A l’occasion de la publication du livre Pèlerin à Tibhirine, petit retour sur le film qui l’a précédé.

Depuis des mois on nous a rebattu les oreilles avec ce film emblématique dont toutes les parutions se revendiquant catholiques ont vanté les mérites et ressassé les louanges: « Des hommes et des dieux »

Nominé onze fois pour les Césars, il a reçu celui du Meilleur film, tant mieux pour son réalisateur Xavier Beauvois, et celui du meilleur second rôle masculin, tant mieux et toutes nos félicitations pour l’excellente prestation de Michael Lonsdale, acteur de grand mérite, éternel oublié du microcosme médiatique de notre septième art, qui récupère enfin à 80 ans une distinction plus que largement méritée ! Bien ! Et après ?

Maintenant que les grand’messes médiatiques sont enfin terminées, que le succès financier escompté en salle a dépassé toutes les espérances, il serait temps de s’interroger sur la portée réelle de ce qui a été commis là…

Entendons-nous bien, il n’est pas question ici de traiter de l’affaire des moines de Tibhérine – à la fin tragique qui reste d’ailleurs environnée de mystères – dont le sacrifice ultime au service de la foi force l’admiration légitime de tous les catholiques.

Notre propos ne vise que le film qui a été tiré de cette dramatique affaire, et seulement lui !

Et là, hélas, il y vraiment beaucoup à dire, à commencer par tout ce qui n’y est pas dit !

Le film est un huis clos : celui de huit de ces neuf trappistes (le dernier, de retour d’Europe, apparaîtra seulement vers la fin du film) du petit monastère de Tibhérine dans les contreforts montagneux de l’Atlas algérien, en Kabylie, où la communauté monastique se sent menacée par l’insécurité entretenue localement dans la population par des groupes islamistes radicaux.

Ils en viennent à se demander s’ils doivent rester ou quitter les lieux pour garantir leur sécurité.

On nous montre ces moines bien intégrés dans la vie locale : l’un d’eux (Michael Lonsdale, le frère Luc) médecin, tient un dispensaire et soigne tous ceux qui y viennent ; d’autres, selon la tradition trappiste vaguement évoquée, cultivent la terre, élèvent des abeilles, vendent leurs produits au marché du village, etc..

Le cœur du film reste leur dialogue, et là, le moins qu’on puisse dire c’est que le spectateur restera sur sa faim ! C’est d’une pauvreté effarante !

Certes, tout le monde n’a pas la puissance créatrice de Gertrud von Montfort, dont Georges Bernanos s’est inspiré de la nouvelle « La dernière à l’échafaud » pour écrire son célèbre « Dialogue des carmélites » qui sera porté à l’écran après sa mort…Ou la profondeur de la réflexion théologique et politique, que Montherlant développe entre les religieuses, dans les dialogues de « Port Royal »…Ou enfin la capacité d’évocation historique d’un Hochwâlder Fritz qui nous fait revivre dans « Sur la terre comme au ciel »  l’échec de la tragique tentative des jésuites du Paraguay au milieu du XVIII eme dans leur assistance aux esclaves indiens échappés, réfugiés dans leurs « réductions », finalement condamnées par l’Eglise, afin de ne pas contrevenir aux intérêts des colonisateurs espagnols…

On en tirera aussi d’ailleurs un film devenu célèbre : « Mission » dont l’action est transportée au Brésil, mais où les invraisemblances quant à l’approche religieuse – on y verra des soldats catholiques espagnols envoyés par l’archevêque tirer durant une procession sur…l’ostensoir du Saint sacrement, ce qui est totalement inimaginable quand on connaît le sens du sacré qu’avaient les gens à l’époque ! – ne sont pas sans rappeler celles que l’on voit dans « Des hommes…et des dieux »…

Ces moines de Tibhérine – ceux que l’on nous présente dans le film – veulent-ils contribuer dans le village où ils se trouvent, à faire éclore « sur la terre comme au ciel » un germe socio-politique en accord avec les enseignements du Christ dont ils témoignent par leur présence, et sont-ils prêts à mourir pour cela?… Ce n’est pas même évoqué…Le spirituel n’apparaît pas visiblement être le fil conducteur dans l’ordre de leurs préoccupations…Ni dans celles du scénariste !

Le réalisateur nous montre une communauté monastique très « moderniste »…

Le concile Vatican II est passé par là, et on nous le fait plus que savoir : la fiction y dépasse largement (heureusement !) la réalité!

Les moines du film y portent rarement le froc, traînent en vestes en laine, en jeans délavés et en chaussures éculées, sans doute est-ce l’illustration bobo-médiatique de la « pauvreté monastique » ? Ils enfilent sans ménagement, comme une chemise de nuit, leur coule, avant les offices qui se déroulent dans le décor d’une pièce sensée représenter un oratoire, à défaut de laisser imaginer une chapelle…

Aucun sens du sacré n’est perceptible dans ces célébrations où le mécanique prime sur la conviction et le recueillement dans les réponds, les gestes et les attitudes…

Les vrais moines de Notre dame de l’Atlas à Tibhérine – ne serait-ce que par les photos qui nous en sont parvenues – avaient une autre tenue, une tout autre attitude dans la pratique de la vie monastique… en plein accord avec leur règle et leurs vœux…

Il suffit pour s’en persuader de lire ou relire le testament spirituel rédigé par le prieur de la communauté, le père Christian de Chergé

http://forumdeprieres.forumsactifs.com/t6658-testament-spirituel-du-prieur-de-tibhrine !

Comme on est loin là du personnage campé par Lambert Wilson !

Le vrai prieur de Thibérine n’avait rien de cet intellectuel un peu désabusé, genre étudiant attardé ou normalien en philosophie, dont on finit par se demander – vu ses répliques – ce qu’il est venu faire là…

Il est vrai que cela commence plutôt mal pour lui quand Le frère Luc (Michael Lonsdale) lui lance dès le début du film : « On ne t’a pas élu pour que tu décides à notre place ! » (sic !)

Une réplique qui laissera rêveuse toute personne familiarisée un tant soit peu tant avec les règles monastiques et le rôle du père abbé défini par Saint Benoît, qu’avec les vœux monastiques prononcés, dont précisément celui…d’obéissance !

Une communauté monastique n’est pas une assemblée démocrasseuse temporaire perpétuellement en quête de chef et de légitimité!

Mais les incohérences du film ne s’arrêtent pas là : on doit y louer les efforts méritoires, déployés tant du scénariste que du réalisateur, pour avoir réussi à éviter systématiquement de traiter chacun des sujets de fond chaque fois qu’ils risquaient d’être abordés!

Nous n’en donnerons que trois exemples…

a) Des villageois au début du film invitent les moines à venir à une fête qui doit être la circoncision d’un des enfants…Les moines, bien entendu en civil, sont montrés s’y rendant avec empressement, ce qui illustrera aux yeux du spectateur leur bonne intégration parmi la population locale. Quels échanges sont alors évoqués ? Aucun !

Les échanges verbaux présentés sont d’une totale banalité, ce qui vide la scène de tout intérêt, ou pire, illustre le constat de la présence de deux communautés qui se côtoient sans se pénétrer…

Etait-ce effectivement le cas ? Evidemment non !

Il n’y aurait donc pas de chrétiens à Tibherine ? C’est effectivement une question qui n’est jamais évoquée !

Tout juste voit-on par moment un jeune garçon, plus proche des moines que les autres, dont on peut imaginer qu’il ait une certaine « sympathie » pour leur religion…

b) On assiste – c’est le premier point fort du film – à une descente des islamistes au monastère en quête de médicaments pour un blessé, le soir de Noël…

[La divinité du Christ n’est pas niée par les musulmans qui l’assimilent à un prophète, alors qu’elle est niée par les juifs qui vont aujourd’hui jusqu’à faire interdire les sapins de Noël en Israël !]

Qui imaginerait que ces moines, qui entament un dialogue avec ces islamistes, inattendus précisément ce soir là, n’allaient pas insister pour les convier à partager leur repas : celui de la paix de Noël ? Eh bien non !

C’est simplement inimaginable et contraire à toutes les traditions catholiques!

[Maintenant que les conviés acceptent ou refusent l’invitation, c’est évidemment une autre affaire…]

Dans cette scène, où le dialogue tourne court, les questions de fond sur Dieu et l’approche qui en est faite par les religieux (catholiques) et les fondamentalistes (musulmans), ont été soigneusement évitées d’extrême justesse : on a bien failli en venir au cœur du sujet…

c) On retrouvera ensuite les moines en visite dans une famille. Ils font part aux villageois de leurs doutes et de leur éventuel départ du village (cela après injonction des autorités locales qui ont avoué être incapables de garantir sur place leur sécurité). Frère Luc déclare : « Nous sommes comme des oiseaux sur la branche ! ».

Cette réflexion laisse stupéfaits les villageois présents mais provoque aussitôt une vive réaction de la part de la villageoise qui les reçoit, qui lui rétorque: « Non, c’est nous qui sommes comme les oiseaux : la branche, c’est vous ! »

Enfin, on y est, le débat est lancé sur l’interpénétration des cultures, sur l’approche de la catholicité offerte aux musulmans, sur le rôle phare du monastère pivot culturel et sanitaire (dispensaire) du village et sur le témoignage de foi que représente sa vie monastique, sur les rapports entre les chrétiens et les musulmans qui résident à Tibhérine, sur la foi et les rapports à Dieu des deux communautés…

Patatras, cessons de rêver bonnes gens! Le débat n’est pas même engagé…

La réalité de la présence des moines et leur responsabilité vis-à-vis de la population autochtone, leur action, fruit de la foi qui les anime, rien de cela n’est même suggéré !

La conversation, comme le reste du film, s’englue dans des lieux communs tristement sécuritaires.

L’engagement des moines ne s’illustre jamais dans leur dialogue, et ce n’est certainement pas une déclaration péremptoire comme celle entendue au début : « je ne suis pas venu ici pour me faire tuer ! » (sic !) qui fera décoller un débat théologique !

Les moines ont décidé finalement de rester, bien que leurs motivations ne soient pas clairement explicitées, – Luc / Lonsdale allant jusqu’à dire : « je suis trop vieux pour partir ailleurs. », comme profession de foi, on fait mieux !

(Le neuvième moine apparait alors, de retour de France, il ramène des médicaments pour le dispensaire, quelques souvenirs et quelques bouteilles de bon vin pour ses frères…

La fin du film comporte une scène qui restera certainement comme une pièce d’anthologie cinématographique : une évocation de la Cène, le repas avant le sacrifice, rien que cela !

C’est fort, c’est brillant, c’est totalement artificiel…

Bref, c’est commercial et cela marche effectivement très bien!

(On pourra comparer cette scène au vol des hélicoptères de «apocalypse now »).

Donnons acte au réalisateur d’avoir su éviter le blasphème de la parodie christique : on assiste en effet, sur fond de musique de Tchaïkovski (la mort du cygne naturellement) allant crescendo, au repas des moines placés intentionnellement dans des attitudes qui ne sont pas sans rappeler le tableau de Vinci.

Puis, alors qu’ils sont couchés, les fondamentalistes viendront et vont en enlever sept qui disparaîtront avec les insurgés sur les sentiers enneigés de l’Atlas…

Le reste n’est pas évoqué et n’a pas à l’être. Nul ne sait aujourd’hui encore qui a tué, et pourquoi, ces saints hommes :

– les fondamentalistes, que les moines soignaient pourtant parce qu’ils étaient des hommes qui avaient besoin de l’exercice de leur charité ?

– l’armée algérienne, soit volontairement parce que les moines soignant les insurgés étaient considérés comme collaborateurs, soit accidentellement parce que les moines se sont trouvés, non repérés, au milieu d’une colonne de fondamentalistes prise à parti ?

Peu importe, cela est du domaine de l’enquête et de l’Histoire…

Ce qui importe, c’est qu’au nom de leur engagement au service de Dieu, les moines de Tibhérine ont fait le sacrifice de leur vie pour respecter leurs vœux et le devoir de leur vocation.

Mais cette dimension divine, Dieu, autant qu’Allah, est finalement si rarement évoquée dans ce film, si absente des motivations explicitées des différents acteurs du drame…

Sécurité, insurgés, guerre civile, pouvoir algérien, dispensaire, monastère, village, tous les poncifs associés à l’homme dans la situation sont passés en revue…Mais la motivation divine ?

Malgré le titre, où sont donc « les dieux » dans ce scénario?

Le simple fait qu’on soit amené à ce poser la question scelle le sort du film quelque soit la remarquable interprétation dont il est l’objet

On pourrait presque dire comme Jacques Chancel : « Et Dieu dans tout cela ? »…

On s’étonnera dès lors que ce film ait reçu des éloges dithyrambiques unanimes des parutions catholiques…

La mémoire du souvenir du sacrifice de ces sept moines procède de plus d’exigence spirituelle : le martyre des moines de Tibhérine mériterait décidément bien autre chose comme évocation !

Claude Timmerman

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3 commentaires

  1. Pierre Mary de Montamat says:

    Excusez-moi, mais vous parlez de Gertrud von Monfort, c’est une erreur. Il s’agit de Gertrud von Le Fort, femme de lettres allemande.

  2. Désolée, mais les musulmans,( pas plus d’ailleurs que les Juifs) ne reconnaissent la divinité du Christ. Pour eux il est un simple prophète envoyé par Dieu pour annoncer ce qui pour eux est l’ultime prophète c’est à dite Mahomet. Quand au sapins de noël interdits par Israël, je ne vois vraiment pas le rapport avec le Christianisme. Vous auriez dit la Crèche OK. Mais là???

  3. Merci, Monsieur Timmerman, pour cette évocation approfondie du film qui permet de se faire un argumentaire après-coup.

    Ce film m’avait été loué par une “bonne amie catholique conservatrice lisant FC” … j’en suis sortie – en constatant du moins dans le film que les moines chantaient l’Office divin en grégorien “français” et d’autres chants faisant florès dans les paroisses conciliaires – en ayant le désir plus grand encore de me rapprocher de la messe traditionnelle (que je commençais à découvrir).