La Fabrique de l’homme occidental est un ouvrage du philosophe Pierre Legendre qui se conclut par des pages sur la clef de l’âge moderne : le parricide.

La comparaison est moins échevelée qu’il ne semble : le journaliste aujourd’hui est un mec qui a des opinions (les bonnes), pas quelqu’un qui cherche les faits, les vérifie, les recoupe, les corrobore à de multiple sources. On est dans le meurtre du père, et l’inversion des valeurs.

Le célèbre auteur de romans d’espionnage John Le Carré, lorsqu’on lui demanda s’il regrettait la Guerre Froide, son fond de commerce, répondit qu’il regrettait « Les ambigüités » de la Guerre Froide, puisque pour prouver qu’elles étaient réelles, les démocraties du Monde Libre, devaient autoriser des voix dissidentes, une information pluraliste, autoriser les Partis Communistes. Que tout cela paraît éloigné à une époque où les médias font entendre une voix unanime, à peu de choses près, sur tous les sujets.

À Moscou et à Kiev, d’où j’envoyais mes articles en anglais à la maison mère, nos universités étaient beaucoup plus rigoureuses. Si les journalistes punks américains avec qui on travaillait étaient à peu près dingues, il ne plaisantaient pas avec la déontologie : les faits étayés et prouvés. Sur quelques reportages vaseux où j’en étais réduit à broder, on annula ma copie. Bonne école du terrain.

Plus tard, déjà formé, on m’orienta vers « l’intelligence économique », c’est à dire du renseignement économique, au sujet de l’Ukraine. Les instituts géopolitiques qui s’occupent de renseigner les grandes firmes, s’ils sont plutôt fiables, sont très « formatés ». Des sources alternatives intéressaient les banquiers pour lesquels je travaillai pendant une année environ. Si le véritable journalisme intéresse encore quelqu’un, je lui conseillerais cette école.

Le trader qui vous paie travaille devant trois écrans : celui du centre lui sert à ses transactions, sur ceux de gauche et de droite défilent des informations qui lui permettent de s’enrichir à la nanoseconde. Les notes doivent être exactes et concises. Ce qui l’intéresse c’est la réalité, ou du moins un tableau qui s’en rapproche au mieux. S’il n’est pas satisfait de ce qu’on lui donne, le trader vous vire aussitôt. Les opinions, jugements, états d’âme du rédacteur, il s’en fout. Lorsque j’appris par des sources locales qu’en 2014 il y avait eu plus de morts sur les routes d’Ukraine que dans la guerre du Donbass, je décrochai une augmentation. Le trader vendait de l’assurance de convois routiers.

La guerre actuelle en Ukraine se double bien sûr d’une guerre de l’information. Présentée comme un fait nouveau, elle a toujours existé. Elle est simplement multipliée par les moyens modernes d’immédiateté entre autres.

Les Russes ont toujours été désavantagés sur ce front-là, pour les raisons linguistiques et culturelles que l’on sait. Lorsque l’Allemande du Conseil Européen coupe toute source accessible en anglais notamment à l’information russe, elle ne fait que répéter ce qui s’était déjà passé pendant la guerre de Géorgie en 2008. Yasha Levine, journaliste russo-américain, écrivait à l’époque :

OPÉRATIONS PSYCHOLOGIQUES

DÉFINITION (US ARMY) : Les opérations psychologiques (PSYOPS) sont focalisées sur le domaine informatif du champ de bataille. Les PSYOPS cherchent à provoquer, influencer ou renforcer les attitudes, le raisonnement et le comportement de dirigeants étrangers, leaders de groupes et d’organisations dans une direction favorable à des objectifs militaires et nationaux amis.

ANALYSE : Pas besoin de réfléchir. La Géorgie a dominé le champ de bataille psychologique depuis le début. Comme l’a découvert MARK AMES (voir: « La Guerre Froide des néo-cons II« ) les dirigeants géorgiens passaient des coups de fil en PCV à tous les gens influents de Wall Street ou peu s’en faut, les persuadant que la Géorgie était victime d’une agression russe au moment où les rockets géorgiennes rasaient Tskhinvali. Et ça se passait avant même que la Russie fasse son entrée officielle dans la bataille. Saakashvili s’est arrangé pour être disponible 24/24 pour des interviews de CNN ou de la BBC. Il a répété les mêmes phrases simples en un anglais quasi-impeccable, toujours à proximité d’un drapeau de l’UE. « La Russie est l’agresseur. Nous sommes un petit pays démocratique. Aidez-nous ». La Géorgie utilisait « l’effet CNN » comme aiment à le dire les militaires, d’une façon extrêmement efficace. L’effet pro-géorgien CNN était si puissant, en fait, que CNN s’est même servi d’images de Tskhinvali dans un reportage sur la destruction de la ville géorgienne de Gori. Vous pouvez vérifier.
Les Russes se sont contentés de convoquer une réunion d’urgence du Conseil de Sécurité de l’ONU pour une résolution exigeant que la Géorgie et l’Ossétie du Sud déposent les armes. Une opération psychologique de portée minime, surtout qu’elle n’était pas soutenue par les Etats-Unis.

GUERRE ÉLECTRONIQUE

DESCRIPTION (US ARMY) : La guerre électronique se déroule dans tout l’éventail électromagnétique, y compris la radio, les ondes visibles, les infra-rouges, le micro-onde, l’énergie dirigée, et toutes les autres fréquences. Ce qui inclut un éventuel ciblage des mass média et des moyens de communication.

ANALYSE :
Les deux camps sont ici à peu près à égalité. Les deux pays ont monté des attaques cybernétiques sur des moyens d’information et des sites gouvernementaux. La Géorgie, toutes affaires cessantes, a commencé par bloquer toute émission de la télé russe sur son territoire et l’accès à tous les sites.ru. La Russie a fait la même chose, mais malgré ces célèbres hackers russes, la Géorgie a réussi à prendre l’avantage. Parvenant non seulement à faire sauter tous les reportages sur les attaques (cybernétiques) russes grâce à l’efficacité de sa contre-propagande, mais surtout, et c’est la grande victoire sur ce terrain de la Géorgie, en réussissant à bloquer le site web de Russia Today, la seule station de télé en langue anglaise couvrant les événements d’Ossétie du Sud.

Les Russes ne pouvaient pas s’aligner. Comment l’auraient-ils pu ? Foutre en l’air cnn.com ?

Il suffit de relire ces lignes et de les comparer au scénario actuel, mettant en scène Zelenski, 24/24, pour comprendre que dans cette guerre cruelle qui déchire l’Ukraine et où il n’est pas question de prendre parti, le même plan est appliqué, quasiment à la lettre. La Russie est dépeinte comme l’agresseur, ce qui est le cas… Mais les très réelles menaces qui pesaient sur le Donbass encerclé et ont mené en partie à l’invasion sont évacuées d’un trait de plume.

On reconnaît aujourd’hui que les Russes, s’ils sont toujours les outsiders dans cette guerre-là, se sont un peu améliorés. Mais sans moyens de communication ? Les décisions d’implanter RT et Spoutnik en Occident ont été le fruit d’une très longue prise de conscience. Le correspondant de guerre Guénnadi Alekhine, qui vient de publier un livre « De ce Côté-là de la Tchétchénie » (disponible uniquement en russe) mentionne un « Kavkaz-Centre » pendant les campagnes de 95 et 99 toujours prêt à diffuser, auquel les journalistes avaient pris l’habitude de s’adresser par soif de sensationnel, y compris en Russie. Celui-ci avait annoncé un certain nombre de fausses défaites russes, notamment en Ingouchie, où une colonne blindée avait facilement repoussé les paramilitaires en embuscade.

Plus tard, il explique d’après des documents retrouvés au QG de Doudaïev, le plan de guerre de l’information tchétchène :

Avant même l’entrée des troupes en Tchétchénie, un certain U… non sans aide de conseillers occidentaux, avait déposé sur la table de Doudaïev, alors président de la république insurgée, un plan détaillé de diversion idéologique contre l’armée russe. Un plan de guerre de l’information. En voici la teneur :

  1. La thèse du rôle spécifique des journaux, de la radio, de la télévision comme instrument de la guerre idéologique. Avec leur aide il fallait diffuser du matériel, orienté sur la discréditation de l’image du soldat russe et de l’incapacité de l’armée russe entière.
  2.  Cette position fondamentale était définie non par la nécessité d’informer les publics du pays et étrangers sur les évènements en cours, mais sur la création des évènements eux-mêmes. Dans ce but, on admettait l’utilisation de n’importe quel moyen de communiquer l’information : de la tromperie volontaire et la désinformation jusqu’à des manipulations plus subtiles et de plus longue durée de l’opinion publique.

Ce plan a joui d’un succès important. Beaucoup des représentants des médias, y compris les nôtres, les Russes, s’adressaient à U… à la recherche d’une « information brûlante » et d’un AUDIMAT en hausse…

L’Ours a mûri. Il sait qu’il ne doit s’attendre, sur ce front-là, à aucune objectivité. Cette machine de guerre-là aussi est en marche, c’est un rouleau compresseur.

On n’en veut pour preuve qu’un seul incident, survenu hier. Une journaliste — les médias préfèrent envoyer des femmes sur le front, c’est plus frappant — présente en Ukraine cherche à communiquer avec l’auteur de mémoires de guerre en Transnistrie parues récemment qui vit à Moscou. Elle me contacte. Elle ne parle pas russe, mais anglais. Elle ne connaît ni la langue, ni la culture, ni le pays où elle se trouve. Ce qui signifie qu’elle, correspondante d’un hebdomadaire parisien connu, est très vraisemblablement baladée dans un pool de journalistes occidentaux attachés à l’armée ukrainienne, surprotégés, sans aucune source alternative, sans possibilité de communiquer avec la population, sans possibilité de comparer les informations diffusées par l’un et l’autre camp pour en tirer une version équilibrée. L’intermédiaire avec la population locale est assuré par un traducteur de l’administration ukrainienne, de même qu’on recopie les communiqués militaires d’un seul bord.

La semaine prochaine, les lecteurs découvriront un reportage en immersion sur le front, avec force victimes et témoignages, de vives émotions téléguidées, de photos terrifiantes — ce trou-là, sur la route, c’est un obus russe — sans la moindre contradiction.
Il en est ainsi dans tout l’Occident.

Roger Gramanic

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