La France paysanne n’est plus. Les cloches se sont tues et, avec elles, les rues du village ont cessé de faire retentir la voix des hommes après le travail. La voix mêlée des femmes ne résonne plus sur le seuil de leurs commerces. Elles étaient fortes ces femmes, résolues dans leurs rires et leurs colères, assidues dans tous ces gestes qui accompagnaient leur vie de boulangère, d’épicière ou de maraîchère. Un peu plus loin, sur le chemin de terre, une ferme. Puis une autre et une autre encore. Là, le paysan, du petit matin au soleil couchant, avait travaillé sa terre, cette terre si basse, qui creusait chaque jour sur son visage les rides de la souffrance et de la peine. Il sortait les bêtes, jumelait les bœufs ou les chevaux, soignait la volaille, tirait le lait, coupait le bois, remuait la paille, bottait le foin. Il aimait sa terre car sa terre était comme sa mère. Elle lui avait donné la vie et le nourrissait encore.

Ce petit monde, simple et vrai, qui savait se réjouir mais aussi pester contre le temps ou contre le sort, ne fermait sa porte qu’à l’étranger. Celui dont on ne savait ni le nom ni le vouloir. Parfois, le malheureux savait se faire entendre. Alors, la porte grinçait, et du coin de l’œil, les questions le tenaient soudain au cou. A tout autre, le voisin ou le messager, le châtelain ou le curé, la porte était ouverte. Un verre même était posé sur la table pour trinquer à la vie, au lendemain, à la joie d’une bonne nouvelle ou pour se soulager du repos de l’âme de l’un des siens.

Le curé savait parler de toute chose et surtout de ces choses là. De famille en famille, il suivait le quotidien de ses ouailles, les baptisait, les confessait, les communiait. Il savait apaiser leur chagrin ou préparer la victoire sur l’ennemi du genre humain. Il les grondait, leur reprochait leurs manquements au devoir du chrétien, car le paysan est rude de la tête et raide de la nuque. Il a la fierté qui se transforme en orgueil. Il suffit de le corriger et, plus ou moins vite, tout rentre dans l’ordre.

Les champs, le curé les sillonnait comme le paysan. Il les admirait à chaque saison et reconnaissait ici la main de Dieu, là celle de l’homme. A la croisée des chemins, il faisait ériger un calvaire, une croix ou une Vierge, devant lesquels chacun se signait, car, leur disait-il, « c’est ainsi qu’il faut faire ! Vos signes de croix sont les signes de la crainte de Dieu ».

A tous ces usages, qui n’épargnaient ni les disputes ni les rancunes, le curé ajoutait le cheminement collectif sur les routes des campagnes ; il rassemblait le monde des champs pour demander la bénédiction du Ciel sur la source nourricière : les Rogations, ainsi nommées, étaient de ces processions qui resserraient les liens de la paysannerie. Les villageois venaient renforcer les rangs car, sans le paysan et ses récoltes, sa vie à lui perdait de sa ressource.

L’Eglise a institué les Rogations au VIe s au Concile d’Orléans, en 511. St Mamert en fut à l’origine quelques années plus tôt par suite de calamités publiques qui s’abattirent sur le diocèse de Vienne, en Dauphiné, invitant ainsi à une procession solennelle de pénitence les trois jours précédents la fête de l’Ascension. Appelées aussi litanies mineures pour les distinguer des litanies majeures du 25 avril, elles invoquent le secours des saints du Ciel pour les nécessités d’ici-bas et firent de l’ornement violet le revêtement du prêtre pour rappeler que la justice divine passe par l’effort et le repentir de tous les justiciables terrestres. Très vite, l’usage se répandit dans toute la France puis à l’Eglise toute entière.

La procession est belle. Elle est modeste mais belle. La chape sur les épaules, le curé fait porter haut le crucifix, au-dessus de tous, et, aux carrefours requis, agite le goupillon vers les quatre points cardinaux pour donner les fruits de la bénédiction divine. Autrefois, à l’issue de la procession, qui pouvait être longue, le retour à l’église du village se concluait par la messe. Ainsi les paysans rentraient chez eux avec les joies de la consolation. Les saisons pouvaient se succéder, les périls seraient éloignés.

A la demande des familles encore attachées à la terre, les Rogations sont faites par le meilleur des prêtres. Mais les diocèses comme le paysan français d’aujourd’hui les ignorent, car la terre n’est plus ce qu’elle était : elle n’est plus au cœur des préoccupations de l’évêque conciliaire qui, retranché dans le multiculturalisme de sa cité, a perdu le sens de la louange et de la liturgie processionnelle au vrai Dieu ; elle n’est plus la mère du paysan qui en a fait son esclave.

Ce soir comme demain, quelques Rogations sillonneront les chemins de France. Et comme c’est de la France qu’il s’agit, puissent-elles lui venir en aide et lui redonner le sens de la terre !

Gilles Colroy

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