JANUIS CLAUSIS

Et ego dispono vobis sicut disposuit mihi Pater meus regnum.

Je vous prépare un royaume, comme le Père l’a préparé pour moi. [Lc 22 :29]

La Liturgie solennelle du Jeudi Saint nous introduit au cœur du Mystère Pascal et constitue une sorte de parenthèse entre le long chemin du Carême – culminé dans les deux derniers Dimanches – et la célébration de la Passion et de la Mort du Seigneur, qui aura lieu demain. Il y a deux grands moments qui nous réunissent autour de l’autel : le premier, la Messe Chrismale ; le second, la Messe in Cœna Domini. Dans l’un et l’autre cas, l’Église attire notre attention sur l’Ordre sacré, de sorte que nous pouvons à juste titre considérer le Jeudi Saint comme une fête en l’honneur du Christ Souverain Prêtre et, par conséquent, de tous les Ministres sacrés, qui tirent leur ministère de l’unique Sacerdoce du Christ.

Lors de la Messe Chrismale, l’Évêque – qui possède la plenitudo Sacerdotii – réunit autour de lui son propre presbyterium pour consacrer les Saintes Huiles nécessaires à l’administration des Sacrements : Consecrare tu dignare, Rex perennis patriæ, hoc olivum, signum vivum, jura contra dæmonum (Hymne O Redemptor).

Dans la Messe in Cœna Domini, nous célébrons l’institution du Saint Sacrifice, de la Très Sainte Eucharistie et du Sacerdoce lui-même, dont l’onction sacrée rappelle le Christ, l’Oint du Seigneur. La solennité posée de ces rites – qu’une succession compulsive de réformes bugniniennes, réalisées entre les années Cinquante et Soixante-dix par les partisans du Novus Ordo, a largement déformées et défigurées – nous ramène au Cénacle et à ces paroles que le Rédempteur adresse à Ses disciples, dans un moment de grande oppression et de peur. Ce sont les heures où les Douze sont confrontés à ce sentiment de siège et de danger imminent que nous éprouvons nous aussi aujourd’hui ; ce sont les heures où les tentatives répétées des Juifs pour capturer et tuer le Seigneur – jusqu’ici infructueuses – sont sur le point de réussir, à cause de la trahison de Judas ; les heures où le triomphe des méchants semble inévitable, ayant réussi à soudoyer un Apôtre pour emprisonner, juger et mettre à mort le Fils de Dieu, accueilli quelques jours plus tôt à Jérusalem par la foule en fête comme Roi d’Israël. Les Hosannas des enfants se sont tus, la foule a disparu, personne ne semble se souvenir des miracles accomplis par le Maître au cours des trois dernières années, et les branches de palmier sont abandonnées de part et d’autre de la route menant au Temple.

Il n’est pas difficile, dans cette phase cruciale de notre histoire de l’humanité et de l’Église, de s’identifier aux Apôtres, oppressés par ce sentiment de l’inéluctabilité du Mal qui cherche à arracher l’espérance des cœurs et instille le découragement et la déception, après la joie et l’enthousiasme de l’entrée dans la Ville Sainte. Même le Corps mystique du Christ, qui, au cours des siècles, retrace les étapes du Ministère public de son divin Chef, a connu ces enthousiasmes des disciples pour la prédication et les miracles accomplis, aujourd’hui presque éclipsés dans l’abandon des foules, dans la conspiration du Sanhédrin prêt à envoyer ses gardes, dans la trahison du nouveau Judas. C’est votre heure, c’est l’empire des ténèbres (Lc 22, 53), dira Notre-Seigneur dans quelques heures aux grands prêtres et aux gardes du temple qui sont venus pour Le capturer.

Mais alors que l’empire des ténèbres se profile – que les Apôtres croient follement, mais humainement, victorieux – le Seigneur fait préparer le Cénacle dans une grande salle somptueusement décorée pour célébrer Pâques. Un lieu où, après la Crucifixion du Maître, nous verrons les disciples se réunir à nouveau avec la Vierge Mère, avec les portes barrées et les volets fermés par peur des Juifs ; et sur lesquels, cinquante jours plus tard, januis clausis, l’Esprit Saint descendra, accomplissant ce qui a été préfiguré dans la consécration du temple par le roi Salomon (2 Par 7, 1).

La sérénité et la dignité avec lesquelles le Sauveur affronte les dernières heures avant la Passion désorientent les Apôtres, qui non seulement ne comprennent pas ce qui se prépare, mais sont si confus qu’ils se demandent lequel d’entre eux doit être considéré comme le plus grand (Lc 22, 24), tandis que Pierre se dit prêt à affronter la prison et la mort (ibid.,  33), ignorant le triple démenti qu’il allait bientôt accomplir : Non cantabit hodie gallus, donec ter abneges nosse me, avons-nous entendu hier dans la Passio.

Vous aussi, enfermés comme les Apôtres dans cette chapelle autour de votre Évêque pour célébrer Pâques, vous vous sentez assiégés et en danger, recherchés comme disciples du même Jésus de Nazareth que les gardes s’apprêtent à arrêter.

Et peut-être êtes-vous étonnés, vous aussi, chers frères, de la sérénité avec laquelle je vous exhorte à affronter les événements avec le même esprit d’humble abandon et d’obéissance à la volonté de Dieu. Ecce Satanas expetivit vos ut cribraret sicut triticum (Lc 22, 31). L’épreuve approche : sans s’engager dans le combat, il n’est pas possible d’atteindre le prix de la victoire, et sans passer par l’ignominie de la Croix, il ne peut y avoir de gloire de la Résurrection. Et c’est peut-être une épreuve moins sanglante que celle que les Apôtres ont dû traverser, mais face à laquelle le même état d’esprit que le Seigneur leur commande d’avoir est nécessaire : Vigilate et orate, ut non intretis in tentationem (Lc 22, 46). Veillez et priez.

Dans un monde hostile au Christ – hier comme aujourd’hui – l’humilité du prêtre est le seul garde-fou contre la tentation : l’humilité de reconnaître que nous sommes fragiles et incapables d’affronter les événements adverses, si ce n’est grâce à l’aide de Dieu, que nous ne pouvons obtenir que par la vigilance et la prière. Notre Seigneur nous dit : Que le plus grand d’entre vous soit comme le plus petit, et le chef comme celui qui sert (Lc 22, 26). Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, parce que je le suis. Si donc moi, le Seigneur et Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres. Car je vous ai donné un exemple, afin que vous fassiez comme moi (Jn 13, 13-15). La Liturgie du Jeudi Saint prévoit la répétition de ce geste ancien et solennel, dans la conscience à la fois de notre fragilité humaine et de l’incommensurable dignité du Sacerdoce qui nous a été conféré par le Christ. Nos autem gloriari oportet in cruce Domini Nostri Jesu Christi, nous chanterons ce soir dans l’introït de la Messe in Cœna Domini, et dans la lumière éblouissante du Sacerdoce du Christ, nous entonnerons au son des cloches, après le silence du Carême, le Gloria in excelsis qui se taira jusqu’à la Veillée pascale. De petits aperçus du ciel qui parviennent à nous ramener en présence de la Majesté divine et à nous faire contempler les choses du monde sub specie æternitatis, et donc à les voir dans leur dimension transitoire.

Les Messes d’aujourd’hui nous rappellent, chacune avec ses rites anciens, l’importance et le caractère indispensable du Sacerdoce, que nous pourrions considérer comme une sorte de καθῆκον (2 Th 2, 6), qui retient et empêche la manifestation de l’Antéchrist.

Au cours de l’histoire, il a été identifié à l’Église, à la Papauté, au Saint Empire Romain. Mais si saint Paul nous dit que le mystère de l’iniquité est déjà à l’œuvre, mais qu’il est nécessaire que celui qui jusqu’ici le retient soit enlevé (ibid., 7), nous pouvons comprendre pourquoi le Sacerdoce catholique est l’objet de la fureur de Satan : sans prêtres, il n’y a pas de Messe, et sans Messe il n’y a pas d’offrande du Saint Sacrifice. D’autre part, c’est le prophète Daniel lui-même qui nous explique comment, sous le règne infernal de l’Antéchrist, le sacrifice perpétuel se taira. Si donc le Sacerdoce ne constitue pas le καθῆκον, la Sainte Messe lui est certainement intrinsèquement liée.

Saint Augustin explique : La première persécution (celle des Césars) fut violente : pour contraindre les chrétiens à sacrifier aux idoles, on les proscrivait, on les tourmentait, on les égorgeait. La seconde, celle d’aujourd’hui, est insidieuse et hypocrite : les hérétiques et les frères déloyaux en sont les auteurs. Plus tard, une autre suivra, plus fatale que les précédentes ; parce qu’elle ajoutera la séduction à la violence, et ce sera la persécution de l’Antéchrist. Au cours des siècles, les fidèles du Seigneur ont souffert la persécution des païens, puis celle des hérétiques et des modernistes, et enfin la persécution subtile et séduisante de l’apostasie : d’abord l’adoration de faux dieux, puis celle d’un Dieu dont l’essence a été altérée, et enfin celle de Satan. Et ce qui est infligé aux baptisés sera d’autant plus infligé aux prêtres, par la séduction de l’Antéchrist : fascinant d’apparence et de parole, socialement affirmé, capable d’amener à suivre son pouvoir et son prestige jusqu’à accepter ses blasphèmes et ses crimes horribles. Et la Bête ouvrit la bouche pour blasphémer contre Dieu, blasphémant son Nom, son tabernacle et les habitants du ciel (Ap 13, 6). Et cela dans le silence de l’autorité : Toutes les nations convinrent d’obéir (1 Macc 1, 44). Trois ans et demi d’enfer sur terre : un temps qui nous semblera ne jamais finir, mais qui sera certainement limité et pendant lequel nous devrons affronter – si ce n’est déjà fait – ce même sentiment d’oppression et de siège qui fut celui des Apôtres pendant les trois jours de la Passion, et qui, après la descente du Paraclet, s’est transformé en témoignage héroïque, les conduisant à affronter les tourments du Martyre.

Veillez et priez, chers frères. Soyez vigilants en demeurant fermes dans la Foi et priez le Seigneur de ne pas vous laisser séduire par le charme de l’homme inique et trompeur, du lion qui erre à la recherche d’une proie à mettre en pièces. Puisez votre force dans le Christ et dans son Sacerdoce éternel, dont vous êtes la perpétuation : Tu es sacerdos in æternum (Ps 109, 4). Le Christ est le Souverain Pontife qui célèbre la liturgie céleste et qui, de l’autel de la Croix, entonne l’antienne qui commence le rite : Deus, Deus meus : quare me dereliquisti ? Ce sont les mêmes paroles que nous lisons dans l’Office de ces jours bénis, qui font écho chez Jérémie à la douleur et au désespoir du Père éternel à l’égard de la Jérusalem infidèle, et chez Ézéchiel à la colère de la trahison de ses ministres : Fils de l’homme, vois-tu ce que font ceux-ci ?Regardez les grandes abominations que la maison d’Israël commet ici pour me détourner de mon sanctuaire ! Vous en verrez d’autres encore pires (Ez 8, 6). Dans cette terrible vision d’Ezéchiel, les prêtres du Seigneur vénèrent Baal, un démon auquel on offre des enfants en sacrifice : il est difficile de ne pas voir dans les horreurs du monde d’aujourd’hui la même abomination, les mêmes trahisons, la même apostasie, les mêmes offenses à la Majesté de Dieu et la même colère du Très-Haut.

Quand nous regardons l’état de l’Église, de nos séminaires, de nos couvents, de nos communautés religieuses et les conséquences des infidélités de la Hiérarchie, nous ne pouvons ignorer les paroles terribles du Seigneur indigné : Profanez aussi le temple, remplissez les cours de cadavres (Ez 9, 7).

C’est Dieu lui-même, dans sa sainte colère, qui ordonne à Ses ennemis d’exercer Sa vengeance sur les membres infidèles de l’Église, qui, dans le secret des chambres du temple, adorent les idoles du monde. Remplissez les cours de cadavres : les cloîtres des monastères, les nefs des églises sont jonchées des cadavres des vocations perdues, des religieux défaillants, des fidèles qui ont fui.

Reste le pusillus grex, le καθῆκον du Sacerdoce catholique, qu’aucune puissance terrestre ou infernale ne pourra jamais effacer de la surface de la terre. Vous gardez en vous, dans votre chair même, le pignus, le trésor promis à l’Église par le Christ Souverain Prêtre : tant que vous aurez la force de tenir une hostie et un calice dans vos mains et de prononcer les paroles de la Consécration, vous aurez le pouvoir de renouveler le Sacrifice du Christ qui a détruit à jamais la tyrannie de Satan sur les âmes. Tant que vous pouvez lever la main pour bénir, pour sanctifier, pour absoudre, l’œuvre du diable peut sembler victorieuse, mais elle ne pourra jamais prévaloir.

Nous savons que l’Antéchrist – et tous ses précurseurs avec lui – sont des maîtres de la séduction.

Mais la séduction, c’est aussi la corruption, la capacité de nous entraîner en nous achetant, comme fut acheté l’Iscariote. As-tu vu, ô fils de l’homme, ce que font les anciens de la maison d’Israël dans les ténèbres, chacun dans la chambre fermée de son idole ? Ils continuent en disant : « Le Seigneur ne nous voit pas, le Seigneur a abandonné le pays » (Ez 8, 12). Mais le Seigneur voit leurs fautes et n’abandonne pas l’Église, parce qu’elle est son Corps mystique, une partie de Lui, Ses membres vivants et saints. Tout ce qui tombe, tout ce qui apparaît derrière le mur effondré dans sa corruption et sa trahison n’empêchera pas la victoire finale, mais nous incitera tous à rester fidèles à notre Dieu et Seigneur au moment même où le temple semble vide et l’autel désert.

Tandis que les traîtres et les méchants tentent de se cacher du regard de Dieu dans les recoins de leurs conventicules, les Disciples se réfugient au Cénacle pour échapper aux Juifs. Les premiers ont confiance dans les créatures et dans le monde dont Satan est le prince ; les seconds mettent leur confiance dans le Créateur et le Rédempteur, Celui qui a vaincu le monde. Restons donc dans ce Cénacle mystique, dans la concorde fraternelle, en veillant et en priant avec la Sainte Vierge, Mère de l’Église et Mère du Sacerdoce, au passage de l’Ange exterminateur. L’heure des ténèbres passera. Ainsi soit-il

+ Carlo Maria Viganò, Archevêque

28 mars 2024, Feria V in Cœna Domini

© Traduction de F. de Villasmundo pour MPI  relue et corrigée par Mgr Viganò

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