Dans un article du journal Le Parisien (16 mars 2012), Bruno Bilde est présenté comme « l’un des artisans » de la stratégie de dédiabolisation du Front national.

C’est donc d’autant plus légitime de s’intéresser à lui, maintenant qu’il est devenu l’un des huits députés du Front National.

Pour en revenir au sujet de notre série d’articles, l’homosexualité notoire de Bruno Bilde et de Sébastien Chenu a-t-elle une influence sur leur activité politique et sur la ligne du néo-FN ? Une partie de la réponse se trouve dans notre précédent article. Mais poursuivons…

En avril 2016, le site LGBT Yagg publie une interview de la journaliste indépendante Marie-Pierre Bourgeois, qui vient alors de publier un livre intitulé Rose Marine et sous-titré Enquête sur le FN et l’homosexualité.

Pourquoi avoir abordé ce sujet de l’homosexualité au Front national?

Pour plusieurs raisons. D’abord parce que quand je lisais des articles là-dessus, c’était très souvent des portraits, c’était Sébastien Chenu, c’était Florian Philippot, Julien Odoul, toujours des trajectoires individuelles. On n’essayait jamais de remettre ça dans un grand contexte. J’avais envie de voir s’il y avait un vrai sujet derrière, quelque chose de plus profond, quelque chose dans les racines du Front National. Ça, c’est la raison personnelle. C’est aussi un livre qui est né de la «Manif pour tous», quand on a vu presque toute l’extrême-droite dans la rue, à l’exception très notable de Marine Le Pen et de Florian Philippot. C’est également là que l’on a vu émerger Marion Maréchal-Le Pen, qui s’est construite médiatiquement et politiquement. Les premières tensions politiques entre la tante et la nièce se sont faites à partir de la question homosexuelle. Je trouvais ça très intéressant pour un parti qui se présente désormais comme moderne, qui a essayé de se débarrasser de ses oripeaux antisémites, d’essayer maintenant de se débarrasser de ce soupçon d’homophobie. La question homosexuelle est marqueur de modernité au FN.

Quelques jours plus tard, toujours en avril 2016, c’est le magazine homosexuel Têtu qui publie une interview de Marie-Pierre Bourgeois.

Comment expliquer le tournant du 1er mai 2011 quand Marine Le Pen intègre les « homosexuels » comme catégorie dans son discours ?

Il y a plusieurs raisons. Louis Aliot, le compagnon de Marine Le Pen, explique que lorsqu’elle a pris la tête du parti, elle a constaté qu’il y avait de plus en plus d’homosexuels qui rejoignaient les rangs du FN, motivés par leur « peur » de l’islamisme. (…) Enfin, cela lui permet de prendre ses distances avec la vieille garde du parti comme Bruno Gollnisch. (…)

Marine Le Pen fait-elle exprès de recruter des collaborateurs qui ont un passé dans la communauté gay ? Je pense par exemple à Julien Odoul, qui avait même fait la couverture de TÊTU à une époque où il n’était pas encore entré en politique…

Il y a tout d’abord un phénomène de cercles concentriques. Un politique aura plus envie de recruter un collaborateur qui lui ressemble. Pour ce qui est de Marine Le Pen, non seulement elle dirige le parti, mais elle anime aussi les fêtes du FN : elle aime chanter, danser. Pour l’accompagner dans son goût pour la fête, elle préfère s’entourer de collaborateurs plutôt jeunes. Sébastien Chenu [fondateur et ancien membre de GayLib à l’UMP, NDLR] et Julien Odoul sont des symboles politiques : cela signifie qu’elle est capable de recruter des homos de droite dans son giron. Ils disent eux-mêmes entendre moins de propos homophobes au FN qu’aux Républicains. (…) Pour Sébastien Chenu, qui a gravité dans la droite centriste avec Christine Lagarde, on peut même parler de prise de guerre. Il donne chair aux clins d’oeil réguliers que fait Marine Le Pen aux homosexuels de droite qui se sentent mal à l’aise chez les Républicains.

Elle a même défendu bec et ongles Sébastien Chenu lorsqu’il a rejoint le Front national sous les invectives de Bruno Gollnisch notamment.

Tout à fait. Elle a confié à Sébastien Chenu : « Ils [la vieille garde du FN] ont voulu tester la longueur de ma laisse. Ils ont vu que j’étais une femme libre ». (…) Mais elle est dans une situation compliquée : elle veut incarner ce nouveau visage, alors que le fossé est grand entre ce qui se passe au siège du parti à Nanterre, que les anciens qualifient de « cage aux folles », et ce qu’on entend dans les fédérations composées de gens plus âgés, souvent arrivés au FN par Jean-Marie Le Pen. (…) Ses opposants au sein du parti parlent d’une « Dalida » qui serait à la tête d’une « cage aux folles »…

Selon vous, Marine Le Pen entretient-elle cette image ou le fait-elle de manière inconsciente ?

(…) elle renvoie de façon très calculée cette image de femme forte qui n’hésite pas à se disputer avec les plus traditionalistes pour moderniser le parti. (…)

Comment expliquer cette différence entre la tante et la nièce, comme si les valeurs étaient inversées ?

(…) Marine Le Pen avait décidé de ne pas prendre part à la Manif pour tous et l’engagement de Marion l’arrangeait d’une certaine manière. Cette division était organisée, permettant à la fois de séduire les plus conservateurs tout en gardant dans le giron du parti les plus ouverts sur les questions familiales. (…)

La place de « numéro un bis » de Florian Philippot, comme vous l’analysez, n’est-elle pas tout simplement due au fait qu’il ne fait pas partie de la famille de Marine Le Pen ?

Non, il ne s’agit pas d’un problème de dynastie : quand Florian Philippot arrive, Marine Le Pen cherche des idées. Il arrive au parti avec une grille de lecture très construite qui intéresse fortement Marine Le Pen. Il faut voir Florian et Marion comme un duo : le premier est tourné vers les plus diplômés et urbains et la seconde vers les plus catholiques et les ruraux. Marine se tient quant à elle sur cette ligne de crête en demandant à l’un ou à l’autre d’agir en fonction de ses besoins. (…)

Ce qui pose problème aujourd’hui pour les plus traditionalistes du parti avec Florian Philippot et Sébastien Chenu, c’est que leur homosexualité est publique. Elle a même d’ailleurs été politique pour Sébastien Chenu puisqu’il en avait fait un engagement quand il a cofondé Gaylib à l’UMP. (…)

Les gays et les lesbiennes qui adhérent au FN sont-ils tous issus de milieux bourgeois ?

Indiquons d’abord qu’il y a très peu de lesbiennes dans les sphères visibles du FN. A une exception près, Vénussia Myrtil. Elle vient d’un milieu populaire, elle est métisse et ouvertement lesbienne. En la voyant s’investir dans le parti, Marine Le Pen s’est dit que la faire monter serait bon pour son image de modernisatrice. Or très vite, la situation dérape.Elle a d’ailleurs été victime de propos homophobes extrêmement violents. Elle a beau être revenue dans le giron du FN ces derniers mois, je l’ai senti encore très touchée par les attaques dont elle avait victime de la part des plus conservateurs au parti. Un contre-exemple serait le maire d’Hénin-Beaumont, Steeve Briois. D’après ses contempteurs, il a longtemps eu la réputation de faire monter dans les échelons des militants de province, au profil souvent « passe-partout. » Florian Philippot est dans une logique différente. Il aime s’entourer de jeunes gens éduqués, au profil urbain. (…)

Vous commentez évidemment les chiffres du vote FN des homos mariés aux dernières régionales… Pensez-vous que cette adhésion massive va s’accentuer ?

Il n’y a aucune raison pour que cela s’arrête. Les crispations religieuses et idenditaires sont de plus en plus fortes dans le débat public. On peut donc supposer que cette surreprésentation des homos dans le vote FN va continuer. L’intersectionnalité des luttes était plus vivace quand les homos étaient discriminés de façon très forte. Aujourd’hui, ce sentiment de faire partie d’une minorité discriminée au même titre que d’autres communautés souvent montrées du doigt a majoritairement disparu. Pour le Fhar ou encore Gai Pied, le mariage était le symbole petit-bourgeois par excellence. Se marier signifie aussi rentrer dans le moule des normes sociétales. Il devient dès lors plus difficile de se considérer soi-même comme appartenant à une minorité.

(A suivre)

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