
Si diligis me, pasce oves meas.. Non enim pascit oves qui non diligit Christum.  Mercenarius est qui non diligit, sed suum quærit,  non quæ Jesu Christi.
Si tu m’aimes, pais mes brebis. Car celui qui n’aime pas le Christ ne nourrit pas les brebis. Un mercenaire est celui qui n’aime pas, mais cherche son propre intérêt, pas celle de Jésus-Christ. [Saint Augustin]

Avec la solennité d’aujourd’hui des Saints Apôtres Pierre et Paul, la Sainte Église nous place devant le grand mystère du mandat confié par Notre Seigneur au Prince des Apôtres. En réparation du triple reniement dans le Prétoire, Il demande à Simon Pierre une triple profession d’amour, après être apparu aux disciples sur la mer de Galilée. M’aimes-tu ? Pais mes agneaux, pais mes brebis (Jn 21, 15-19). C’est sur ces paroles du Maître — ainsi que celles prononcées à Césarée de Philippe, Tu es Pierre (Mt 16, 17-18) — que se fondent la Papauté catholique.
Le Seigneur bâtit Son Église sur Pierre, lui ordonnant de paître Son troupeau, d’aimer Son Corps Mystique et sa Tête Divine avec le même amour surnaturel — la Charité — qui est inconditionnel et va jusqu’à donner sa vie pour ses amis (Jn 15, 13). Un mandatum intrinsèquement héroïque, qui fait de Pierre et de ses Successeurs les Vicaires légitimes du Christ sur terre ; et qui, en raison des implications qu’il comporte pour le gouvernement de l’Église et le salut des âmes, exige, comme condition indispensable, l’union cohérente de la Vérité et de la Charité. Tant est le pouvoir donné par Dieu à un homme, tant est le pouvoir royal et sacerdotal que le Christ déverse dans la Papauté. Et plus le Souverain Pontife se distingue par son individualité — le bon pape, le pape du sourire, le pape globe-trotter, le pape théologien, le pape des périphéries — moins la voix du Maître résonne dans ses paroles.
Aujourd’hui, l’ordre que le divin Législateur a voulu donner à la Papauté Romaine et à Son Église est subverti précisément par ceux qui siègent au sommet de l’institution.
La trahison n’est pas dissimulée, mais exhibée sans retenue, dans la conviction folle d’avoir désormais atteint le but, d’être parvenu tout proche du but : la dissolution de l’Église Catholique, pour la remplacer par une entité de matrice maçonnique asservie à l’Antéchrist. Ubi sedes beatissimi Petri, et Cathedra veritatis ad lumen gentium constituta est — écrivait le Pape Léon XIII dans son Exorcisme — ibi thronum posuerunt abominationis et impietatis suæ ; ut, percusso pastore, et gregem dispersi valeant. Là où le Seigneur a placé le siège du très bienheureux Pierre et la Chaire de la Vérité pour éclairer les peuples, là Ses ennemis ont placé le trône de l’abomination et de leur impiété, afin qu’après avoir frappé le Berger, ils dispersent le Troupeau.
Les paroles prophétiques de la vision de Léon XIII ont peut-être laissé les contemporains du Pape consternés et incrédules, et ce fut le cas jusqu’à Pie XII. Mais cent ans plus tard, elles s’avèrent aussi troublantes que précises, et complètent l’avertissement de la Très Sainte Vierge à La Salette : Rome perdra la foi et deviendra le siège de l’Antéchrist. Et qu’est-ce donc, sinon l’abomination de la désolation dont parle le Prophète Daniel (Dan 9, 27 ; 11, 31 ; 12, 11) et l’Évangile lui-même (Mt 24, 15 et Mc 13, 14) ? Qu’est-ce donc, sinon la désolation de la Ville Sainte (Ap 11, 2) et la Grande Prostituée (Ap 17, 1-18), assise sur les sept collines, ivres du sang des Saints, qui symbolise toute forme d’apostasie et de fausse religion qui s’allie au pouvoir politique contre l’Église ?
Qui, sinon le siège de l’Antéchrist et le trône de l’abomination, fulminerait l’excommunication de ces Évêques qui n’ont pas l’intention d’approuver la trahison de Rome et qui dénoncent la révolution conciliaire depuis plus de soixante ans ?
Aurions-nous pu concevoir, en tant que Catholiques, que ce soit un Pape, un Vicaire du Christ, qui impose des sanctions canoniques à ceux qui contestent les hérésies de Vatican II ? Et que l’ensemble de l’Épiscopat approuve et encourage les déviations doctrinales et morales, au lieu de s’y opposer énergiquement ?
Une sotte myopie conduit de nombreux conservateurs à se réfugier dans la casuistique des manuels écrits et pensés en temps de normalité, y cherchant la solution à une crise unique, biblique, apocalyptique et eschatologique ; et à exclure catégoriquement qu’un hérétique ne puisse pas être destitué de la Papauté, et qu’il est à peine possible de lui résister, reconnaissant son autorité et son pouvoir. Ils ne comprennent pas que la promesse du divin Rédempteur à Saint Pierre — Portæ inferi non prævalebunt — suppose un conflit immense dans lequel la Synagogue de Satan semblera l’emporter, et où l’Église Catholique sera donnée pour morte. Elle suppose une apostasie générale qui concerne non seulement les agneaux — c’est-à -dire les néophytes et les Catholiques fragiles et hésitants — mais tout le troupeau, avec ses pasteurs remplacés frauduleusement par des mercenaires et des loups féroces. Et ceci est terriblement vrai : les puissances de l’enfer ne prévaudront certainement pas contre l’Église du Christ, mais elles montrent qu’elles ont déjà conquis une autre église, ou plutôt une autre religion, qui veut être fondée non pas sur Pierre, mais sur une réinterprétation œcuménique et synodale de la Papauté à la lumière du document bergoglien « L’Évêque de Rome. La primauté et la synodalité dans les dialogues œcuméniques et en réponse à l’encyclique Ut unum sint ».
Lorsque Simon fit sa profession de foi – Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant (Mt 16, 16) – le Seigneur lui répondit sitôt après : Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, car ni la chair ni le sang ne te l’ont révélé, mais mon Père qui est aux cieux (ibid., 17). La Vérité appartient à Dieu, et seuls ceux qui pensent et agissent selon Dieu parlent avec les paroles de la Vérité. C’est pour cela que Pierre est heureux. Mais il est aussi homo peccator par son propre aveu (Lc 5, 8), méritant d’être traité par le Seigneur comme le tentateur dans le désert : Éloigne-toi de moi, Satan ! Tu es un scandale pour moi, car tu ne penses pas selon Dieu, mais selon les hommes ! (Mt 16, 23). Et la première façon de penser selon les hommes est de rejeter la Croix : Seigneur, que cela ne t’arrive jamais ! (ibid., 25).
Mais n’est-ce pas précisément « penser selon les hommes » et contredire la Croix et le Sacrifice rédempteur de Notre Seigneur, que d’affirmer que toutes les religions sont des chemins qui mène à Dieu ? N’est-ce pas « penser selon les hommes » que d’affirmer avec Amoris Lætitia que la morale doit s’adapter aux désirs des hommes, et que l’Église doit ratifier, avec Fiducia Supplicans, les vices les plus immondes, au lieu de montrer aux âmes le chemin étroit qui mène au Ciel ? N’est-ce pas annuler la Passion de Notre Seigneur de soutenir une fraternité universelle qui fait abstraction de la paternité divine dans le Christ ?
L’Église est sainte et indéfectible, certes. Sainte et indéfectible est la Chaire du Très Bienheureux Pierre.
Mais l’indéfectibilité de ceux investis du Suprême Pontificat n’est pas une sorte de « pilote automatique » qui contraindrait ? le Pape à faire et dire ce que Notre Seigneur veut. Le libre arbitre lui permet de répondre et de seconder l’action de la Grâce d’état, mais aussi de s’y soustraire, refusant d’accomplir la volonté de Dieu et usurpant Son autorité sacrée pour un but contraire à celui établi par Jésus-Christ. Cela rend odieuse l’autorité des Évêques qui exigent des fidèles une obéissance bonne et légitime seulement si celui qui l’exerce est à son tour soumis et obéissant à la Tête du Corps Mystique, Notre Seigneur Jésus-Christ.
Faire de l’obéissance une idole — c’est-à -dire transformer un moyen ordonné en fin — représente un abus intolérable de la part de ceux qui exigent un assentiment acritique et servile de leurs sujets, précisément au moment où ils se soustraient à l’autorité suprême de Dieu et s’arrogent le droit de décider quoi dans le Depositum fidei mérite d’être préservé et quoi peut être modifié. La synodalité — telle que formulée par Prevost dans ses nombreuses interventions — constitue la base doctrinale de la révolution permanente qui portera Vatican II à ses extrêmes conséquences, c’est-à -dire à la dissolution de l’édifice catholique tel que nous le connaissons — une autre bataille gagnée par les portes de l’Enfer, dans une guerre dans laquelle à la fin elles ne prévaudront pas, dans laquelle à la fin le Cœur Immaculé triomphera, dans laquelle à la fin l’Antéchrist sera tué par Saint Michel Archange, et dans laquelle à la fin Notre Seigneur précipitera Satan dans l’abîme. À la fin. Et entre-temps, tandis que les lâches déposent leurs armes et se rendent à l’ennemi, d’autres remportent la victoire finale sous la bannière du Christ Roi.
Qui ne déplorerait pas un général qui, disposant des armes et des troupes pour vaincre l’adversaire, empêche délibérément leur utilisation, abandonne les soldats à eux-mêmes et laisse la forteresse être pillée et dévastée après avoir ouvert toutes grandes les portes autrement inviolables ? Comment pourrait-il être considéré comme le représentant légitime d’un souverain qu’il a trahi et à qui il refuse les titres royaux pour plaire à ses ennemis ?
Reconnaître la légitimité de ceux qui usurpent la Papauté pour la démolir et détruire l’Église avec elle transforme le Pontificat en un monstrum autoréférentiel, le transforme en trône de l’abomination et de toute impiété – selon les paroles de Léon XIII. Et cela contredit la Sainte Écriture, puisque Notre Seigneur lui-même, afin de réadmettre Pierre au rôle qu’il avait perdu avec son reniement, lui demanda une triple profession de Foi et de Charité. Si l’apostasie des lapsi en temps de persécution pouvait entraîner leur exclusion du corps ecclésial et une pénitence sévère à vie, quelle pénitence devrait-elle être imposée aux papes et aux évêques qui trahissent le Mandat reçu et apostasient la Foi Catholique ?
La Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X a raison de faire appel à l’état de nécessité pour conférer les Consécrations épiscopales sans mandat papal.
Et si leur vénérable Fondateur était encore parmi nous aujourd’hui, il considérerait certainement ces Consécrations comme indispensables non seulement à la survie de la Fraternité, mais aussi et surtout à la défense – pour toute l’Église – du Depositum Fidei, du Sacerdoce et de la Messe Catholique, garantissant une Succession Apostolique non entachée par des rites douteux et des doctrines hérétiques. En fait, il serait très peu catholique de se soucier davantage de son propre Institut que de l’ensemble du corps ecclésial ; et l’état de nécessité invoqué pour le bien des âmes perdrait sa légitimité s’il ne concernait que la salus Fraternitatis.
Si déjà , à l’époque de Jean-Paul II, Mgr Lefebvre dénonçait les déviations conciliaires, aujourd’hui il ne pourrait pas ne pas dénoncer avec plus de force l’apostasie synodale. Céder aux menaces ou flatteries de Rome s’est déjà avéré être un choix désastreux et perdu : les transfuges de la Fraternité Saint-Pierre le savent bien, pour qui les promesses faites avant d’abandonner Ecône ont été largement ignorées et piétinées.
Après Traditionis Custodes — toujours en vigueur — il serait encore plus imprudent de donner suite à l’invitation lancée par le cardinal Müller au Consistoire de ces derniers jours : reproduire le mécanisme de chantage du Motu Proprio Ecclesia Dei, qui accorde la liberté liturgique en échange de l’apprivoisement doctrinale et morale à Vatican II et à sa version synodale.
Une fois de plus, la cinquième colonne du néo-modernisme, représentée par le conservatisme ratzingerien de certains Cardinaux bien connus, impose l’acceptation du Concile et de la Messe montinienne comme condicio sine qua non de la communion ecclésiale, faisant écho à Léon qui, il y a quelques jours, a reconnu que la menace d’excommunication de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X n’est pas motivée par une question canonique, mais plutôt par une raison doctrinale non négociable : l’acceptation de Vatican II et de la voie synodale. Je vous accorderai tout cela, si vous vous prosternez et acceptez Vatican II et le Novus Ordo.
Saint Augustin commente les paroles de l’Évangile comme suit : Si diligis me, pasce oves meas. Non dixit : Pasce tuas, sed meas. Pasce ergo meas, si me diligis : non sicut tuas, sed sicut meas. Quære in eis gloriam meam, non tuam ; dominium meum non tuum ; lucra mea, non tua. Si tu m’aimes, pais mes brebis. Il n’a pas dit : Pais les tiennes, mais les miennes. Pais donc les miennes, si tu m’aimes : pas comme si tu les considérais comme les tiennes, mais comme les miennes. Cherche en eux ma gloire, non la tienne ; ma seigneurie, non ta domination ; les âmes que j’ai rachetées, pas ton avantage personnel.
Prions, chers frères, pour la Sainte Église. Prions et préparons-nous à combattre pour elle, affrontant les ennemis qui l’ont infiltrée et qui aujourd’hui tiennent le gouvernail et dirigent la Barque de Pierre vers l’abime. Nous soutenons publiquement ceux qui mènent ce combat avec courage, persécutés et ostracisés pour cette raison. Ne cessons pas de proclamer l’Évangile dans son intégralité, car le silence de nombreux, de trop nombreux lâches, finit par être une complicité et ne semble pas très différent du reniement de Pierre : Je ne le connais pas. Que les Princes des Apôtres, en l’honneur desquels nous offrons la Victime Immaculée à la Majesté divine, nous accompagnent en ce temps d’épreuve et de dévoilement. Sancti Apostoli Petrus et Paulus, de quorum potestate et auctoritate confidimus, ipsi intercedant pro nobis ad Dominum. Amen.
+ Carlo Maria Viganò, Archevêque
Viterbo, 29 Juin MMXXVI, Ss.rum Petri et Pauli Apostolorum
© Traduction de F. de Villasmundo pour MPI relue et corrigée par Mgr Viganò





