Exposition L'épopée chrétienne au Japon, des samouraïs aux mangas

Présentation générale

L’histoire de la présence chrétienne au Japon offre, au cours des premiers siècles de son existence, une dimension à deux visages retraçant tantôt des évènements les plus exaltants témoignant d’une expansion rapide, consensuelle, aux effets bénéfiques ; tantôt une série de revers, de désastres, commués en autant de tragédies, broyant inconsidérément des populations entières comme les premiers missionnaires venus d’Occident.

Avec l’avènement de l’ère Meiji (1868), le Japon met officiellement fin à sa politique d’isolement entamée depuis le début du XVIIe siècle. Quelques années auparavant, le Père Bernard Petitjean (1829- 1884) des Missions Étrangères de Paris (MEP) avait pu s’établir à Nagasaki et y construire une église, consacrée en février 1865. Quelques semaines après cette ouverture, de simples pêcheurs et de modestes artisans descendants d’anciens chrétiens japonais (Kakure Kirishitan) et intrigués par la nouvelle construction, se sont fait discrètement connaître au missionnaire. Malgré leur total isolement durant deux siècles et demi et les très lourdes représailles pesant sur eux en cas de dénonciation, ils ont gardé la foi et maintenu la transmission de certaines prières.

En 1889, la promulgation de la constitution Meiji reconnait de nombreuses libertés aux sujets de l’Empereur parmi lesquelles est affirmée la liberté religieuse, permettant une nouvelle expansion du christianisme à travers tout l’archipel.

Synopsis de l’exposition

Après une introduction permettant de rappeler les conditions de la circumnavigation au XVIe siècle en direction de l’Asie et le quasi-monopole du padroado portugais pour atteindre l’archipel nippon, en cinq grandes parties, l’exposition se propose de retracer toute cette évolution historique pour s’achever en brossant un panorama actuel du rayonnement de l’Église du Japon.

Le « siècle chrétien »

L’arrivée de saint François-Xavier au Sud du Japon, dans la ville de Kagoshima, province de Satsuma, en 1549, se place dans le contexte politique de la fin des royaumes combattants et aux premières tentatives d’unification du Japon par les trois chefs de guerre Oda Nobunaga, Hideyoshi Toyotomi et Ieyasu Tokugawa.

Rapidement, l’expansion du catholicisme est assez notable et engendre la conversion de plusieurs gouverneurs (daïmyō) de différentes régions autour de Nagasaki. Progressivement, la multiplication de la présence des missionnaires jésuites et la permission d’évangéliser accordée par les autorités locales fait augmenter le nombre des baptisés.

En 1579, débarque sur les côtes nippones le jésuite d’Alexandre Valignano (1539-1606), avec le titre de visiteur des missions en Inde et Extrême-Orient. Celui-ci mène une politique d’inculturation de la foi chrétienne dans l’archipel. En 1582, avec le soutien de trois daïmyō chrétiens, dont un des chefs les plus puissants de l’île de Kyūshu, Ōtomo Sōrin, il organise l’envoi de la première ambassade à destination de l’Europe. Composée de quatre jeunes samouraïs chrétiens, l’ambassade Tenshō arrive à Lisbonne puis à Rome et rencontre le pape Grégoire XIII, le 23 mars 1585.

À la même époque, Valignano encourage la création d’une école d’art florissante à Nagasaki ainsi que les débuts de l’imprimerie au Japon (1591) en faisant éditer différents manuels de piété ou des reproductions d’images religieuses.

Cependant, une première interdiction du christianisme au Japon est édictée par le shōgun Toyotomi Hideyoshi en 1587, ordonnant aux missionnaires de quitter le Japon. Dix ans plus tard, la situation s’est encore dégradée pour les très nombreux chrétiens japonais comme en témoigne la crucifixion de vingt-six martyrs à Nagasaki, le 5 février 1597.

La clandestinité

Progressivement, à partir de 1614, les shōgun promulguent un ensemble de lois dans le but d’éliminer le catholicisme et d’instaurer un contrôle étroit de la population. Le premier volet de cette politique est l’obligation pour chaque famille d’être enregistrée auprès d’un temple bouddhiste. À partir de 1619, d’abord à Nagasaki puis dans tout le pays, des panneaux (kōsatsu) sont installés dans les villes et villages pour rappeler l’interdiction du christianisme et encourager à la dénonciation des chrétiens contre une récompense importante. Ces panneaux ne seront supprimés qu’en 1873.

Les premiers martyres importants ont lieu à Kyōto en 1619, puis de nouveau à Nagasaki en 1622 et Edo (Tōkyō) en 1623. La torture systématique apparaît au cours des années 1630 dans le but de favoriser l’apostasie comme le montre, par exemple, le film Silence réalisé en 2016 par Martin Scorsese.

C’est dans ce contexte difficile que prend forme, en 1613, une seconde ambassade envoyée par le daïmyō de Sendaï au vice-roi du Mexique afin de permettre l’ouverture d’une nouvelle voie commerciale transpacifique et augmenter ainsi les revenus de ses domaines. En échange, la religion chrétienne serait tolérée. Cette ambassade Keichō est confiée au samouraï Hasekura Tsunenaga accompagné dans sa course par le franciscain espagnol Luis Sotelo et une trentaine de commerçants japonais. Estimant que la décision ne relevait pas de sa compétence, le vice-roi engage les visiteurs à interroger le roi d’Espagne, Philippe III (1578-1621). Le 15 janvier suivant Hasekura se fait baptiser avec les prénoms de Felipe-Francesco. Les jésuites installés au Japon ayant appris le départ de l’ambassade et ayant cherché à ruiner son succès auprès de la cour madrilène, Philippe III renonce à prendre une décision et incite ses visiteurs à se rendre à Rome pour consulter le pape Paul V. Malgré une audience solennelle donnée aux ambassadeurs en novembre 1615, le souverain pontife renvoie la décision finale au monarque espagnol qui refusera de revoir les envoyés du daïmyō de Sendaï. Conséquence de l’échec de cette ambassade, le christianisme est interdit et des récompenses sont attribuées en cas de dénonciation des adeptes de la religion désormais proscrite. Ayant pu regagner secrètement le Japon, Luis Sotelo est brûlé vif à Tōkyō en 1623.

Le temps des grandes persécutions est arrivé. La population chrétienne évaluée à 650 000 personnes est décimée. Les supplices les plus abominables sont perpétrés (supplice de la fosse, eaux bouillantes de Unzen, etc.) La rébellion de Shimabara (1637-1638) organisée par des paysans chrétiens sous le shogunat Tokugawa et sous la conduite d’un adolescent, Amakusa Shirō, est férocement réprimée avec le soutien de la marine hollandaise qui, pour appuyer les troupes loyalistes, fait tirer ses canons sur le château de Hara, où les révoltés se sont réfugiés. Le massacre de 30 000 chrétiens dura trois jours.

Le christianisme sort de l’ombre

L’arrivée des MEP au Japon au XIXe siècle est le résultat d’une convergence d’intérêts entre la France, le Saint-Siège et les MEP.

La France cherche à combler son retard dans la course des Occidentaux vers l’Asie. Le Saint-Siège n’a jamais renoncé à refonder une mission au Japon, théâtre des plus grands espoirs au XVIe siècle. Les MEP aspirent à obtenir le prestigieux champ missionnaire du Japon. L’archipel de Ryūkyū (Okinawa) sert alors de tremplin vers le Japon aux missionnaires. Le premier traité franco-japonais est signé en 1858 à la suite de l’ultimatum adressé au régime shogunal par les États-Unis d’Amérique. Le Japon n’accepte la présence de ministres des cultes que pour les Occidentaux, le christianisme restant interdit aux Japonais. Les missionnaires s’installent dans les concessions réservées aux étrangers dans trois ports ouverts au commerce international : Hakodate, Kanagawa (Yokohama) et Nagasaki.

Le 17 mars 1865 dans l’église nouvellement inaugurée au-dessus du port de Nagasaki, un groupe de Japonais se présentent comme chrétiens au P. Bernard Petitjean (1829-1884). C’est la résurgence du christianisme à Nagasaki. Commencent alors d’intenses échanges entre chrétiens japonais et missionnaires français que relatent les rapports envoyés au séminaire des MEP. Les missionnaires décrivent l’organisation, les rites et les éléments doctrinaux de ces groupes qui se sont transmis secrètement une foi farouchement interdite, pendant 250 ans, sans prêtres et avec très peu d’écrits.

Les chrétiens de la région de Nagasaki avaient gardé le souvenir de leurs ancêtres persécutés. Les arrestations et mises à mort ont connu une sévère réalité au XIXe siècle, principalement en 1856 dans le village d’Urakami, situé à quelques kilomètres de Nagasaki. La persécution la plus longue et la plus éprouvante pour les chrétiens japonais sévit entre 1867 et 1873. Cette affaire occupe toutes les négociations diplomatiques au cours des années qui voient l’écroulement du régime Tokugawa et la restauration du régime impérial. Le régime qui se met en place à partir de janvier 1868 accomplit une œuvre transformatrice. Il modernise les structures politiques du Japon, en introduisant la séparation des trois pouvoirs, et ses structures économiques, en prônant l’industrialisation. Cependant, les oligarques de Meiji adoptent une ligne dure envers les chrétiens de Nagasaki. Pour asseoir leur légitimité, fédérer les différentes loyautés, affronter les forces de désintégration, et enfin faire face à la présence étrangère, ils promeuvent une théocratie impériale fondée sur le shinto. Alors que les inquiétudes sur les véritables intentions occidentales en Asie et que le sentiment anti-chrétien étaient à leur comble, la nomination du P. Petitjean comme évêque pour le Japon vint accroître la perplexité des Japonais. Certains disaient : « Qui donc, à part notre empereur, a le droit de faire une telle nomination ? » C’est dans ce contexte qu’au printemps 1868 est décidée la déportation des chrétiens d’Urakami dans plus de soixante fiefs différents à travers le Japon.

Apparue progressivement au cours de l’année 1872, la détente sera due à l’évolution de certains intellectuels japonais, qui demandent la séparation de la religion et de l’État, à la dénonciation commune de la politique anti-chrétienne de la part des diplomates occidentaux, enfin à l’évolution propre du gouvernement de Meiji qui, stabilisé, peut acquiescer sans dommages aux exigences étrangères. Les panneaux d’interdiction du christianisme élevés près des carrefours et des ponts depuis le XVIIe siècle furent enlevés en février 1873. Les chrétiens d’Urakami regagnent leur vallée à l’été de la même année : la liberté religieuse leur est accordée.

La liberté sous surveillance

Après la sortie de la clandestinité de chrétiens japonais en 1865, une certaine euphorie s’empare des missionnaires, les chrétiens japonais étant avides d’enseignements et des sacrements… La persécution, courte et violente, qui s’ensuit sur ces chrétiens jusqu’en 1873 paralyse cependant cet élan. Ceux-ci sont confinés dans quelques ports du Japon et limités au service des communautés étrangères. Ils prennent cependant le temps de mettre au point des instruments pour la catéchèse et la préparation aux sacrements à partir du vocabulaire utilisé par les chrétiens japonais pendant le temps de la proscription.

En 1873, l’étau se desserre enfin sous la pression des délégations étrangères : un édit de tolérance autorise la religion chrétienne pour les japonais. Ceux qui avaient été arrêtés et avaient survécus aux conditions de détention sont relâchés. Beaucoup se retrouvent dans une grande pauvreté car leurs biens ont été spoliés. Pour l’Église, en plus du « soin des âmes » il faut aussi prendre « soin des corps »…

Des missions itinérantes s’organisent grâce à la possibilité donnée aux étrangers de sortir des zones portuaires. Un passeport intérieur, limitant le séjour au même endroit à trois jours, pousse des missionnaires à sillonner de vastes régions à pied, à cheval et, plus tard, en train.

À la même période, la volonté de construire un nouveau pays dirigé par l’Empereur s’impose : un État shinto, imprégné d’idéologie nationaliste est mis en place. Ce nouveau pouvoir politique, désireux de prendre ses distances avec le bouddhisme, reste méfiant voire hostile au christianisme.

En 1889, la première Constitution du Japon accorde aux japonais la liberté religieuse, bien que strictement encadrée. C’est la consécration en droit de ce que le gouvernement accordait de fait depuis 1873. Cela permet à l’Église institutionnelle de s’établir en « diocèses », de s’im- planter hors des enclaves où elle rongeait son frein. Les missionnaires MEP, alors seuls, font appel à des religieuses pour les aider à prendre en main des orphelinats, des écoles, des dispensaires… Puis se seront d’autres congrégations qui seront demandées pour élargir l’activité missionnaire car les prêtres MEP ne suffisent plus à la tâche : dominicains, franciscains, jésuites reprennent le chemin du Japon d’où ils avaient été chassés deux siècles et demi plus tôt.

Le Rescrit Impérial sur l’Éducation du 30 octobre 1890 définit l’autorité religieuse de l’Empereur et établit les principes fondamentaux de la morale et de l’éducation des jeunes. La fidélité à l’Empereur, « dieu venu sur terre sous la forme temporaire », devient fondamentale… Les missionnaires prennent conscience de l’urgence de mettre en place un clergé autochtone, une hiérarchie locale au cas où ils ne pourraient plus rester au Japon.

En 1895, la Chine est défaite et Taiwan passe sous domination japonaise ; les succès de l’Armée Impériale contre les Russes en 1905, l’annexion de la Corée en 1910, l’invasion de la Manchourie à partir de 1931 donnent des ailes au militarisme qui glisse vers un régime totalitaire. L’Église doit s’adapter sans se compromettre… La hiérarchie se japonise de manière accélérée et un accord se fait autour de la question des rites dus à l’Empereur, ce qui permet de garder une certaine liberté religieuse.

Avec la guerre qui s’internationalise dans le Pacifique à partir de 1942, la situation des étrangers au sein de l’Église au Japon devient de plus en plus difficile.

La capitulation du Japon le 15 août 1945, après les bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, laisse un pays en ruine. Tout est à reconstruire, mais la liberté religieuse devient totale et protégée par la Constitution de 1946 toujours en vigueur aujourd’hui.

L’Église au Japon de 1945 à nos jours : liberté face à la modernité

Selon les statistiques publiées par la conférence épiscopale du Japon en 2023, il y aurait 431 100 catholiques dont 6 200 séminaristes, prêtres, religieux et religieuses, soit 0,34 % de la population japonaise qui est de 126 654 244 habitants.

Cependant, ce chiffre ne tient compte que des catholiques ‘enregistrés’, système inconnu en Europe et hérité du temps des persécutions, pendant lequel tout habitant devait être ‘inscrit’ dans le Temple (bouddhiste) de son quartier ou de son village. Avec les migrants, en particulier les latino-américains arrivés au Japon à partir des années 1990, dont une bonne partie d’ascendance japonaise, ou bien ceux issus des Philippines et, plus récemment, du Vietnam, la population catholique du Japon est estimée à environ 1 %.

Bien que les catholiques ne représentent qu’une petite part de la population japonaise, de nombreuses institutions – hôpitaux, écoles, centres d’aide et même université dont celles de Nanzan à Nagoya (Verbe Divin) et de Sophia à Tôkyô (Jésuite) – confèrent au catholicisme une présence importante dans la société japonaise.

Si l’Église au Japon est petite, au point de paraître parfois ‘invisible’, elle consacre beaucoup de son énergie à des œuvres sociales.

Après la fin de la guerre du Pacifique, la proclamation de la liberté religieuse dans la constitution de 1946 permet la floraison de livres de catéchisme, de prière, d’outils pour étudier la Bible et d’initiatives pour mettre la Parole de Dieu à la portée de tous. Comme dans d’autres pays, le champ artistique, notamment par les mangas, mais aussi internet, participent à la transmission et à la diffusion de la foi catholique.

Entrée libre
Jusqu’au 13 juillet 2024
OUVERT du mardi au samedi, de 10h à 18h

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