La mise en garde à vue puis la mise en examen de Vincent Bolloré et de certains de ses collaborateurs est largement commentée en Afrique de l’Ouest…

A l’ombre de Rothschild et de Lazard…

Fondé de pouvoir à la Banque de l’Union européenne (BUE) tout en poursuivant des études de droit, à l’issue desquelles il obtiendra un doctorat, Vincent Bolloré devient à 23 ans, directeur-adjoint de la Compagnie financière d’Edmond de Rothschild, un allié de sa famille maternelle…

C’est par biais de ses activités financières qu’il se lie alors avec Antoine Bernheim associé du groupe Lazard, dont il a dit : «Antoine m’a créé et soutenu depuis le début. Sans lui, le groupe n’existerait pas.»

http://www.entreprendre.fr/vincent-bollore-les-dessous-dune-success-story

Après avoir redressé l’entreprise familiale de papeterie, reconvertie dans le film plastique ultrafin et le sachet à infusion, Vincent Bolloré monte le groupe Bolloré Technologies et se lance dans la diversification.

S’intéressant à la logistique, il prend le contrôle de la Compagnie Maritime Delmas-Vieljeux au début des années 90.

Tristan Vieljeux était le beau-frère du ministre Maurice Couve de Murville et il avait réussi par ses relations politiques à disposer d’une position de leader incontesté dans le domaine du fret maritime sur la Côte Ouest africaine lors de la décolonisation tant de l’AOF que de l’AEF. Il avait surtout constitué à travers les ports ouest africains un maillage d’une qualité localement inégalée, dans la consignation et le transit…

Bien plus que le transport maritime en lui-même, c’est ce maillage indispensable au relais de la reprise de charge du fret maritime qui intéressait Vincent Boloré pour son grand dessin logistique : le désenclavement des pays du Sahel par des routes nouvelles palliant la saturation des voies classiques issues des deux ports les plus opérationnels : Abidjan et Douala.

Avec Chirac puis Sarkozy…

Vincent Bolloré va négocier avec les autorités locales, pays par pays, pour obtenir des concessions de terminaux portuaires (ancres rouges) et des ferroviaires (en pointillé noir) et des corridors routiers (en rouge), ce qui implique réciproquement la garantie d’une certaine stabilité politique à long terme au vu de l’importance des engagements financiers, en matière de rentabilité des investissements de constructions et de réaménagements, que tout cela représente !

Il mènera, avec l’assentiment des autorités françaises, (on se souvient qu’après les élections présidentielles de mai 2007, Nicolas Sarkozy prendra « quelques jours de repos » sur le yacht de Vincent Bolloré gracieusement mis à sa disposition) une guerre de lobbying économique qui se terminera au bout de dix ans par l’affirmation d’une position de quasi-monopole logistique, finalisée le rachat des actifs de la société Necotrans, principal concurrent alors de Bolloré en Afrique de l’Ouest…

Le tout aura été obtenu par des méthodes n’excluant pas forcément localement la manière forte, comme l’intervention d’armées nationales !

C’est ainsi, en Guinée, que lundi 8 mars 2011, par décret présidentiel, la concession portuaire de Conakry, confiée trois ans plus tôt à la société Getma, filiale de l’opérateur portuaire français Necotrans, est arbitrairement résiliée ! Le soir même, les locaux de la société française Necotrans à Conakry sont investis par des militaires. Deux jours plus tard, le terminal à conteneurs du port de Conakry est confié au groupe Bolloré…

Alfa Condé, président de Guinée alors récemment élu, et réélu en 2015, dans des conditions jugées douteuses par l’opposition locale, semblait ne rien avoir su refuser à Vincent Bolloré…

On peut en dire autant du port de Lomé (Togo) confié au groupe Bolloré par Gnassimbé Eyadéma dès 2001, peu de temps donc avant sa difficile dernière réélection, et dont le terminal container sera dévolu par son successeur et fils Faure Gnassimbé, huit ans plus tard, là encore après intervention de l’armée, au groupe Bolloré…

La « boucle ferroviaire »

Fin 2017, Bolloré disposera ainsi du premier réseau de logistique d’Afrique de l’Ouest et de la quasi-totalité (à l’exception du tronçon Kaye/Niamey) de l’immense chantier ferroviaire de la « boucle » : Abidjan – Cotonou via Ouagadougou et Niamey).

Un projet régional couvrant toute la CEDEAO en gestation depuis le début des années 80, prévoyant au-delà de la fameuse boucle, la possibilité de desserte par raccordement du Mali, voire même du Tchad.

Certains observateurs avertis s’étonneront de ce que cette boucle rejoigne Cotonou et non pas Lomé…

Car deux projets ferroviaires étaient en concurrence dès le début :

  • Lomé / Sokodé / Ouagadougou (à travers le Togo)

  • Cotonou / Parakou / Niamey (à travers le Bénin)

On peut en effet s’interroger sur les moyens de persuasion utilisés pour faire renoncer Faure Gnassimbé à un projet ferroviaire national de cette importance auquel son père, le président Gnassimbé Eyadéma, adhérait dès l’origine (1980)!

Mais Vincent Bolloré est parvenu à faire promouvoir l’option béninoise …

En 2008, le Bénin et le Niger ont ainsi lancé un appel d’offre en commun pour construire et gérer la rénovation, la construction et la gestion d’un réseau ferroviaire de 740 km reliant Cotonou à Niamey.

Il avait été remporté par Petrolin, avant d’être confié en 2013 directement au groupe Bolloré qui s’était imposé dans l’affaire, via la société Bénirail, dans un partenariat privé-public, au détriment des intérêts du Togo alors que le port de Lomé a un plus fort tiran d’eau que le port de Cotonou !

Patrice Talon… le tendon d’Achille de Bolloré ?

Mais fin mars 2018, le président béninois Patrice Talon a demandé au groupe français Bolloré et à son concurrent béninois Pétrolin de se « retirer, à l’amiable, du projet », en les assurant qu’ils seraient «indemnisés de façon équitable pour le tronçon déjà construit» en ajoutant que le travail serait terminé par la China Railway Construction Corporation (CRCC) déjà adjudicataire de nombreux chantiers ferroviaires en Afrique de l’Ouest.

Comment Patrice Talon a-t-il pu se retrouver en position suffisamment forte pour oser évincer Bolloré – adjudicataire des travaux pour plus de 80% de la « boucle ferroviaire » – de ce projet de la section béninoise où il était rentré à forcement en obtenant le désistement du premier adjudicataire de l’appel l’offre ?

C’est toute la question…

Y répondre permettra d’expliquer ce revers d’envergure qui a sonné le glas des ambitions de Bolloré, mais qui a aussi mis en évidence l’affirmation de l’entrisme économique chinois en Afrique de l’Ouest…

Tout cela aura nécessité une grande implication du groupe Bolloré dans la vie politique des états concernés, ce qui se serait fait – selon l’opposition, notamment togolaise – à travers les activités de l’agence Havas qui aurait, entre autres choses, sous facturé ses prestations lors des différentes campagnes présidentielles africaines où elle est intervenue.

En gros les opposants accusent nommément Vincent Bolloré d’avoir assuré partout l’élection des présidents concernés, notamment en Guinée et au Togo, contre la garantie de concessions logistiques, notamment portuaires ou ferroviaires.

Aujourd’hui c’est bien l’agence Havas qui est mise sur la sellette par le parquet de Paris…

Si Vincent Bolloré est mis en examen, Gilles Alix, directeur général du groupe Bolloré, a aussi été mis en examen pour corruption d’agent public étranger, complicité d’abus de confiance et de faux et usage de faux. Jean-Philippe Dorent, responsable du pôle international de Havas Paris, a été lui placé sous le statut de témoin assisté pour corruption d’agent public étranger, et mis en examen pour abus de confiance et de faux et usage de faux.

Ces gardes à vue suivies de mises en examen arrivent précisément au moment où le président français est à l’étranger, en voyage officiel. Un hasard du calendrier dans doute…

Mais c’est peut être aussi un moyen de dire que le temps de la Françafrique est effectivement révolu.

Deux grandes questions se posent maintenant en Afrique :

– Assurer l’exécution globale du projet ferroviaire quand le groupe Bolloré ne peut plus en rester maître d’œuvre,

– Prévoir l’avenir politique de certains pays qui est aujourd’hui des plus incertains : celui dont les présidents, supposés assis par Bolloré sur fond de corruption, sont déjà très contestés, tels Alfa Condé (Guinée) et Faure Gnassimbé (Togo), pays où l’opposition, impitoyablement réprimée, fronde sans discontinuer depuis plus de six mois…

Bolloré à peine sorti de garde à vue, vient de se lancer dans une grande campagne de reconnaissance médiatique de ses mérites, qui a débuté par une tribune du JDD reprise dans de nombreux médias africains que l’opposition suit très attentivement…

Notamment au Togo bien sûr, où, de façon récurrente, est posée la question de savoir comment le port qui était une des principales sources de revenu du pays ne rapporte pratiquement plus rien à l’état depuis que les rênes en ont été confiées à Vincent Bolloré en 2001 … par la famille présidentielle Eyadéma père et fils…

http://www.republicoftogo.com/Toutes-les-rubriques/Idees/Faut-il-abandonner-l-Afrique

Bolloré s’épanche en réflexions à portée supposée philosophique et, dans un grand épanouissement rhétorique, évoque « les 195 ans de son groupe » (sic!) alors que nous avons vu qu’il n’en a pas 40 !

Mais on n’en est plus à cela près…

Et il pose, avec une rare suffisance, la question : « Faut-il abandonner l’Afrique ? »

La question ne se pose pas exactement en ces termes, mais plutôt sous la forme :

« Arrivera-t-on enfin à voir se développer l’Afrique, sans les menées – aussi contestables que contestées – d’hommes tels que lui ? »

Alfa Condé et Faure Gnassimbé ne sont pas les seuls présidents qui sont visés pour ces manœuvres de dénonciation de corruption supposée, selon les dires des oppositions locales.

Cette question récurrente mine tout autant le Tchad où Idris Déby – qui vient de faire modifier la constitution du Tchad à son profit, pour s’assurer la présidence jusqu’à ses 80 ans en 2032 – vit aujourd’hui reclus dans une villa protégée…par un fossé anti-char !

Ainsi, l’affaire Bolloré pourrait, par effet domino sur fond de corruption récurrente, conduire à une déstabilisation politique visant pratiquement toute l’Afrique de l’ouest où la zone sahélienne est déjà très agitée, soumise aux manœuvres des groupes islamiques…

Claude Timmerman

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2 commentaires

  1. Indépendamment des activités plus ou moins limpides du groupe Bolloré, la question “Faut-il abandonner l’Afrique” est aussi de savoir à qui on doit l’abandonner et si on laisse l’Afrique passer sous la coupe des Chinois, qui n’ont sans doute guère plus d’états d’âme en matière de corruption pour s’implanter sur ce continent comme ailleurs, avec le succès que l’on sait.

  2. Daniel Daflon says:

    C’est très intéressant tout ça, mais en quoi sommes nous concernés, nous autres patriotes, la plupart du temps gens du petit peuple dont les revenus avoisinent le smic ?
    Que nous importe que Vincent Bolloré se fasse une fortune en Afrique ? Si ce n’est pas lui, ce seront très probablement les Chinois, qui ne sont pas des tendres envers leurs salariés des populations autochtones. Il faut dire que la pratique du communisme leur a permis d’atteindre une haute expertise dans l’exploitation humaine, si bien qu’ils n’ont plus rien à apprendre du capitalisme qu’ils prétendent combattre. Quand aux Africains, qu’ils soient exploités par le premier ou par les seconds, leur sort sera quasiment identique. Le mieux pour eux serait probablement d’expulser ou de liquider tous les étrangers venus chez eux se faire du pognon, et retourner à leurs anciennes structures tribales. Ils n’avaient pas tout ces gadgets pour lesquels les étrangers parviennent à les faire travailler, mais au moins ils n’étaient pas embrigadés dans des entreprises, et pouvaient vivre de leur chasse, de leur pêche et se divertir de temps en temps dans les guerres tribales.
    Mais revenir en arrière va être difficile depuis qu’ils ont des « présidents » élus démocratiquement qui disposent de puissantes armées à leur service.
    La « démocratie », encore une importation occidentale destinée à les « libérer », mais qui, en réalité, les rend encore plus esclaves qu’ils ne l’étaient auparavant.