Le cardinal Sarah dans un long entretien accordé à Edward Pentin pour le National Catholic Register, et publié par L’Homme nouveau, revient sur son livre co-écrit avec le pape émérite Benoît XVI, Des profondeurs de nos cœurs, sur la polémique qui s’en est suivie et sur sa défense du célibat ecclésiastique.

Cet entretien a tout d’abord le mérite de rappeler, aux fauteurs de changement, que la règle de la chasteté pour les prêtres date des premiers temps de l’Église :

« dès l’année 305, explique le cardinal africain, le concile d’Elvire rappelle la loi, « reçue des apôtres » de la continence des prêtres. Alors que l’Église sort à peine de l’ère des martyrs, un de ses premiers soins est d’affirmer que les prêtres doivent s’abstenir des relations sexuelles avec leur épouse. Le Concile stipule en effet : « Il a plu unanimement de porter la prohibition, à savoir que les évêques, les prêtres et les diacres, c’est-à-dire tous les clercs constitués dans le ministère, s’abstiennent de leurs épouses et qu’ils n’engendrent pas d’enfants : que celui, quel qu’il soit, qui l’aura fait, soit déclaré déchu de la cléricature » (can. 33). »

Pareillement, le prélat souligne que si en Orient les prêtres peuvent se marier cette « situation n’est vivable qu’à cause de la présence massive des moines » qui eux vivent dans le célibat. Le cardinal Sarah met en évidence une autre réalité occultée, quel est le vrai souhait des pauvres, qu’ils soient d’Amazonie, d’Afrique ou d’ailleurs :  

« les pauvres, les simples, les chrétiens du rang ne réclament pas la fin du célibat ! Ils attendent des prêtres qu’ils soient des saints, qu’ils soient entièrement donnés à Dieu et à son Eglise. Ils attendent des prêtres célibataires qui incarnent parmi eux la figure du Christ, époux de l’Église. (…) Oui, avec l’instinct de la foi, les pauvres savent qu’un prêtre qui a renoncé au mariage, leur fait don de tout son amour d’époux (…) »

A la lecture de cet entretien, on ne peut manquer de prendre acte de l’amour du cardinal guinéen pour l’Église, pour le sacerdoce, de son désir de corriger les abus, et de restaurer la grandeur de l’Épouse du Christ. Mais il y a un mais, désolant, attristant : quel aveuglement par ailleurs ! Quel aveuglement sur le pape émérite Benoît XVI, sur les raisons majeures de la sécularisation du sacerdoce et de la perte de foi des clercs d’aujourd’hui, les deux étant intrinsèquement liés

Tout au long de cet échange, deux évidences ressortent qui sont essentielles pour comprendre à quel point l’esprit du cardinal est modelée par plus d’un demi-siècle de modernisme conciliaire : son admiration sans bornes pour Benoît XVI et l’absence d’une si petite soit-elle remise en cause du concile Vatican II, principe premier pourtant de la débâcle contemporaine et de la ruine des doctrine et discipline de l’Église catholique. Mais quand on sait que le cardinal Ratzinger, marqué profondément par le philosophe moderne Emmanuel Kant et disciple du théologien existentialiste Rahner, fut un théologien moderniste influent et écouté de Vatican II, cette occultation peut s’expliquer par cela, difficile il est vrai de condamner l’œuvre majeure de celui que l’on admire autant, au point de le comparer à un prophète…

Par trois fois en effet, le cardinal Sarah use du mot « prophétique » pour décrire le message et le courage de Benoît XVI concernant la défense du célibat ecclésiastique. Prophétique ? A-t-il donc oublié ce bon prélat conservateur, « l’aggiornamento » conciliaire ? Cette « mise à jour » de l’Église pour la concilier avec le monde, pour l’ouvrir à l’homme moderne, qui a vidé les couvents et les monastères, poussé des milliers et des milliers de prêtres, religieux, religieuses à défroquer ; qui a supprimé la formation thomiste dans les séminaires, le jeune Ratzinger ne portait pas dans son cœur ni son intelligence la philosophie de l’Aquinate ; qui, en mettant en avant le sacerdoce commun du peuple de Dieu, en démocratisant les structures ecclésiales, en inventant une collégialité horizontale, en promulguant un Novus Ordo Missae anthropocentrique si éloigné de la saine théologie catholique, a désacralisé infiniment le rôle du prêtre, devenu simple « fonctionnaire » de la Parole, plus proche du pasteur protestant que du prêtre catholique. D’ailleurs, dans son ouvrage Les principes de la théologie, le cardinal Ratzinger écrit “prophétiquement” :

« Vatican II a, par chance, dépassé le niveau de la polémique et a tracé un tableau positif complet de la position de l’Eglise sur le sacerdoce où l’on a accueilli également les requêtes de la Réforme (…) La totalité du problème du sacerdoce se ramène en dernière analyse à la question du pouvoir d’enseignement dans l’Eglise de façon générale ».

De cet aggiornamento mortel entrepris par Vatican II à travers ses réformes et décrets novateurs dans tous les domaines, doctrine, liturgie, sacrements, discipline, formation, droit canon, mis en œuvre depuis par tous les papes conciliaires, révolution toujours en marche qui s’attaque sous le pontificat bergoglien au célibat ecclésiastique, le théologien, cardinal et pape Joseph Ratzinger eu donc sa large part.

Encenser un « message prophétique » de Benoît XVI par rapport à la crise du sacerdoce et de la chasteté ecclésiastique, son « courage prophétique » pour défendre le célibat des prêtres, c’est faire preuve d’une méconnaissance, assez inexcusable pour un cardinal de l’envergure de Robert Sarah, quant au rôle du pape émérite, en tant que père du Concile et théologien progressiste, dans cette perte de foi des clercs contemporains, source où s’abreuvent les maux déplorésC’est pleurer sur des conséquences effrayantes dont on chérit malheureusement les causes.

Et si l’on veut évoquer un « message prophétique » allié à un « courage prophétique », il serait plus juste de rendre alors hommage à Mgr Lefebvre, l’évêque qui se leva, dès le Concile, contre cette « auto-démolition » de l’Église par sa propre hiérarchie, plus haute autorité comprise. Qui prophétisa, le 30 mars 1986, à Ecône, “cette destruction totale de l’Eglise” :

” Depuis le concile, nous voyons la situation s’aggraver, d’année en année, toujours plus grave, toujours plus grave. Le synode a encore marqué un point d’orgue – je dirai encore plus grave que les autres – parce qu’ils ont dit : Nous continuons, nous continuons, malgré toutes les difficultés ; le concile a été l’oeuvre du Saint-Esprit, a été une Pentecôte extraordinaire, il faut continuer. Continuons dans l’esprit du concile. Pas de restrictions, pas de réprimandes, pas de retour à la Tradition. Et nous voyons maintenant que le fait que le synode ait dit : Il faut continuer dans l’esprit du concile, eh bien nous voyons les étapes, maintenant se précipiter, aller encore plus vite. Forcément puisqu’il n’y a pas eu d’objection à ces vingt années d’esprit du concile mis en pratique. Maintenant, désormais, tous ceux qui sont d’accord avec ces transformations dans l’Église, disent il n’y a pas de raison de ne pas continuer plus rapidement encore. On en arrive à la destruction totale de l’Église.” 

Le pontificat du pape François et le débat actuel sur le célibat ecclésiastique s’inscrivent tout bonnement dans cette logique de “destruction totale de l’Église” entreprise par et depuis Vatican II !

Francesca de Villasmundo

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4 commentaires

  1. Fauchille says:

    Sauf que ….votre analyse se bien au concile. Ce qui éclatait au grand jour , par le VAT II, n’était que le résultat, la conséquence de dérive théologique bien plus anciennes.
    Là se trouve la clé du problème romain.
    Il faut faire une analyse ou rétrospective théologique de ce qui fut la Tradition Indivise de la Ecclesia. Et non une lecture borgne, du point de vue latin.
    Tant que cette prise de conscience n’aura pas eu lieu Rien n’avancera sur le Roc. Tout sera fondé sur le sable d’une théologie évolutive, . .à géométrie variable.
    La Tradition sur l’Essence de l’Église ne peut se confondre avec les traditions d’ordre juridictionnel, liturgique, il faut revenir à ce substrat essentiel et non au périphérique, fut il de bon ton ou de bonne odeur.

  2. C’est clair!

  3. On peut comparer Vatican II à une bombe atomique qui a détruit l’Eglise de fond en comble. Rien n’a été épargné : la messe, les sacrements, la doctrine, les Etats catholiques. Vatican II c’est Hiroshima dans l’Eglise.
    C’est vrai qu’on peut remercier Dieu d’avoir suscité Mgr Lefebvre pour s’opposer à cette folie destructrice. La Rome moderniste craignait Mgr Lefebvre : lorsque Mgr Lefebvre annonça qu’après des années de patience et de discussions au cours desquelles les modernistes allaient toujours plus loin dans la destruction de l’Eglise il allait sacrer des évêques ce fut la panique au Vatican moderniste.
    Au concile il y avait plusieurs centaines d’évêques qui défendaient la Tradition au sein du Coetus Internationalis Patrum. Après le concile seul Mgr de Castro-Mayer garda la Tradition. Même le très respectable cardinal Siri archevêque de Gênes qui au concile était traditionaliste abandonna la Tradition ensuite (tout en restant conservateur).
    Actuellement Mgr Schneider dans son livre « Christus vincit » commence à remettre en cause le diabolique Vatican II.
    Mais c’est vrai que sans Mgr Lefebvre la Tradition aurait été purement et simplement anéantie. On lui doit une immense reconnaissance.

  4. Xavier S. says:

    Mgr Lefèbvre est un géant de la foi. Je suis profondément persuadé que dans le futur, après que l’épisode “Vatican II” aura pris fin, Mgr Lefèbvre sera canonisé et reconnu comme docteur de l’Eglise.
    Car son oeuvre est comme une matrice qui inspire à divers degrés tous les conservateurs actuels qui aiment la messe traditionnelle, même s’ils se disent unis au pape et obéir à Vatican II interprété à la lumière de la Tradition.
    Mais avec le temps qui passe et tous les évènements de l’actuel pontificat, les conciliaires conservateurs sont bien obligés d’ouvrir les yeux et de comprendre que le mal dont souffre l’Eglise depuis les années 60
    est le signe que Dieu n’a pas agréé Vatican II et n’a pas soutenu le travail des papes conciliaires.