« Afin que la croix, où Dieu pendit, soit en

ma vie continuellement devant mes yeux »

De sainte Jeanne d’Arc, béatifiée par saint Pie X (18 avril 1909), canonisée par Benoît XV (16 mai 1920), et déclarée patronne secondaire de la France par Pie XI (2 mars 1922), on a dit et écrit énormément de choses, tant son épopée est extraordinaire et riche d’enseignements.

Mais, s’il est toujours instructif de détailler les exploits militaires de Jeanne, sa mission providentielle de libératrice nationale, son rôle de messagère de la politique divine, il y a, dans sa courte vie, un autre aspect fondamental, souvent oublié, presque toujours incompris, c’est la part qu’a eu Jeanne au salut de la France comme victime, on peut même dire comme martyre, à l’imitation de Jésus-Christ.

De toutes les leçons que nous offre l’histoire de Jeanne d’Arc, c’est peut-être la plus importante à retenir, la plus profonde, la plus surnaturelle, la plus intemporelle aussi, celle qui, par conséquent, s’applique à tous les temps et spécialement au nôtre.

Cet aspect de l’histoire de Jeanne jette en effet une profonde lumière sur la pédagogie de Dieu dans la conduite des âmes et dans la conduite du monde ; sur sa manière d’agir, mystérieuse mais adorable, pour sauver le monde pécheur.

Car c’est Dieu qui gouverne l’histoire.

Souvent, il laisse les hommes agir au gré de leur liberté blessée, tout en faisant servir leurs actions à l’accomplissement de sa volonté toute-puissante, pour qu’ils réalisent que sans lui, ils n’arrivent à rien. Mais, d’autres fois, il prend lui-même en main sa propre cause, si l’on peut dire, et se donne un instrument de son choix pour accomplir ses desseins.

Cet instrument, formé par lui, est toujours saint ; mais, comme c’est sa propre puissance que Dieu veut faire éclater, il est également presque toujours faible. N’est-ce pas justement le cas de Jeanne, comme ce fut le cas de saint Paul, de sainte Bernadette ou des pastoureaux de Fatima ?

Et, quoi qu’il en soit des desseins que Dieu poursuit dans ces interventions spéciales de sa Providence, il y a un principe fondamental qui revient toujours : à travers l’instrument qu’il a choisi, Dieu veut faire comprendre aux hommes deux choses :

  1. – d’abord, que « c’est la sainteté qui élève les nations et que c’est le péché qui rend les peuples misérables », comme dit le livre des Proverbes (Pr 14, 34) – le péché est en effet le grand mal, l’unique mal de l’humanité, la cause de tous ses malheurs ;
  2. – et, d’autre part, que le grand remède, l’unique remède, c’est la croix de Jésus. C’est pourquoi, tout ce qui vient de Dieu porte l’empreinte de la croix : l’œuvre de Dieu est nécessairement marquée du sceau de la souffrance rédemptrice. « Sine sanguinis effusione, non fit remissio – sans effusion de sang, il n’y a pas de rémission» a écrit saint Paul (He 9, 22).

L’exemple de Jésus-Christ – L’exemple de Jésus-Christ en est la meilleure preuve.

Le Sauveur a peu agi et beaucoup souffert ; l’Évangile est concis sur sa vie, mais il est prolixe sur sa passion, son procès et sa mort. Toute la vie de Jésus-Christ est orientée vers le calvaire. Sa grande œuvre, ce fut de souffrir et de mourir ; c’est par sa mort qu’il a sauvé et vivifié le monde. Jésus a voulu nous montrer que c’est la croix qui sauve le monde.

Nous avons beaucoup de mal à comprendre cette vérité et Dieu doit souvent nous la rappeler : le chrétien est un disciple du Crucifié ; il doit porter sa croix à la suite du Christ ; c’est comme cela que sa vie est féconde ; le sacrifice fait partie de l’essence du christianisme.

C’est pourquoi, dans la balance divine, pour le salut d’un peuple, une âme qui embrasse la croix, un martyr, pèse plus qu’un héros. C’est ce qu’enseigne l’Écriture : « Celui qui pâtit vaut mieux qu’un héros, et celui domine son âme vaut mieux que le guerrier qui conquiert des villes » (Pr 16, 32). C’est précisément le cas de sainte Jeanne d’Arc, héroïne s’il en fût, mais bien plus encore amie de la croix de Jésus.

La croix dans la vie de sainte Jeanne d’Arc

De fait, la croix et le sacrifice sont partout présents dans la vie de sainte Jeanne d’Arc : elle a fidèlement porté sa croix tous les jours, jusqu’au sacrifice suprême du bûcher de Rouen.

Sa mission – même sa mission politique – perdrait tout son sens, elle deviendrait même incompréhensible, si on la séparait de la croix et du bûcher de Rouen. La grande œuvre de Jeanne est surnaturelle bien plus que militaire ou politique. Ou plutôt, elle n’est militaire et politique que parce qu’elle est d’abord surnaturelle. Et cette mission surnaturelle est indissociable de la croix : par obéissance à Dieu, Jeanne a accepté d’être une victime immolée pour le salut de la France.

Et c’est pour cela que la vie de Jeanne ressemble si fort à celle de Notre-Seigneur. Elle reproduit presque trait pour trait la vie de Jésus-Christ. On peut dire que, comme Jésus, elle marche vers « son heure », l’heure de son supplice, même si elle n’en connaît pas d’avance les cruelles circonstances. Toute proportion gardée, on peut dire d’elle ce que saint Paul a écrit de Jésus : facta obediens usque ad mortem, mortem autem crucis.

C’est d’ailleurs ce qu’elle confessera sur le bûcher avant d’expirer en criant « Jésus ! » : « Les voix que j’ai eues étaient de Dieu. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par le commandement de Dieu ! »

La vie de Jeanne reproduit celle de Jésus-Christ

Reprenons le fil de la vie de sainte Jeanne d’Arc à la lumière de ces considérations.

1 – Dès le début, même si elle ne connaît pas encore sa destinée finale, Jeanne marche vers son calvaire.

Jusqu’à dix-sept ans, à l’exemple de son divin Maître, sa vie est humble et cachée. Elle est soumise à ses parents.

A partir de sa douzième année, tout en continuant les humbles tâches de sa vie obscure, elle vit dans un commerce constant avec l’archange saint Michel, puis avec les deux saintes que Dieu lui donne pour conseillères et pour assistantes. Douze ans, c’est l’âge où Jésus, retrouvé par ses parents au milieu des Docteurs du Temple, leur déclarait : « Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ? » Jeanne aussi, désormais, est tout entière aux affaires de son Dieu.

Remarquez que les deux saintes que Dieu lui a données pour la former, sainte Catherine et sainte Marguerite, sont deux vierges martyres. On rapporte de sainte Catherine qu’elle tint tête hardiment et confondit une assemblée de savants apostats, avant d’être condamnée à être déchirée par des roues dentelées et finalement décapitée. Quant à sainte Marguerite, elle a été décapitée à l’âge de 16 ans.

Et ce que ces saintes annoncent à Jeanne, c’est une mission redoutable, pleine de renoncements et de souffrances, qui va l’arracher à tout ce qu’elle aime, sa famille, sa maison, sa vie cachée, avec, pour toute récompense finale, la promesse de la conduire en Paradis.

2 – Jeanne ayant consentie à l’appel de Dieu, l’école de la douleur commence aussitôt. Elle doit se battre pour convaincre ceux qui doutent d’elle.

Elle est méprisée comme une visionnaire, repoussée comme une intrigante, exorcisée comme une démoniaque. Et quand elle obtient enfin d’être conduite auprès du roi, c’est pour y rencontrer de nouvelles épreuves, plus pénibles encore : elle doit endurer des soupçons injurieux, des dédains humiliants, des incompréhensions jalouses et haineuses, y compris de la part des gens d’Église qui auraient dû aider et favoriser sa mission divine. N’est-ce pas, là encore, l’écho de la vie de Jésus que les Pharisiens traitaient de Samaritain et de démon…

En même temps, l’exemple de ses vertus, sa pureté, son courage, ses propos si pleins de sagesse, jettent tous ceux qui l’approchent dans la stupeur. On s’émerveille de ses victoires et de l’art de la guerre qu’elle déploie dans les batailles. D’où vient que cette jeune villageoise illettrée possède de telles qualités ? Encore un reflet de celui dont les juifs disaient : « N’est-il pas le fils d’un artisan ? D’où vient qu’il parle avec une telle autorité ? » Autour de Jeanne, se reproduisent des scènes de l’Évangile : les foules se pressent, on veut la voir, toucher ses vêtements. Les pauvres, notamment la vénèrent.

3 – Mais Jeanne doit acheter par ses souffrances les victoires de son armée, la délivrance des villes et le triomphe du sacre de Reims. Elle est plusieurs fois blessée. Elle souffre dans son corps et dans son âme, et pleure souvent. Sans cesse, le ciel lui fait sentir que ce n’est pas elle qui agit, mais Dieu qui agit par elle. En elle se réalise ce que dit saint Paul : « Ma force n’est pas de moi, mais de Dieu, car c’est quand je suis faible que je suis fort : Cum infirmor, tunc potens sum » (2 Co 12, 10).

4 – C’est surtout après le sacre de Reims que Jeanne va consommer son sacrifice et mettre la dernière main à sa mission. Comme Jésus, elle achève sa vie par une douloureuse passion.

A partir de ce moment, ses voix se font de plus en plus silencieuses. Quand Jeanne volait à la victoire, Dieu la conduisait par la main, mais quand elle s’achemine vers le bûcher, Dieu se cache pour un temps et semble lui retirer son concours. Comment ne pas penser à Jésus criant du haut de la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? »

En août 1429, Jeanne marche sur Paris, mais, pour la première fois, malgré un plan de bataille très bien conçu, la victoire ne lui obéit pas. Blessée sous les murs de la cité, elle voudrait y mourir, mais la mort ne veut pas d’elle. Ses adversaires triomphent ; ses amis doutent et n’osent plus se prononcer en sa faveur. Ainsi, les apôtres eux-mêmes, témoins de tant de miracles, ont-ils abandonné et renié leur Maître « quand vint l’heure des méchants et la puissance des ténèbres » (Lc 22, 53) ; leurs convictions ont péri avec leurs espérances. Jeanne, de même, voit en un instant toute sa gloire passée s’effacer aux yeux des hommes ; le caractère surnaturel de ses expéditions les plus merveilleuses est oublié…

5 – Jeanne, abandonnée et trahie par les siens, est capturée à Compiègne le 23 mai 1430 et vendue à l’ennemi, comme son divin Maître.

La prison s’ouvre pour elle, prison affreuse, où l’attendent des pièges, des supplices et des perfidies ignobles. Pour la juger, un tribunal est érigé par la haine ; un évêque, Cauchon, nouveau Caïphe, le préside. Aux voix du ciel qui la rassurent, on lui oppose la voix de l’Église – ou plutôt la voix prétendue de l’Église, car les juges qui l’interrogent, bien qu’ils soient hommes d’Église, ne sauraient représenter la véritable Église. L’Église parlera plus tard, et réhabilitera Jeanne ; mais, pour l’heure, c’est le temps de la puissance des ténèbres et de la confusion.

Comme Jésus, Jeanne est interrogée, jugée, condamnée avec tout l’appareil des formes légales et le cérémonial imposant de l’orthodoxie officielle. Mais Jésus était Dieu ; elle, elle n’est qu’une faible jeune fille. Alors, si l’Homme-Dieu a frémi, s’il a sué une sueur de sang, s’il a eu besoin qu’un ange vînt le soutenir dans son agonie, s’il a demandé que le calice de la douleur passât loin de lui, comment s’étonner du trouble de Jeanne, de ses craintes, de ses larmes, de ses hésitations passagères ? Loin de nous scandaliser de trouver en elle cette horreur de la souffrance et de la mort qui vient de la nature, nous admirons au contraire la marque d’une vraie sensibilité qui donne plus de prix à son sacrifice et à sa résignation. Le chrétien n’est pas un stoïcien ; il sent vivement la douleur et il avoue qu’elle est un mal ; il ne va pas au-devant d’elle, mais il l’accepte quand elle est là.

6 – Bien d’autres traits encore font ressembler la mort de Jeanne à celle de Notre-Seigneur. Au pied de son bûcher, elle s’attendrit sur Rouen, comme Jésus sur Jérusalem ; elle prédit et déplore la perte de son juge, comme Jésus celle de Judas ; elle pardonne à ses bourreaux.

A sa demande, on lui donne une petite croix de bois qu’elle tient entre ses mains et couvre de ses baisers avant de la placer sur son sein. Puis elle supplie qu’on tienne élevée devant elle la croix de procession de l’église voisine jusqu’au moment de sa mort, « afin que la croix, où Dieu pendit, soit en ma vie continuellement devant mes yeux ». Elle meurt dans les flammes, les yeux fixés sur la croix, en criant plusieurs fois le saint nom de Jésus.

Que seraient sainte Jeanne d’Arc et sa mission sans la croix ?

A la suite et à l’image de Notre-Seigneur, Jeanne a vraiment été une victime immolée pour le salut de la France.

Demandons-nous : si Jeanne d’Arc, après le couronnement de Reims, était rentrée dans sa chaumière de Domrémy et qu’elle y eût achevé ses jours dans les travaux obscurs de la vie champêtre, qu’en resterait-il aujourd’hui, que pourrions-nous en dire ? Des ombres douteuses se mêleraient aux rayons de sa gloire ; sa mémoire se partagerait entre la légende et l’histoire. On louerait peut-être encore l’héroïne, mais l’œuvre sainte et surnaturelle de Dieu disparaîtrait. L’essentiel serait perdu parce qu’il y manquerait le sceau de la croix.

Le mal qui menaçait la France au 15e siècle n’était pas seulement, ni d’abord, politique et militaire, il était religieux. La France possédait un trésor bien plus précieux que son indépendance nationale : sa foi catholique, son orthodoxie, et c’est ce trésor qu’elle risquait de perdre. Que la France devînt anglaise, un siècle plus tard, elle cessait d’être catholique ; ou bien, si elle résistait à ses dominateurs, elle se précipitait, comme l’Irlande, dans des luttes et des calamités sans fin. On a justement fait remarquer que les juges anglais qui prononcèrent la sentence de Jeanne ont prophétiquement signifié, cent ans à l’avance, leur propre condamnation. Ils ont écrit sur la mitre de Jeanne : « Hérétique, apostate, schismatique, mécréante de la foi catholique ». Or ce sont là les qualificatifs qui conviennent exactement à la rébellion anglicane.

A ce péril religieux, il fallait un remède surnaturel ; quand la religion du divin Crucifié est en cause, les prodiges de valeur ne suffisent pas, il faut des prodiges de douleur ; il faut la croix.

Telle est la leçon qu’il nous faut retenir et vous voyez comme elle est d’une brûlante actualité. La foi catholique est aujourd’hui en péril de mort ; l’apostasie est universelle. Et ce n’est plus seulement la France qui est menacée, c’est l’univers, c’est l’Église elle-même.

Alors, pour conjurer ce mal, il faut des prodiges de prière et de sacrifice. C’est ce que Dieu nous dit à travers la Pucelle d’Orléans.

Comme l’a très justement dit Lucie de Fatima : « N’attendons pas que vienne de Rome un appel à la pénitence de la part du Saint-Père pour le monde entier ; n’attendons pas non plus qu’il vienne des évêques dans leur diocèse, ni non plus des congrégations religieuses. Non. Notre-Seigneur a déjà utilisé bien souvent ces moyens et le monde n’en a pas fait cas. C’est pourquoi, maintenant, il faut que chacun de nous commence lui-même sa propre réforme spirituelle… »

Soyons des amis de la croix

Un dernier mot : n’ayons pas peur de la croix. Dieu ne nous demande pas des sacrifices au-dessus de nos forces et les croix qu’il nous donne à porter, il les porte avec nous.

Ne nous faisons pas une fausse idée de la croix. La croix n’est pas synonyme de vie effrayante, morose, misérable, triste, déprimée… Cette image caricaturale est celle que colportent les ennemis de Jésus-Christ qui veulent nous faire croire que les chrétiens sont des gens qui ont une mentalité d’esclave et de chiens battus.

Ce n’est pas du tout l’esprit de sainte Jeanne d’Arc. Elle est tout le contraire. Hardie dans les batailles, hardie devant ses juges, tout en restant très humaine, très sensible, très joyeuse, elle nous montre que la croix n’est pas l’étendard des vaincus mais des vainqueurs, comme le proclame Notre-Seigneur dans l’Apocalypse : « Vincenti, à celui qui aura su vaincre, je donnerai de siéger avec moi sur mon trône, comme j’ai été moi-même vainqueur et je suis allé siéger avec mon Père sur son trône » (Ap 3, 21).

Que Notre-Dame des victoires nous donne l’amour de la croix !

Un Père Dominicain

Avrillé,  Dimanche 12 mai 2024, en la fête de la solennité de Sainte Jeanne d’Arc

Autre sermon des Dominicains d’Avrillé :
Jeudi 9 mai 2024, en la fête de l’Ascension de Notre-Seigneur

Fabien Laurent

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