
Vraie censure ou contrôle bureaucratique ?
Tous les lecteurs connaissent désormais ma position : ni poutinophobe, ni poutinolâtre.
Avec ce qui suit, on pourrait l’étendre à la formule : ni russolâtre, ni russophobe.
Russophile sans aucun doute, mais avec toujours le recul nécessaire que l’immense admiration que suscite ce pays ne saurait altérer.
Or on observe depuis quelques années un repli sur soi qui est en train de s’accélérer pour devenir quelque chose qui ressemble à une reprise en main.
Le repli sur soi est bien compréhensible. Depuis 2014, où la Russie et, plus largement, les pays qui comptent dans sa sphère d’influence, se sont rendus compte que freiner l’expansion occidentale aurait un coût élevé, on assiste en Occident à une véritable campagne organisée de dénigrement et d’humiliation. Or on se souvient qu’en son temps, Jacques Chirac, en sa qualité de chef de l’État français, avait prévenu en ces termes : attention à ne pas humilier la Russie.
Aux humiliations se sont ajoutées les sanctions.
Pour justifier ces dernières, on a assuré à grands coups de propagande et de mensonges médiatiques qu’appauvrir la population aurait pour effet de générer une révolte capable de provoquer un changement de régime favorable aux anglo-américains.
Ça fait un siècle qu’ils essaient, un siècle que ça ne marche pas, mais ce n’est pas grave, on continue. Le pire est qu’en Russie même, on y croit, ou en tout cas on fait semblant.
Ça arrange en effet beaucoup de monde qui souhaite accompagner le repli sur soi d’un renforcement de l’enfer bureaucratique.
Ainsi donc, les Russes sont en train de mettre en place un contrôle de l’information.
Contrôle à peu près analogue à celui qui, en Occident, s’est mis en place en 2019 et 2020, au moment du COVID et du vol de l’élection par le camp démocrate aux États-Unis, et qui s’est étendu à tous ceux qui tentaient d’apporter un point de vue différent (ou à tout le moins nuancé) au moment de l’opération militaire spéciale.
Cela peut se comprendre car les vérités à cacher étaient alors explosives. La politique de sanctions s’est avérée plus néfaste aux Européens qu’aux Russes, et ce qu’on risque de découvrir en Ukraine une fois le régime de Zelensky disparu dans les poubelles de l’histoire risque de soulever les coeurs les plus endurcis, tant ce qui est caché est insoutenable.
Sauf que la donne a changé.
Une opération militaire spéciale qui dure depuis quatre ans et qui aurait fait, si l’on en croit les évaluations évoquées dans l’entretien que m’a accordé Christelle Néant, près de 200 000 morts côté russe et près d’un million côté ukrainien, n’est plus une opération militaire spéciale, mais une guerre.
Une guerre dont non seulement on refuse de dire le nom, mais encore dont on n’ose même pas nommer les vrais protagonistes.
C’est dans ce contexte que l’information est reprise en main en Russie.
Au nom d’une prétendue souveraineté numérique, on boucle tout, et ce sont les bureaucrates ou si l’on préfère les fonctionnaires qui décident de ce que Popov et Ivanov ont le droit de voir et de savoir.
En d’autres termes, le Russe moyen n’a qu’à se contenter de regarder les pubs (ou les réclames, comme on dit ici) massivement envoyées par Yandex.
Comme toujours, l’appel au réflexe sécuritaire n’est jamais loin. Vous me direz, ils sont en guerre. Certes, mais croire une seule seconde que l’étau va se desserrer une fois le conflit apaisé relève d’une naïveté crasse.
De surcroît, circonstance aggravante, tout cela est d’une inefficacité confondante. Les drones continuent de bombarder la Russie, et les attentats ne faiblissent pas, touchant des cadres de l’armée que seuls les idolâtres du régime ou ceux qui sont payés pour tenir un certain discours considèrent comme « pas importants ». Les familles en deuil apprécieront.
Du reste, ceux qui vous vendent du « rêve russe » – et que je ne citerai pas parce que l’amitié réelle que j’entretiens avec certains me fait obligation de charité – ne trouvent rien à redire à cette censure.
Au contraire. On ne mord pas la main qui nous nourrit.
Ils ont bien sûr chialé quand on a fermé leur chaîne Youtube, mais trouvent parfaitement normal qu’on ferme Youtube à 150 millions d’habitants.
Donc aujourd’hui, lorsqu’ils s’estiment persécutés par leur pays d’origine et qu’ils osent en plus vous demander de l’argent, le lecteur sagace, avant de mettre la main au porte-monnaie, devrait leur demander combien ils touchent pour garder les yeux grand-fermés sur la censure que hier encore ils dénonçaient.
Parce que, comme je le disais en 2024, la censure est une faiblesse.
Cela nous conduit à nous poser une question : sans écarter la question de gros sous consistant à faire la promotion de plateformes numériques nationales aussi dysfonctionnelles qu’inefficaces, on est en droit de se demander si les mesures prises par les fonctionnaires de l’autorité de régulation des télécommunications n’est pas un aveu de faiblesse.
Toujours est-il que ça se passe mal. La population russe n’a pas apprécié la fermeture de Youtube.
Elle a modérément goûté qu’on lui supprime WhatsApp, mais elle a commencé à ruer dans les brancards quand on lui a restreint Telegram.
C’est d’autant plus idiot que Telegram est beaucoup utilisé sur le front, y compris, comme l’explique cet excellent article pour des échanges opérationnels et stratégiques.
On ne manquera pas au passage de s’étonner que les militaires utilisent une messagerie internationale espionnée par Washington alimentant ainsi l’IA du Pentagone, mais c’est un autre sujet.
Autre sujet également, le retard pris par les Russes dans le développement d’un internet souverain.
Il paraîtrait que sur le terrain les militaires utilisent Starlink, mais qu’on se rassure, un système analogue et national est en cours de développement.
Et ce sont ces gens qui viennent nous raconter qu’il faut priver Sonia et Natacha de WhatsApp au nom de la souveraineté numérique ? Dans tous les cas ça en dit long sur la déconnexion (c’est le cas de le dire) des fonctionnaires de Roskomnadzor avec le terrain où leurs compatriotes se font tous les jours trouer la peau.
À moins que le ver ne soit dans le fruit et que, çà et là, certains fonctionnaires ne voient pas d’un mauvais œil l’affaiblissement d’un président à la popularité toujours insolente 25 ans après son arrivée au pouvoir.
Car il est enfin temps de répondre à l’argument qui consiste à justifier la censure par la peur d’une infiltration et de déstabilisations venues de l’extérieur.
Bizarre tout de même quand on connaît le score obtenu par le président à la dernière élection présidentielle, dont certains observateurs avisés nous disent qu’elle a été parfaitement régulière.
Ce sont les mêmes observateurs qui font aujourd’hui silence radio face au bouclage de l’Internet par l’agence de régulation précitée.
Si vous m’avez lu jusqu’ici et voulez mon avis, je pense que le résultat de l’élection reflète peu ou prou l’opinion au sujet de Vladimir Poutine.
En effet, il y a une règle qui ne s’est jamais démentie, la popularité des dirigeants russes est inversement proportionnelle à la popularité des mêmes dirigeants en Occident.
Gorbatchev, par exemple, était très populaire en Occident et très impopulaire en URSS dont la Russie constituait plus de 80%. Même chose pour Eltsine. Poutine, au contraire, est aussi impopulaire en Occident qu’il est populaire en Russie.
Est-ce que cette popularité rendrait jaloux ?
Relax Max.
Un autre argument avancé par nos fins stratèges qui font la pluie et le beau temps sur certains médias auto-proclamés de réinformation pour vous dire qu’en Russie tout est parfait, vous racontent qu’une nouvelle plateforme de messagerie nationale a été développée.
Son nom : Max. Même chose pour Rutube qui se veut le pendant national de Youtube.
Ainsi, un observateur, aussi bien nourri qu’éclairé par les proches du pouvoir russe, m’a expliqué sans rire en « off » que la censure des messageries et des plateformes vidéo était due non à une volonté de filtrer l’information, mais à un souhait de susciter l’engouement pour les plateformes nationales alternatives.
Étrange quand on entend des ministres comme Lavrov se plaindre de ce que les Américains faussent la concurrence.
Il y a peut-être du vrai là-dedans, mais quand bien même ce serait vrai, cela ne justifie rien.
Même chose pour X, pourtant bête noire des occidentaux qui accusent son patron Musk de connivence avec la Russie.
X est toujours interdit. Du côté des réinformateurs autorisés installés à Moscou, on vous explique que les Russes interdisent X précisément pour que ce dernier ne soit pas accusé de connivence avec le Kremlin. La bonne blague. On les interdit pour leur bien.
On ne peut, en conclusion, que déplorer la volonté du pouvoir de filtrer ce qui ne serait pas bon pour vous en matière d’information.
Mais on déplore encore davantage ceux qui vous disent avec un aplomb déconcertant que quand c’est Macron qui censure c’est mal, mais quand c’est Poutine c’est bien.
Je ne doute pas un seul instant que le lecteur saura être vigilant.
Jacques Frantz
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