait maintenant à la formule suivante :
« Nous déclarons qu’il faut reconnaître et nous reconnaissons, en effet, comme Evêques légitimes ayant sur leurs propres diocèses une vraie et ordinaire juridiction, ceux que le Saint-Siège Apostolique a établis, conformément au canon VIII du sacrement de l’Ordre, XXIIIe session du Concile de Trente. »
Pour nos deux protagonistes, il n’y avait plus à tergiverser : dès le 17 janvier 1894, Marius Duc prononçait entre les mains de l’archevêque la déclaration demandée, ainsi que son épouse, ses enfants, et quatre membres de la famille Berliet (les enfants de l’autre « pèlerin de Rome » de 1869) ; à Lyon même, il n’y eut quasiment aucun autre « retour » consécutif à la décision de Marius Duc. A Courlay, Joseph Bertaud accomplit à son tour la déclaration demandée en mars suivant, suivi par trois membres de sa famille et, dans les mois qui suivirent, par à peine trente « dissidents » du secteur. On était bien loin d’un retour en masse.
Achevons notre évocation de ces deux « convertis » dont la démarche resta presque individuelle. Marius Duc mourut brutalement d’une embolie à peine un an plus tard (ce que les « dissidents » de Lyon interprétèrent comme une punition du ciel…). Joseph Bertaud lui survécut 40 ans, coupé de sa famille, menant jusqu’au bout une existence humble et priante. Il était, depuis l’année précédant son « changement », veuf d’Eulalie Texier, une des arrière-petites-nièces de l’abbé Texier, fondateur de la résistance anticoncordataire sur Courlay. Et c’est à ce titre de membre de la dynastie Texier qu’il avait dû sa position très en vue dans la dissidence des Deux-Sèvres, jusqu’à son « changement » exclus, bien entendu.
Après ce développement un peu détaillé sur cet épisode qui s’achève en 1894 et qui a le mérite de rappeler quelques enjeux doctrinaux, nous sommes loin d’en avoir fini avec l’histoire de la « Petite Eglise » anticoncordataire. Au XXe siècle, elle demeure, persistant dans une fidélité, héroïque ou insensée selon le point de vue auquel on se place.
(à suivre)
Père Damien-Marie (Fraternité de la Transfiguration – Mérigny)
Source : La Simandre,
Fraternité de la Transfiguration,
Le Bois 36220 MÉRIGNY,
02 54 37 40 04
Renseignements : https://transfiguration.over-blog.com/
(1) Les autres articles sur la « Petite Eglise » anticoncordataire :
– La « Petite Église » anticoncordataire : une nébuleuse religieuse – Première partie
– La « Petite Église » anticoncordataire : une nébuleuse religieuse – Deuxième partie
– La « Petite Église » anticoncordataire : une nébuleuse religieuse – Troisième partie
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