« À cette France qui est belle, qui fut glorieuse, et pour laquelle je prie, je ne refuserais ni mon travail ni mon sang, si elle le demandait. Mais je ne lui donnerai pas ma conscience et mon âme ; je ne serai pas l’approbateur de ses folies, le panégyriste de ses hontes, le complaisant de ses crimes. »

Louis Veuillot naquit dans un foyer où l’on vivait en dehors de la religion. À l’âge de vingt-quatre ans, un ami l’invita à l’accompagner lors d’un voyage à Rome. Louis Veuillot accepta avec l’intention de voyager en touriste. Il en revint chrétien, fervent chrétien, et chrétien farouchement anti-libéral.

Rome et Lorette fut l’ouvrage qu’il consacra pour relater le fait ; quelques détails sur les circonstances qui entourent sa conversion, sur les derniers sursauts contre la puissance de la grâce, mais en somme, Louis Veuillot est concis : sa conversion est l’effet d’une grâce purement gratuite de la miséricorde divine.

Un des chapitres les plus « engagés » de Rome et Lorette est intitulé « Politique. À un ancien collaborateur« . Ce chapitre – le 54ème –  parut pour la première fois, sous cette forme, dans la deuxième édition, fusionnant deux chapitres séparés de la première.

Le texte que nous proposons à votre lecture est un condensé de la pensée de cet illustre écrivain catholique sur ce qu’est et sur quoi repose un engagement en politique. On peut retrouver cette pensée résumée dans L’Illusion libérale, essai qu’il a publié en 1866,  où il affirme : « On ne peut rien qu’avec la religion, par la religion et pour la religion. Dieu par qui nous sommes capables de liberté est le premier maître. »

Politique. À un ancien collaborateur

Tu désires savoir si mon esprit a gardé quelques restes des passions politiques dont nous faisions les graves hochets de notre jeunesse, occupée à se créer un culte et des adorations. Quand je te parle de ton âme et de tes devoirs envers Dieu, tu refuses de m’écouter : que t’importe donc ma pensée sur de moindres choses ? D’où te vient aujourd’hui ce désir ? Je vais te révéler un secret que tu voudrais te cacher à toi-même : Dieu te fatigue. Aux prises avec la vérité, qui harcèle ton cœur, tu cherches un terrain où tu puisses la combattre ; tu la sollicites de t’offrir des lumières qu’il te soit possible d’éteindre, pour avoir ensuite une bonne raison de ne point suivre celles qui brillent toujours. Si je te présente des idées politiques (des idées car des passions je n’en ai plus), tu affecteras de les prendre pour des dogmes de ma foi ; tu les combattras …, et, facilement vainqueur de ces dogmes de fantaisie, tu croiras peut-être avoir défait les dogmes sacrés et véritables à l’ombre desquels veulent se tenir toutes mes pensées. Quelle folie est la tienne ! Dieu nous ordonne d’être sincères, doux, patients, d’aimer nos frères ; de leur faire le plus de bien que nous pourrons, d’obéir aux lois, de respecter les supérieurs : c’est tout, et voilà ma politique. M’est-il interdit, si je le veux, d’avoir de l’affection pour telle théorie de gouvernement plus que pour telle autre ? Suis-je forcé d’aimer ceci, de rejeter cela ? d’être à Apollo, d’être à Céphas ? Nullement. Je suis forcé d’être à Jésus-Christ, d’aimer mes frères comme il les a aimés, d’être soumis aux lois comme il s’y est soumis. Et du reste je suis libre ; je prends, sans engager la foi, sans enfreindre un seul de mes préceptes, le parti qui me convient, dans les choses abandonnées à la libre dispute des hommes.

Maintenant te plaît-il encore de connaître à quel parti j’ai pu m’arrêter, moi qui nais à tout, comme je viens de naître à la foi ? — Enfant des derniers et des plus ignorants du pauvre peuple, j’étais certes sans engagements d’aucune espèce. Je ne dois rien à la monarchie, rien à la république, rien à la charte ; je ne dois rien à la société. Sous aucun régime, et dans aucun lien du monde, je ne pouvais naître plus sauvage, je ne pouvais vivre plus abandonné que je ne suis né et que je n’ai vécu. En naissant, mes parents et moi, nous avons, il est vrai reçu le baptême ; est-ce par le soin des hommes, on par la miséricorde de Dieu ? Ce baptême, notre unique bien, la société nous en avait laissé perdre la grâce ; la seule clémence de Dieu nous l’a rendue, Dieu lorsqu’il envoie un missionnaire baptiser quelque idolâtre aux confins du monde, ne fait pas pour ce prédestiné un miracle plus grand que celui dont moi et les miens devons le bénir. Que j’aie appris à écrire dans mon jeune âge, au lieu d’apprendre, comme un enfant de l’Orénoque, à scalper un ennemi vaincu, je n’en fais aucune différence ; seulement, dans mes mains, le couteau, c’était l’art d’écrire. Je prétends que je ne connaissais point Dieu ; j’étais moins civilisé que le dernier paysan de Bretagne, qui se confesse et qui sait son Pater. J‘étais exposé à commettre mille forfaits dont ce paysan ne conçoit pas même la pensée ; j’allais par le chemin littéraire ou par le chemin politique, ou par mille autres, il n’importe, j’allais par le grand chemin de la vie et par la route battue de la société. Où ?  À la fortune au plaisir peut-être, mais plus certainement à la damnation éternelle. Voilà mes obligations envers le monde. Non, je ne dois rien qu’à Dieu, — et je ne suis aussi que du parti de Dieu.

Mais enfin j’ai une patrie … Oui, Dieu m’a fait naître dans un pays dont je parle la langue, dont j’admire la beauté, dont j’aime l’honneur. À cette France qui est belle, qui fut glorieuse, et pour laquelle je prie, je ne refuserais ni mon travail ni mon sang, si elle le demandait. Mais je ne lui donnerai pas ma conscience et mon âme ; je ne serai pas l’approbateur de ses folies, le panégyriste de ses hontes, le complaisant de ses crimes. Je la verrais entreprendre une guerre injuste, que je ne prierais pas Dieu de donner la victoire à l’injustice. Je ne l’aime, ni ne l’aimerai jamais de ce bas et grossier amour, qui serait moins de l’affection pour elle que de la haine pour le reste des nations. Il m’importe bien, après tout, qu’un caporal français ait le plaisir d’être caporal dans la première armée du monde, s’il n’en résulte que la désolation du genre humain et, comme nous l’avons vu, l’Europe entière mise à feu et à sang, le déshonneur et la ruine portés dans les familles les temples dévastés. les monastères dépouillés, et la sainte Eglise de Dieu temporairement asservie aux caprices d’un homme d’épée.

Tout Français que m’a fait ma naissance, et que je suis par mon cœur, je veux, partout où je verrai la justice, faire des vœux pour elle, partout où je verrai les mauvaises passions et l’impiété, les haïr ; partout où je rencontrerai une belle et chrétienne intelligence, la saluer et l’honorer. Est-il aujourd’hui une nation plus amie de l’Église que la France, à cette nation là je souhaite l’empire du monde, parce qu’avant tout je suis citoyen de l’Église ; l’Église est ma patrie et plus que ma patrie : elle est ma tendre et glorieuse mère. C’est en elle que j’ai une famille dont je suis fier, un titre dont je suis jaloux, des frères qui m’aiment véritablement, un berceau près duquel ont veillé les anges, un patrimoine qui ne me sera point ravi ; c’est en elle encore que j’aurai une tombe, toujours visitée par le souvenir et par la prière ; c’est en elle que je suis né, que je vis, que je ne mourrai pas. Et quant à vos opinions, quant à vos querelles, quant à vos projets — auxquels vous ne croyez pas vous-mêmes, —que veux-tu maintenant que j’en pense, et que me fait tout ce vain bruit ? Où trouverai-je une bonne raison de me donner à quelqu’une de ces idées, de ces haines ? Je puis juger le passé, je puis chercher à deviner l’avenir ; mais j’ai beau contempler le présent, je n’y vois rien qu’un chaos où je ne puis consentir à me plonger. Qui me dira si ce bruit confus et lamentable, dont mon âme s’épouvante, est le dernier cri d’une société qui meurt, ou le premier vagissement d’un monde qui naît, ou si même ce n’est pas h la fois tout cela ? car la société est comme une femme qui se lamente, et qui expire dans les douleurs d’un monstrueux enfantement. Mais parmi ce trouble et ces cris, je n’ai rien à choisir, que la vieille vérité de Dieu, toujours claire, toujours douce et sûre, inébranlable, éternelle.

L’esprit de l’homme n’a bien à lui que le passé, et c’est en mesurant le passé qu’il calcule l’avenir. Mais tandis qu’il s’épuise pour ranimer ce qui n’est plus. Dieu prépare des choses nouvelles. Vous disputez sur la république et la monarchie : Dieu cependant fait son œuvre, et j’attends.

Certes, si j’avais entre mes mains le destin de la France, et qu’il me fallût prononcer, les yeux sur l’histoire, je vous donnerais un roi. La théorie du gouvernement monarchique, c’est-à-dire de l’autorité préexistante, immuable, et par cela même placée en dehors de toutes les discussions, avec de grands corps se partageant les fonctions sociales, tout en laissant à la capacité ce droit de monter et d’arriver (qu’elle a d’ailleurs possédé toujours, qu’elle tient de Dieu et qu’on ne peut lui ravir) ; avec un clergé riche, qui étudie, qui enseigne, qui moralise, qui construit, cultive et donne ; cette théorie, dis-je, permet plus d’essor à la grandeur humaine que la théorie républicaine du laisser-faire, cri d’impuissance des démolisseurs sommés enfin de bâtir. Car, sous ce dernier régime, le génie de l’homme, lorsqu’il tend à s’élever, se trouve aux prises avec le contrôle accablant de la médiocrité, qui se croit son égale, parce qu’on le lui dit. et qu’elle aime à se le prouver tous les jours. De l’égalité des droits on conclut aisément l’égalité des forces, et du niveau des positions sociales, celui de l’intelligence. Il en résulte que cette égalité, tant poursuivie, n’existe même pas : l’homme supérieur, forcé d’assujettir ses plans hardis à l’approbation des esprits bas, jaloux et timides, les subordonne, en effet, à leur étroit jugement. Ainsi le bien se fait de la façon la plus mesquine, lors même que les petites et misérables passions individuelles, qu’il faut sans cesse combattre et sans cesse respecter ne l’empêchent pas tout à fait.

Mais le grand intérêt qui me déciderait pour la monarchie si je ne consultais que le passé, c’est l’intérêt de la religion, le seul intérêt véritablement universel, véritablement populaire. La religion est mieux établie, mieux enseignée, entourée de plus de respects, dans une monarchie que dans une république, où parmi les libertés que l’on réclame figure de toute nécessité, au premier rang, la liberté de secouer le joug religieux, qui gêne toutes les passions, toutes les convoitises, toutes les avidités La religion rend des sujets plus faciles à gouverner, les princes plus justes et meilleurs. Elle apaise doucement. par la pensée des réparations et des récompenses divines, beaucoup de ferments qui sans elle feraient explosion ; elle oblige le prince à des vertus, à des soucis, à des craintes qui protègent puissamment ses peuples ; elle lui répète à chaque instant qu’il devra, tout roi qu’il est, rendre compte à Celui qui sait tout, qui n’oublie rien, qui ne pardonne point au succès, qui ne pardonne qu’au repentir et à l’amendement. Quel orateur d’opposition dira jamais au prince ce que Bourdaloue disait à Louis XIV devant toute sa cour ? et quelle charte renfermera jamais pour un peuple ces garanties que Fénelon exigeait au nom de Dieu même, dans l’écrit trop peu connu qu’il intitule : Direction pour la conscience d’un roi ? Sans doute le prince peut mépriser pour lui-même ces terribles enseignements : eh bien ! c’est un homme qui s’égare. La religion reste, debout et honorée ; la chaire continue de retentir pour l’instruction de tous ; le clergé continue d’élever les enfants. Tandis qu’un Louis XV déshonore sa couronne il s’élève un Bridaine, dont la voix éloquente va partout en liberté ranimer la foi, et qui convertit des villes entières aux sublimes vertus que le prince ne craint pas d’outrager. A Louis XV enfin succède un âge de piété qui veut rétablir l’Évangile sur le trône, el l’on peut dire : Morte la bête, mort le venin.

Mais si c’est le peuple qui gouverne, et qu’il devienne impie, — chose facile, chose à peu près immanquable, — quel contrepoids ? quel remède ? La religion est attaquée ouvertement, ou persécutée à petit bruit et sans relâche ; les institutions religieuses sont affaiblies; les fondations sont dépouillées, supprimées ; mille concurrences, mille avidités demandent à vendre ce que les ordres monastiques donnaient pour rien ; les lois ferment ces sources de charité que la confession et le remords ouvraient, aux approches de la dernière heure, dans les cœurs chargés de crimes. Par mille séductions, par mille dégoûts, par mille menaces, on cherche à faire du sacerdoce une carrière d’abjection, et l’on s’efforce à murer la perte de ces pieux asiles où des âmes tendres et pures voudraient se consacrer à la prière et au travail sous une règle plus forte que toutes les tentations ; le missionnaire n’a plus la liberté de sa rude parole ; la sœur de Charité même n’a pas la liberté de son dévouement. Et comme une génération ne quitte pas tout d’un coup le pouvoir pour faire place à une génération nouvelle ; comme d’ailleurs l’enseignement religieux manque à ces nouvelles générations, — la haine fait place au préjugé, au parti pris, à l’indifférence ; les iniquités et les tyrannies se perpétuent : la religion mourrait … si elle pouvait mourir. Mais pour la rétablir dans sa gloire, c’est-à-dire pour rendre aux peuples avilis et misérables les secours qu’elle leur prodiguait, il faut que Dieu intervienne, et qu’il pulvérise à coups de foudre les forteresses de l’impiété.

Je me trompe peut-être ; mais il me semble que c’est là que nous en sommes, et ce que nous attendons. Nos pères habitaient un édifice vaste, magnifique, admirable : ils l’ont démoli pour se parquer mal à l’aise, et nous parquer après eux au milieu des décombres. La société telle qu’elle s’était assise en France au sortir du moyen âge, offre en théorie l’idéal d’une société chrétienne et d’une société policée : tous les éléments de durée, tous les moyens de grandeur ; une liberté d’autant plus large qu’elle n’était point définie ; une autorité d’autant plus douce qu’elle s’appuyait sur les mœurs ; partout la voie ouverte au mérite, partout la protection à côté du besoin, enfin la stabilité des institutions s’accordant avec le mouvement des esprits : n’était-ce point l’apogée de la civilisation ? Il n’en reste rien : à qui la faute ? je n’accuse personne, il faudrait peut-être accuser tout le monde ; ceux qui devaient protéger et perfectionner ce bel ordre ont été aussi infidèles à leur mission que ceux qui l’ont attaqué et renversé ont souvent peu compris les conséquences de leur entreprise terrible. Louis XIV lui-même a été l’indigne acteur du grand rôle que Dieu lui avait destiné. Ce n’eût pas été trop de saint Louis sur ce trône où l’amant des la Vallière et des Montespan allait faire place à l’amant des Pompadour et des Dubarry, où des révolutions vengeresses allaient faire passer sitôt et si vite, comme des ombres funestes, les Robespierre et les Barras, — pour n’y plus placer enfin qu’un fantôme, autour duquel s’agiteraient incessamment des passions folles et furieuses : terrible effet du péché, qui livre an gré des colères divines tantôt les rois à de tels peuples, et tantôt les peuples à de tels rois !

Mais aujourd’hui que faire ? Qui dira au temps : Recule de deux siècles ? Quelle main effacera l’histoire, et quelle main plus puissante changera les esprits ? Le vieil arbre est frappé dans ses racines, il ne reverdira plus. Celui qui donne aujourd’hui tant de fruits amers est défendu par de trop rudes écorces, et le souffle de quelques vains soupirs qu’exciterait le passé ne l’abattra point. Il faut donc travailler à nouveau. Qui saura se mettre à l’œuvre, et quand s’y mettra-l-on ? Nous ne voyons accomplir que des ruines ; s’il est un « reste encore debout des antiques débris, c’est à le détruire entièrement que se dirigent tous les efforts. Pourtant voici bientôt le sol tout à fait déblayé ; rien ne s’élève, et il faut que la société s’abrite quelque part. Où sont les ouvriers ? Les hommes, depuis cinquante ans, ne se sont légué que la science des destructions, et n’ont d’autres traditions que celles des haines qui les divisent. Comment construiront-ils ? On ne construit que par l’accord ; et cette lyre symbolique du dieu grec, c’est l’union des citoyens. L’édifice social a son point d’appui sur les cœurs : que pourra-t-on établir de ferme sur des cœurs vides et mouvants ? Quelle obéissance imposer à ces orgueilleux ? Quel repos obtenir d’un peuple qui n’a plus de consolation que dans ses rêves de révolte et de chaos ? Il n’y a qu’un élément assez puissant pour tout vaincre ; c’est la religion ; il n’est qu’un ouvrier assez fort, assez hardi, assez désintéressé, assez pur, pour tout entreprendre et pour tout accomplir : c’est l’Église, sans laquelle rien ne s’est fait de beau, d’intelligent, de solide depuis le jour où elle a inauguré, dans un bourbier semblable à celui qui nous épouvante, l’action universelle de la foi, de l’espérance et de la charité.

Laissons agir l’Église. Ou Dieu a condamné le monde, et le monde va périr, — ou l’Église saura discipliner l’excès du savoir, comme elle a discipliné l’excès de la barbarie. — Avec ces vieilles vérités, elle saura faire des choses nouvelles. L’homme qu’elle aura la tâche d’instruire, de consoler, de diriger, est le même homme qu’autrefois ; les circonstances extérieures n’ont rien changé à son âme ; il porte le poids des mêmes désirs, les mêmes souffrances ; la même lumière doit dissiper chez lui les mêmes erreurs. Qu’importe ce progrès, faux ou réel, dont nous sommes vains ? Il n’y a qu’une seule vérité d’où l’homme s’éloigne par mille routes de mensonge. Sur quelque route qu’il s’égare, — que l’Église parvienne à le tourner vers la vérité, il sera sur la voie.

Voici la charte de Dieu, où l’Église veut nous conduire, où il faut que nous arrivions si nous voulons sortir enfin de nos misères : « AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES. » Et saint Paul, développant ce précepte, y montre aussi bien le fondement de la société humaine que l’accomplissement des lois de Dieu, Je t’en conjure, ami, écoute bien : Les commandements de Dieu, dit l’Apôtre : Vous ne commettrez point d’adultère. Vous ne tuerez point, Vous ne convoiterez point ; et s’il a quelque autre commandement, tous sont compris dans cette parole. : Vous aimerez le prochain comme vous-même. L’amour du prochain ne souffre pas qu’on lui fasse aucun mal, et ainsi l’amour est l’accomplissement de la loi.

C’est le fondement de toutes les théories sociales actuelles. Toutes veulent partir de là ou arriver là ; tous les réformateurs et tous les rénovateurs cherchent la fraternité, c’est-à-dire l’amour. Mais ils cherchent une fraternité en dehors de l’Évangile : ils ne la trouveront pas. Ils ne veulent pas la chercher dans l’Évangile, parce que la fraternité évangélique est le fruit précieux d’une foule de vertus également redoutées d’eux et du monde.

Voyant donc que les hommes refusent de s’aimer de la façon que Dieu l’a prescrit, et ainsi qu’il est ordonné en ses commandements, c’est-à-dire chacun en s’abstenant de porter aux autres le dommage qu’il craindrait pour lui-même, les réformateurs cherchent d’autres moyens. Ils croient, dans la stupidité dont le Ciel frappe justement leur orgueil, que la loi divine n’est pas tout entière connue, que Dieu n’a pas su la donner une fois pour tous les temps, qu’ils suppléeront à l’oeuvre incomplète du divin législateur ! Et ils veulent, par des combinaisons d’intérêt personnel, obtenir ce que Dieu n’a voulu donner qu’à la charité et à l’amour, c’est-à-dire au dévouement, c’est-à-dire à la condamnation et au mépris de cet intérêt dont ils font bassement le mobile de l’humanité. Inutile de suivre leurs déceptions et de les discuter, ce qu’ils cherchent n’existe pas.

Le Créateur ne peut pas permettre que la créature, isolément ou en société, trouve le repos et le bonheur dans une voie autre que celle qu’il lui a tracée lui-même. La voie tracée divinement aux hommes, c’est la pratique des vertus évangéliques. Or saint Paul nous fait parfaitement comprendre qu’il n’y a dans l’Évangile qu’une vertu, qui comprend toute la loi ; celui donc qui méprise un commandement les méprise tous, et n’a point cette vertu ; il se consume vainement à la poursuite des biens qu’elle promet. L’individu peut trouver, il est vrai, quelques joies sensuelles et grossières, parce qu’en dehors de cette vie l’attend une justice à laquelle il devra répondre, et qui saura le punir ; mais la société n’a d’existence qu’ici-bas : elle est punie ici-bas. Ordre admirable, qui tout ensemble lie et sépare, distingue ce qui doit être distingué, confond ce qui doit être confondu, permet à Dieu de frapper le membre sans toucher le corps, de foudroyer le corps sans dommage pour les membres ; en sorte que toute limite de responsabilité est scrupuleusement observée, et toute mesure de justice souverainement accomplie.

Dans l’état où Dieu a bien voulu nous faire vivre, chacun de nous comporte, pour ainsi dire, deux existences : l’existence privée, l’existence sociale. Le monde incline à séparer entièrement ces deux manières d’être d’un même individu : il agit comme si elles n’étaient pas soumises aux mêmes obligations, aux mêmes devoirs ; il crée une morale publique, qui permet ce que défend la morale privée. De là vient ce chaos où se débattent dans l’angoisse les sociétés humaines. Mais pour les chrétiens, mais dans la volonté de Dieu, il n’y a qu’une loi, qu’un devoir ; et le monde souffrira par jour mille morts, tant qu’il ne l’aura pas compris.

Eh bien ! encore une fois, irons-nous prendre parti dans ces misérables querelles ? Irons-nous donner nos pensées, notre force, notre âme, à ces hommes qui dans leurs combinaisons oublient la loi chrétienne, et, républicains ou monarchistes, font toujours passer avant l’Église ou leur république ou leur monarchie ? Non, laissons-les se débattre, dirai-je à mes frères, et faisons parmi eux une société à part, qui les supporte, qui les aime, mais qui ne leur appartienne pas. Lorsqu’ils seront las de se déchirer, de se haïr, nous voyant doux et tranquilles et dignes de leur respect, ils viendront à nous. Tant pis pour eux s’ils n’y viennent pas, tant pis pour eux s’ils nous persécutent parce que, nous soumettant à leurs lois dans tout ce qu’elles n’ont pas de contraire à de plus saints devoirs, nous refusons d’ailleurs d’épouser leurs vaines colères et de concourir à leurs misérables projets ; tout l’effort de leurs persécutions ne peut jamais aboutir qu’à nous mieux assurer le ciel, qu’à nous y envoyer plus toi : et qui sait ? en mourant sous leurs coups nous sauverons peut-être l’avenir. Quand Dieu met le fer aux mains de ses ennemis, c’est que leur chute est prochaine. Ce sera comme aux jours de l’empire : combien y a-t-il aujourd’hui dans le monde de fervents chrétiens qui battaient des mains, hier encore, sur les gradins de l’amphithéâtre, et que voici prêts à paraître dans le cirque à présent ? Qu’on les y traîne, qu’on les y couvre d’avanies et de blessures : quel que soit leur destin, ils peuvent être tranquilles ; d’autres spectateurs viendront après eux, qui auront aussi des successeurs ; il en viendra encore après ces derniers…jusqu’au jour où tous ces vaincus glorieux et obscurs, à force de défaites, se trouveront avoir triomphé. Avec le sang des martyrs, Dieu convertit les bourreaux.

Telles sont mes idées, telles sont mes espérances. La foi me les indique ; elle ne défend pas d’en avoir d’autres, elle ne défend que la violence et le mensonge. Elle permet, elle ordonne les saintes rébellions de la conscience ; elle interdit celles, de l’intérêt privé, de la colère, de l’orgueil. Les lois sous lesquelles nous vivons, lois d’injustice et d’impiété à beaucoup d’égards, autorisent cependant le combat contre elles-mêmes. J’userai, s’il me convient, de cette faculté, dont la religion doit le bénéfice aux mauvaises passions irritées contre elle. J’en userai légalement, je n’irai pas plus loin ; j’en userai pour désintérêts sacrés et légitimes, j’en userai pour l’ordre, et je laisserai à d’autres d’en user contre la paix. Mais, encore une fois, que j’épouse n’importe laquelle de vos passions, après que je les ai toutes répudiées…, ne me le demandez pas, je ne le puis. C’est à vous de vous haïr, de vous déchirer pour le triomphe de tant de plans misérables, dont vous ne voudrez plus dès que vous en verrez le succès ; car alors vous en verrez l’impuissance. Quant à nous, il ne nous appartient que de garder intact le dépôt sacré des croyances ; et si nous devons combattre et mourir, c’est seulement pour la gloire et l’honneur de ces croyances, qui nous ordonnent de vous aimer et de prier Dieu qu’il vous donne la prière et la paix.

Louis Veuillot, in Rome et Lorette

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