Notre-Dame a traversé les siècles, les guerres, les insurrections, les révoltes huguenotes et ses iconoclastes, la révolution française et ses sacrilèges, les intempéries, les incendies, mais survivra-t-elle à Notre Temps post-moderne, déconstructeur, destructeur, promoteur de la « cancel culture », qui rase gratis pour le néant, dont Macron est un beau spécimen.

Depuis plusieurs jours la défiguration de l’intérieur gothique de Notre Dame de Paris, transformé en un Disneyland syncrétiste agrémenté d’un chemin à thème multiculturel et écologique, courre les réseaux sociaux mais fait l’objet de peu articles dans les quotidiens du système, soumis qu’ils sont au pouvoir en place, à l’œuvre dans cette destruction de la cathédrale millénaire. Pour preuve, le pot aux roses a été divulgué en premier par un journal britannique The Telegraph, repris par la presse française.

Plus grave, cette dénaturation annoncée a reçu la bénédiction du diocèse de Paris sous prétexte, entre autres, d’inaugurer une liturgie expérimentale sur la vague de Vatican II, et de donner une place, via une chapelle latérale, à la nouvelle religion bergoglienne, celle de l’environnement, de Laudato Si. Sans surprise, l’Eglise de Vatican II après avoir détruit la doctrine, la liturgie, la discipline, les sacrements, détruit maintenant les monuments symboles de cette religion catholique dont elle fait table rase…

La Tribune de l’Art, investie dans la protection du patrimoine, s’insurge dans un article synthétique sur cette « nouvelle dénaturation de Notre-Dame » :

« Depuis quelques jours, un article publié dans The Telegraph et plusieurs autres dans la presse française [1] font craindre que le réaménagement prévu par le diocèse ne dénature l’intérieur de Notre-Dame de Paris. Si quelques informations distillées par ces articles sont erronées, ce projet qui sera présenté pour avis consultatif à la commission nationale du patrimoine et de l’architecture le 9 décembre prochain est effectivement mauvais, indigne de Notre-Dame et il doit être fermement combattu par les amoureux du patrimoine. Il est peu probable par ailleurs, même si nous ne nous plaçons jamais sur un plan qui n’est pas le nôtre, qu’il satisfasse les catholiques pratiquants, et encore moins une grande partie du clergé parisien dont nous savons déjà qu’il y et fermement opposé. Il est dommage que ces prêtres ne s’expriment pas davantage : la grande muette, c’est encore plus l’Église que l’Armée…

Contrairement à ce qu’on a pu lire dans le Telegraph donc, il n’est pas question d’enlever les autels des chapelles. En revanche, ces autels de Viollet-le-Duc seront entièrement dépouillés (ill. 1) : non seulement de leurs garnitures (ostensoirs, candélabres…), mais aussi des sculptures dessinées par l’architecte et sculptées par ses collaborateurs Geoffroy-Dechaume et Corbin. Quant aux confessionnaux, eux aussi dessinés par Viollet-le-Duc, ils seront enlevés de toutes les chapelles des bas-côtés : quatre d’entre eux étant déplacés dans des chapelles du déambulatoire. La DRAC ayant demandé que toutes les œuvres conservées dans la cathédrale y restent, les autres déambulatoires y resteront… mais seront installés dans les tribunes, ce qui les rendra totalement invisibles. Comment respecter une consigne à la lettre en en détournant complètement l’esprit.

Cette éradication progressive de Viollet-le-Duc n’est jamais que la poursuite d’un mouvement qui avait commencé dans les années 1960 et qui s’est poursuivi jusqu’à l’époque du cardinal Lustiger. Comme nous l’avons déjà écrit (voir l’article), les peintures murales de la plupart des chapelles de la nef avaient été « nettoyées », supprimant ainsi un des plus beaux ajouts de Viollet-le-Duc, un vandalisme dû au ministère de la Culture de l’époque, parfaitement scandaleux car tous ces décors étaient, comme toute la cathédrale, classés monuments historiques. Le cardinal Lustiger avait poursuivi cet effacement de l’œuvre du grand architecte en envoyant en dépôt la couronne de lumière (ill. 2) qui ornait la croisée du transept (et qui a depuis été récupérée par la basilique Saint-Denis), en supprimant la grille du chœur (ill. 3) et en enlevant les candélabres et la croix du maître-autel (ill. 4). Et aujourd’hui, donc, quand il faudrait faire l’inverse et « reviollet-le-duciser » Notre-Dame, on va poursuivre ce vandalisme en mettant en réserves les garnitures des autels des chapelles de la nef, et en déplaçant les sculptures.

Ces statues font pourtant partie intégrante des autels et sont donc « immeubles par destination ». Si Geoffroy-Dechaume est un grand sculpteur, ces œuvres faisant partie d’un ensemble décoratif n’ont jamais été conçues pour être montrées isolées, dans les bas-côtés, sur des piliers, comme on prévoit de le faire pour certaines d’entre elles. Il s’agit d’un non sens historique et artistique, comme le serait également la nudité d’autels qui n’ont jamais été conçus ainsi. S’il est vrai que certaines sculptures ont déjà été enlevées des autels – tout en restant dans leurs chapelles (ill. 5) – il serait nécessaire non pas de poursuivre ce mouvement mais bien au contraire de l’inverser en les réinstallant à leur emplacement d’origine.

Les chapelles des bas-côtés, seront ainsi dépouillées des derniers éléments dus à Viollet-le-Duc, à l’exception des vitraux de l’atelier Gérente. Mais leur réaménagement ira plus loin : la plupart d’entre elles se verront dotées, en pendant d’une œuvre ancienne, dont certains des Mays encore conservés dans la cathédrale, d’œuvres contemporaines dont on ne sait rien sinon qu’il faut faire confiance au génie des artistes si ce n’est à celui du clergé. Ce que l’on demande d’ailleurs à la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture, ce sera de valider un principe dont on ne connaîtra pas les détails, alors que le diable s’y loge selon l’adage bien connu, même dans un édifice religieux.

Hypothèse d’ornement d’une chapelle – Scénario mural

Les visuels et les descriptions prévoient notamment des projections lumineuses sur les murs et un environnement sonore. Mais aussitôt que l’on parle de cela au père Drouin, il affirme que ce ne sont que des « hypothèses » (nous en présentons une – ill. 6 – montrée par lui dans une [vidéo mise en ligne en mai dernier). Mais il s’agit bien de lutter contre ces hypothèses de peur qu’elles ne soient retenues. D’autant que parmi celles qui avaient été envisagées, il y avait bien le remplacement des vitraux qui a finalement été interdit par la ministre de la Culture. Imaginer, même comme « hypothèse » de retirer ces éléments constitutifs de la cathédrale de Viollet-le-Duc montre bien qu’on peut craindre le pire de cet aménagement liturgique.

Dans le document qui sera présenté à la commission est détaillée la « scénographie des chapelles » qui « devra incarner les thèmes du parcours catéchuménal ». Les murs mettront « en dialogue [2] » des « œuvres classiques », des « œuvres d’aujourd’hui », et le « Verbe », soit des « brefs passages d’Écriture et/ou de la tradition spirituelle ». La justification du père Drouin est que cela permettrait « l’accompagnement des visiteurs, pour initier les personnes de tradition non chrétiennes ou post-chrétiennes à l’intelligence du monument ».

Bien entendu, cette justification est absurde. Car s’il est tout à fait louable de vouloir faire comprendre la culture catholique à des visiteurs qui ne le sont pas, ou qui ne possèdent pas les clés de son histoire, cela peut se faire par bien des moyens plus légers – panneaux informatifs, podcasts, etc – que par des projections lumineuses ou des œuvres contemporaines telles qu’elles sont évoquées dans le document. On y voit en effet ce dont on nous dira bien sûr qu’il ne s’agit que d’une « hypothèse », les mots « Venez et voyez » en français, qui se dissolvent progressivement pour faire apparaître leur traduction en langue arabe, ou en chinois…

L’éclairage des chapelles (lumière « plutôt froide » au nord et « plutôt chaude » au sud…) sera complété par un éclairage de la nef dont on ne sait pas exactement à quoi il ressemblera, si ce n’est qu’il variera en fonction des jours, notamment à la période de Pâques. Les bancs, amovibles, seront ornés chacun d’un luminaire, et stockés quand ils ne seront pas utilisés dans la crypte de Soufflot, à l’aide d’un monte-charge qu’il va falloir construire…

La liturgie dont se prévaut le père Drouin est en réalité un mélange de Vatican II qu’il invoque notamment pour l’installation d’une cuve baptismale fixe au centre de la nef – ce qui n’existe pratiquement nulle part ailleurs – et de la création pure et simple d’une nouvelle pratique. Et même si une nouvelle liturgie venait s’opposer à la protection du patrimoine, ce serait à la première de s’adapter, pas à la seconde. Quand le père Drouin nous explique qu’il est impossible de faire revenir la couronne de lumière de Viollet-le-Duc, il prétexte une interdiction qui n’est nulle part formalisée et qui en réalité n’existe pas. Quand il refuse le retour de la grille de Viollet-le-Duc, il se base sur Vatican II qui n’impose en réalité jamais cela, d’autant qu’il suffit d’ouvrir ces grilles pour qu’elles ne viennent plus s’interposer entre la nef et le chœur.

Quant au « parcours catéchuménal » des chapelles, qui voudrait que les visiteurs passent de l’une à l’autre, renommées chapelle de la Genèse, d’Abraham, de l’Exode, des Prophètes, du Cantique, de la Sagesse, de la Foi et raison, de la Mystique, de la Charité, de l’Espérance, de la Mission, et Laudato Si, il s’agit encore bel et bien d’une création, d’une expérimentation qui ne peut pas être menée dans une cathédrale parmi les plus importants monuments historiques du monde, d’autant qu’elle implique des dégâts patrimoniaux majeurs.

Ajoutons que ces aménagements lourds vont avoir un coût important estimé entre 5 et 6 millions. Le diocèse a lancé une souscription, qu’on peut voir sur cette page. Mais le projet n’est ici qu’esquissé et trompeur puisque l’on y parle simplement de la « conception d’un nouvel axe liturgique, impliquant de nouveaux dispositifs d’éclairage et de son », sans aucun détail. On demande de l’argent aux fidèles sans que ceux-ci soient vraiment informés de ce que l’Église veut y faire et il est peu probable que cette souscription fût un succès s’ils en avaient connaissance.

On comprendrait mal que l’argent recueilli ainsi soit utilisé pour dénaturer Notre-Dame, mais on comprendrait encore moins que ce soit l’Église, avec les problèmes qu’elle connaît aujourd’hui (voir cet article), qui le finance directement.

L’état des chapelles de Notre-Dame était indiscutablement un vrai problème avant l’incendie. Mais le diocèse ne peut, pour justifier son programme, prétexter – ce qui est exact- qu’elles étaient sales, peu accessibles car souvent fermées, mal éclairées ce qui empêchait d’y voir correctement les tableaux, les sculptures et les garnitures des autels, ou même que les confessionnaux servaient de débarras…. Car qui était responsable de cette situation, sinon le clergé ? Nul ne peut se prévaloir des ses propres turpitudes.

La seule solution qui soit économique, et justifiée sur le plan patrimonial, serait de restaurer ces chapelles (ce qui va être fait par l’établissement public) ainsi que les œuvres qui s’y trouvent, de les remeubler avec les « œuvres d’art de la tradition » qui s’y trouvaient avant l’incendie, de laisser les sculptures sur les autels voire de les y remettre lorsqu’elles avaient été enlevées, de laisser en place les confessionnaux, qu’ils soient ou non utilisés, car il s’agit d’œuvres classées de Viollet-le-Duc, de remettre les lustres à leur emplacement d’origine dans la nef, de faire revenir la couronne de lumière, la grille du chœur, le superbe lutrin (ill. 7) et tous les aménagements encore conservés, mais déposés, de Viollet-le-Duc.

Cela ne veut pas dire qu’aucune œuvre d’art ne pourrait bouger : il n’est pas absurde d’installer, comme le prévoit le projet, le grand Magnificat de Jean Jouvenet (ill. 8) qui faisait autrefois partie d’une série de huit tableaux ornant le chœur dont une partie a disparu, dans le bas-côté droit, près de l’entrée. Il y sera plus facile à voir et à admirer, et à une meilleure hauteur, que dans la chapelle du déambulatoire où il se trouvait. D’autres œuvres pourraient changer de place, mais toujours avec le souci d’une cohérence historique, pas d’une liturgie expérimentale. Comment comprendre par exemple que le seul tableau de Lubin Baugin – sur les huit qu’il peignit pour la cathédrale – qui s’y trouve encore ne soit pas maintenu dans une chapelle de la nef (son emplacement d’origine) mais soit envoyé dans une chapelle du déambulatoire ? Comment imaginer que le tableau d’Agostino Carracci, San Bernardino da Siena qui protège la ville de Carpi d’une armée ennemie (ill. 9), ou (Saint Charles Borromée donnant la communion aux pestiférés de Carle van Loo (ill. 10), qui n’étaient pas montrés dans la cathédrale mais dans les tours, cachés au public, puissent ne pas y revenir [3] parce qu’ils ne correspondraient pas à la « liturgie » nouvelle ?

Le ministère de la Culture, qui par la voix de Roselyne Bachelot s’était à raison opposé à l’enlèvement des vitraux (voir la brève du 24/11/20) doit faire fortement entendre sa voix. Il peut s’opposer à une grande partie de ce projet, comme la dissociation des autels et des sculptures qui y sont fixés, classés monuments historiques, et probablement contre l’installation d’une grande cuve baptismale au centre de la nef qui doit, selon ce que nous a dit le père Drouin, être « fixée au sol », ce qui touche donc au monument. Il pourrait aussi imposer un classement in situ d’éléments indissociables de la cathédrale comme la couronne de lumières ou la grille du chœur, ce qui s’imposerait alors au clergé.

Le pouvoir du ministère sur le déplacement des œuvres ou la commande d’œuvres contemporaines est moins clair car l’affectataire dispose d’une certaine latitude dans ce domaine. Il reste qu’il lui serait difficile de s’opposer à une opposition ferme du ministère.

Mais celui-ci fera-t-il preuve de fermeté ? Les échanges qui ont lieu régulièrement entre le clergé et lui font craindre une fois de plus que celui-ci ne préfère transiger plutôt que de jouer son rôle de protecteur du patrimoine. Cela est d’autant moins probable qu’il s’agit ici de la DRAC Île-de-France dont l’action (ou plutôt l’inaction) est souvent critiquable [4].

Il reste donc, pour s’opposer aux projets du diocèse – dont on peut espérer qu’ils changeront avec la nomination d’un nouvel archevêque de Paris -, un outil très puissant : l’opinion publique. Celle-ci s’est fortement exprimée pour éviter qu’on ne dénature l’extérieur du monument. Il faut espérer qu’elle ne sera pas moins ferme pour qu’on n’en dégrade pas l’intérieur. Didier Rykner »

Francesca de Villasmundo

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