
Un homme de cinquante ans a perdu la vie,
hier, dans une station de métro lyonnaise.
Il était aveugle et, croyant se diriger vers la sortie, il a chuté sur les rails, où il est décédé malgré l’intervention de 27 sapeurs-pompiers dépêchés sur les lieux pour le secourir, alors qu’il était en arrêt cardiorespiratoire.
On évoque à tout propos de nos jours la distinction entre « faits de société » et « faits divers ».
Et assurément, les quelques médias qui en ont parlé ont classé cet accident dans la deuxième catégorie. Il en dit pourtant long sur la démocratie cybernétique du tous connectés et chacun pour sa pomme qui est la nôtre.
L’accident s’est produit à onze heures, en pleine matinée. À cette heure, il y a du passage à la station Masséna, dans l’un des arrondissements les plus huppés de la capitale des Gaules. Il est certain qu’un tel événement eût été impossible au temps, encore récent, où les usagers des transports en commun n’avaient pas, tous et toutes, le nez plongé dans leur smartphone et le cerveau occupé ailleurs, toujours ailleurs… Nous sommes familiers avec la propagande
L’indifférence au réel est un fait de société majeur, car elle touche chacun d’entre nous dans ce qu’Orwell appelait la vie ordinaire et la décence commune.
« Mais si le but poursuivi était, non de rester vivant, mais de rester humain, qu’importait, en fin de compte, la découverte des faits », écrit ce dernier dans 1984.
La description qu’il livra d’un quotidien mécanisé, d’une novlangue soumise aux impératifs de la marchandise, anticipa de beaucoup les rouages et les réseaux de l’idéologie cybernétique : selon lui, on ne pouvait la combattre qu’en renouant avec le bon sens et la réalité de la vie ordinaire.
Un autre point est à remarquer, cette novlangue, précisément. C’est le langage du système, fait d’euphémismes et de périphrases dont le but est d’établir cette distance entre le réel et nous : voici, pour exemple, le communiqué du Sytral, l’organisme qui gère les transports en commun lyonnais, annonçant la triste nouvelle, vendredi 19 juin 2026 à 15h41 : « Les premiers éléments indiquent qu’une personne déficiente visuelle se déplaçait sur le quai au moment de l’accident et n’aurait pas identifié la limite de sécurité matérialisée par les dalles podotactiles, entraînant sa chute sur les voies ».
Ce que le journaliste qui relate les faits dans la feuille de chou local exprime ainsi : « Le quinquagénaire, non-voyant, serait tombé accidentellement sur les voies du métro, vers 11 heures, alors qu’il cherchait la sortie, selon une source sécuritaire. Il n’aurait pas détecté avec sa canne la bande podotactile. »
Il ne s’agit plus de choisir des mots en fonction de leur sens, ni d’utiliser des images pour rendre plus clair l’énoncé d’un fait réel; il s’agit d’agglomérer des éléments de langage prêts à l’emploi, et à de rendre le résultat conforme à la loi.
Il est donc certain qu’en dernier ressort, une langue doit son déclin à une volonté politique croisant des causes idéologiques et des intérêts économiques, non à une population qui se mettrait à « parler mal ».
Nous sommes tellement habitués au ridicule de cette novlangue artificielle, utilisée du sommet de l’État au fin fond des sous-préfectures, que non seulement nous ne formalisons plus de la pérennisation d’un tel processus, mais de surcroît nous voyons le monde à travers ces normes et ces bornes qu’elle installe dans les esprits.
La volonté des féministes d’imposer partout le langage inclusif n’est-il pas, si j’ose dire, l’exemple le plus parlant de ce pouvoir normatif des mots ?
On dit souvent qu’un peuple qui a perdu sa langue a perdu son histoire et son identité.
C’est exact, car la langue demeure, avec le sol, le ciment essentiel de l’une et de l’autre. Rajoutons qu’en perdant la faculté de nommer le réel à bon, escient, il perd aussi sa raison d’être, ce fameux « vivre ensemble » qu’on appelait naguère l’urbanité, qui commence par guider un aveugle lorsqu’on le voit se diriger vers un précipice.
Dans le monde cybernétique, tout est fait pour qu’on ne le voit plus et qu’à sa suite, on tombe dedans.
Le Petit Béraldien
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