« À la lumière des dernières actions de la Russie, la certification pour le démarrage du gazoduc Nord Stream 2 ne peut être donnée ».

Quelques mots, mais très précis : le chancelier allemand Olaf Scholz a effectivement « fermé » le Nord Stream 2, le gazoduc capable d’augmenter le flux de gaz russe dirigé vers l’Allemagne et l’Europe. Il s’agit du premier geste officiel de Berlin (et de l’Europe) en réponse à la décision annoncée lundi soir par le président russe Vladimir Poutine de reconnaître les républiques séparatistes du Donbass.

Or ce n’est pas un hasard si les alarmes lancées par Washington pour l’invasion imminente de l’Ukraine par la Russie se sont déclenchées en décembre dernier, deux mois après l’achèvement du nouveau gazoduc Nord Stream 2 qui doublera les importations d’énergie en provenance de Russie et qui permettra au gaz d’arriver directement en Allemagne et de là l’Europe en traversant le fond de la mer Baltique, sans traverser l’Ukraine et la Pologne. Long de 1 200 kilomètres, le Nord Stream 2 a coûté 10 milliards d’euros et suit le même chemin que le Nord Stream 1, achevé il y a plus de dix ans et, comme son prédécesseur, est capable de transporter 55 milliards de mètres cubes de gaz par an.

Une grande partie de la pression exercée par les États-Unis sur Berlin tend à empêcher l’activation du gazoduc. Il vaut aussi mieux rappeler qu’en 2014 c’est précisément la pression de Washington sur la Bulgarie qui a stoppé l’achèvement d’un autre gazoduc important, le South Stream, destiné à acheminer le gaz russe directement vers l’Europe en traversant le fond de la mer Noire vers la Bulgarie, d’où il se ramifierait dans deux directions différentes : au nord vers la Hongrie et l’Autriche et à l’ouest à travers la Grèce jusqu’à atteindre les Pouilles. La crise russo-ukrainienne est donc intimement liée à la guerre économique que les Etats-Unis mènent contre la Russie et l’Europe qui aura à souffrir si les importations de gaz russe sont arrêtées.

« L’exportation de gaz vers le Vieux Continent, rappelle le site de géopolitique Inside Over, a une grande valeur économique pour la Russie. Une grande partie des revenus dépend des longs trajets souterrains des gazoducs qui acheminent les matières premières russes vers le marché européen. Pipelines et routes qui passent principalement par l’Ukraine. Une situation devenue donc très délicate pour le Kremlin après la première révolution de couleur menée à Kiev en 2004 et les premières turbulences entre la Russie et l’Ukraine qui ont eu lieu au fil des années. Pour le gouvernement russe, il était nécessaire de concevoir de nouveaux gazoducs capables d’amener du gaz en Europe sans passer par le territoire ukrainien. D’où le démarrage des travaux de deux méga ouvrages internationaux : le South Stream et le Nord Stream. Deux canaux capables de contourner l’Ukraine et de ne pas soumettre le marché du gaz russe et européen à des désaccords avec Kiev. Le South Stream prévoyait le passage depuis la mer Noire, depuis la Bulgarie pour ensuite rejoindre l’Italie depuis l’Adriatique. Mais en 2014, après les premières sanctions consécutives à l’annexion russe de la Crimée, le gouvernement bulgare décrète l’arrêt des travaux. Cela a conduit à la conception du Turkish Stream, un canal inauguré en 2020 et passant par la Turquie.

« Le Nord Stream, quant à lui, a été conçu pour passer sous la mer Baltique et relier directement les gazoducs russes aux gazoducs allemands. Le premier canal a été ouvert entre 2011 et 2012. Nous sommes ensuite passés à la conception d’un second canal capable de doubler le débit de la quantité de gaz acheminée vers l’Europe depuis la Russie. Les travaux sont presque prêts. Seul manquait le feu vert des autorités allemandes. Un feu vert qui, en fait, est maintenant gelé :  »Quant à la situation, a déclaré Scholz de Berlin, pour Nord Stream 2, j’ai demandé au ministère de l’Énergie d’engager les procédures afin que la certification pour la mise en service du gazoduc ne soit pas délivrée. » Ainsi, Moscou manquera de revenus de la quantité accrue de gaz exportée grâce aux nouveaux travaux. Ce n’est pas un hasard si le blocus de Nord Stream 2 a toujours représenté la première, et peut-être la plus importante, des sanctions envisagées » dans le conflit opposant la Russie à l’OTAN au sujet de l’adhésion de l’Ukraine au traité atlantique. Or avec la reconnaissance des républiques séparatistes de Donetsk et de Lougansk, Vladimir Poutine envoie le signal qu’il est prêt à les protéger de Kiev qui pourrait être tenté de les reprendre avec l’aide de l’OTAN. Avec l’arrêt du Nord Steam 2, Berlin et l’Europe avec la bénédiction des États-Unis prennent position contre la Russie.

« Cependant, continue Inside Over, les problèmes ne sont peut-être pas uniquement russes. Dans une phase comme celle que nous traversons actuellement, caractérisée par de fortes flambées des prix des matières premières et une moindre disponibilité du gaz sur le marché, ne pas avoir l’apport de matières premières russes pourrait représenter un préjudice pour l’Europe. Nord Stream 2 aurait pu être d’une grande aide en période de grave crise énergétique pour le Vieux Continent. Scholz a déclaré que l’Allemagne vise depuis longtemps à réduire sa dépendance au gaz et convertit l’économie à d’autres sources d’énergie. Mais le reste de l’Europe ? Par exemple, l’Italie importe chaque année de grandes quantités de gaz russe. Ainsi que d’autres pays du bassin méditerranéen. Certainement pas un petit grain.

« Pendant ce temps, de Kiev sont venus des applaudissements pour le choix de Berlin : ‘‘Le vrai leadership implique l’adoption de décisions difficiles dans les moments difficiles. La décision de l’Allemagne démontre exactement cela – a écrit le ministre des Affaires étrangères Dmitro Kuleba sur Twitter – le choix est correct sur le plan moral, politique et pratique compte tenu des circonstances actuelles » ».

L’arrêt du Nord Stream 2 fait avant tout les affaires de Washington : sur fond de crise, il apparaît de plus en plus évident que l’objectif stratégique des Etats-Unis, en évoquant l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, en soutenant ce pays malgré ses attaques répétées contre les républiques séparatistes russophones – entorse aux accords de Minsk- et qui font craindre une épuration ethnique des Russes, est de creuser un fossé profond entre l’Union européenne et la Russie pour la maîtrise de l’arme énergétique.

Francesca de Villasmundo

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