
Voici un nouveau reportage de Peter Korotaev traduit en français par Thierry Marignac pour Médias Presse Info. Âmes sensibles s’abstenir ! Cet article décrit les sévices que l’armée ukrainienne inflige à certaines de ses propres recrues. L’armée ukrainienne a de plus en plus de mal à renouveler ses rangs. Elle n’hésite donc pas à constituer des unités combattantes à « usage unique », à partir de toxicomanes et d’handicapés mentaux auxquels on a enfilé un uniforme. Ce récit glaçant doit nous rappeler que de telles horreurs ne sont possibles que parce que l’Union européenne continue à financer le régime ukrainien corrompu.
Pierre-Alain Depauw
Mobiliser et battre à mort les toxicomanes, les handicapés mentaux et les objecteurs de conscience
L’armée ukrainienne a développé une technique ingénieuse pour endiguer la vague de désertions qui a déferlé en 2025. Les hommes mobilisés qui tentent de s’enfuir sont tués.
Des toxicomanes mobilisés pendant leur traitement à la méthadone. Des malades atteints de troubles psychiatriques mobilisés et battus pour maintenir la discipline. Des hommes ordinaires recrutés soumis aux lois du système carcéral post-soviétique. Des toxicomanes traversant un sevrage torturant et hallucinant dans les mêmes culs-de-basse-fosse que des objecteurs de conscience.
Toutes les troupes vont aux toilettes sous la menace d’une arme. Souvent, ils ne disposent que d’une bouteille dans leur tente. Ligotés au chatterton et jetés sur un sol de béton après une tentative de fuite, chiant sur le sol sous leur corps immobilisé.
Pour prévenir les évasions, les bases d’entraînement sont entourées de champs de mines. Les hommes essaient encore de s’enfuir, ou peut-être qu’ils préfèrent sauter sur une mine que d’endurer quotidiennement les coups et la torture pour les briser.
Un homme a assisté à neuf suicides en quatre jours au camp d’entraînement. Les officiers jouent avec leurs recrues, les forçant à se taper dessus entre eux dans de pseudo combats de gladiateurs. Un homme frappé si violemment que son visage est bleu, les chefs rient parce qu’il ne peut plus que ramper et l’appellent « bleuet ».
Cette année des dizaines d’hommes sont morts de « pneumonie ». Un objecteur de conscience baptiste de 50 ans, nourri par perfusion quand il a commencé une grève de la faim, battu quotidiennement par un infirmier surnommé « Satan ». Sa femme dit que son corps brisé portait une « bosse » inexplicable dans le dos. Problèmes cardiaques ont conclu les médecins. Aucune trace de mort violente.
Un soldat souffrant du sevrage de méthadone traîné sur la base par dragster. Lui et d’autres photographiés, la peau arrachée sur de grandes parties du corps. Il s’est plaint qu’il avait été battu si sévèrement qu’il se chiait dessus. Il s’évade vers un hôpital et raconte ses épreuves aux médecins. Mort quelques jours plus tard.
Les chiens s’attaquent à ceux qui essaient de fuir les camps. Les camps d’entraînement. Les chiens sont lâchés sur quiconque manque à la discipline. Si on dérange la paperasse dans les réunions, on vous casse les côtes.
« Usages uniques »
Les officiers les appellent « usages uniques ». Voilà à quoi un soldat est bon — une opération d’assaut. Au moins dans le Maryland ou à Londres quelqu’un aura le grand frisson en entendant parler des contre-offensives menées par les audacieux Ukrainiens démocratiques.
L’Occident finance une armée camp de concentration. Selon les paroles de soldats ukrainiens, cités par les plus libéraux des médias ukrainiens financés par l’Ouest. Bien sûr, cette dernière enquête sur la brutalité obscène régnant dans l’armée ne sera pas traduite en anglais de sitôt. Heureusement, nous allons l’examiner ensemble.
Mais commençons par une affaire moins nauséabonde, quoique tout aussi désolante.
Vague de « pneumonie »

Voilà, c’était Denchik.
Son véritable nom était Denis Opara. On m’a dit un jour que naître en Ukraine était châtiment du karma pour des péchés antérieurs, et la vie antérieure d’Opara a dû être particulièrement vicieuse — il est né noir en Ukraine avec des troubles mentaux. Cruellement brimé à l’école, il a été condamné à trois ans de prison pour avoir volé une paire de baskets.
Constamment battu en prison, il a perdu toutes ses dents. En sortant, il s’est promis de ne plus dévier du droit chemin.
Alors c’est devenu « Denchik » un bateleur de rue parmi les gitans et les singes traînant des chariots sur l’avenue Khreshatik au centre de Kiev. Plus d’un million de personnes se sont inscrites sur son Tik Tok. Il était ravi de faire rire ou sourire quelqu’un.
Malgré sa popularité la vie de Denchik est restée brutale. Il continuait à subir tabassages et humiliations. En 2021, il a été tabassé par des nationalistes pour avoir chanté des chansons populaires en Russie.
Il a sombré dans l’alcool et les drogues. Il composait des tik tok sur n’importe quoi. Ceux qui l’appelaient un blogueur trash n’avaient probablement pas tort. Il a passé une partie de l’année 2025 en institution psychiatrique.
Au début 2026, Denchik a été mobilisé dans les forces armées d’Ukraine en allant à une boîte de nuit. Il a sorti des vidéos en uniforme, déclarant avoir fait le serment de défendre le peuple d’Ukraine. Il a aussi publié un « grand merci à Volodymir Zelenski ! ». Bizarrement ces déclarations étaient faites d’une voix au bord des larmes.
Le 21 juin, Denchik est mort. Il n’a jamais rejoint le front. La cause officielle de sa mort : une pneumonie.
La pneumonie fait des ravages dans l’armée ukrainienne. Surtout ces derniers temps.
Mais Denchik, comme beaucoup d’autres morts de la même façon, était un jeune homme en bonne forme physique. Il est aussi mort pendant un mois de juin étouffant, en principe peu favorable à la pneumonie.
Et il a sorti une vidéo 6 jours avant sa mort.

Il est peu étonnant que beaucoup de commentaires émettent des doutes sur le fait que Denchik soit mort de pneumonie.
En fait, en se fondant sur de très nombreux reportages sur des morts telles que celles de Denchik, on peut faire des hypothèses sur ce qui s’est vraiment passé.
Admettons que Denchik soit réellement mort de pneumonie. Ça peut arriver pour tout un tas de raisons.
Tout d’abord, on parque les récemment mobilisés tous ensemble dans des casemates humides et mal ventilées. Pour les empêcher de s’enfuir et pour que le pouvoir total de leurs nouveaux suzerains militaires leur rentre dans le crâne. Bien que Denchik ait été mobilisé il y a plusieurs mois, il a pu être infecté par de nouvelles recrues.
Il est aussi assez probable que Denchik n’ait pas été très apprécié par ses nouveaux chefs. Comme on le verra plus loin, les toxicomanes sont battus régulièrement ou empêchés d’avoir accès au traitement méthadone prescrit par l’État. Les chefs de Denchik n’étaient sans doute pas ravis d’avoir hérité d’un tiktoker mentalement instable et il n’est pas inconcevable qu’il n’ait pu satisfaire leurs exigences, en termes de discipline et de capacités physiques. Peut-être ont-ils trouvé des drogues sur lui, ce que certains officiers estiment digne de la peine de mort.
Peut-être que Denchik ne voulait pas tuer, tout simplement. Il n’a pas vraiment l’air d’un tueur. Malheureusement pour lui, dans l’armée ukrainienne, il faut tuer ou être tué. Après tout, l’Europe ne se défend pas elle-même.
Alors peut-être que Denchik a été puni. Battu, pas pour la première fois de sa vie. Peut-être qu’on l’a jeté dans un trou le temps qu’il décroche. Être allongé dans une fosse humide pendant des jours est une façon d’attraper la pneumonie, en particulier si l’on souffre en plus de fractures.
D’un autre côté, il est aussi possible que Denchik ait été battu à mort. Comme on le verra, coller un certificat de décès par pneumonie sur un sac d’os brisés est très commun dans les forces armées ukrainiennes.

De nombreux Denchik
Les unités d’assaut ukrainiennes, la partie de l’armée croissant au rythme le plus rapide et la favorite des politiciens, semble avoir fait de la mobilisation de toxicomanes comme Denchik sa spécialité. Ou plutôt, leur approche des toxico-dépendants est devenue très connue.
Le 23 juin, un nouvel article remarquable est paru sur les pratiques régnant dans le 425e régiment d’assaut. Il a été publié par Babel, l’une des plate-forme ukrainienne principales de journalisme d’investigation, financée par l’Occident.
Le 425e est le plus gros régiment d’Ukraine, dont l’effectif a augmenté de plus de dix fois au cours de l’année passée, comptant à présent plus de 13000 soldats. Il jouit d’une priorité absolue dans l’envoi de nouvelles recrues, recevant 20 fois plus de troupes que les autres brigades. Les dirigeants politiques et militaires ont besoin du 425e pour leurs opérations de communication du front, et celui-ci a besoin d’une chair à canon totalement soumise pour ces opérations.

PHOTO : L’insigne du 425e régiment d’assaut.
Pour commencer, les drogues. D’après Olga Reshetilova, porte-parole de l’armée ukrainienne le 425e compte 2000 soldats dépendants de la méthadone. L’Ukraine, j’en ai parlé récemment, a des cliniques de traitement à la méthadone financées par l’État pour sevrer les toxicomanes des amphétamines de rue.
Maintenant, le problème est que les chefs du 425e semblent croire qu’ils connaissent la meilleure manière de traiter la toxicomanie.
D’après Babel, la démarche du 425e est la suivante :
Tout d’abord, des officiers du 425e se pointent dans les cliniques étatiques de distribution de méthadone avec les bandes de recruteurs. 26000 personnes sont inscrites à ce programme à travers le pays, des hommes pour la plupart, une excellente ressource pour la mobilisation. Les médecins de la clinique méthadone de Kropivnitski ont dit à Babel qu’il y avait 160 patients mobilisés ces derniers mois. Les officiers du 425e se sont contentés de rentrer et de les emmener.
Puis, les mobilisés sont emmenés au dépôt du 425e. Il porte le nom évocateur de « poulailler ». Ce long bâtiment, situé aux environs d’un village, ressemble apparemment à un site agricole abandonné. Le 425e s’en sert comme une sorte de caserne, les six sections divisées par des panneaux en fibre de verre. Dans la grande tradition des fermes industrielles, il n’y a pas de fenêtres.
Des témoins oculaires ont dit à Babel que le poulailler retient 1000 à 1200 hommes à n’importe quel moment. Beaucoup souffrent du manque. Leurs téléphones sont confisqués bien avant qu’ils n’atteignent le poulailler.
Oleksandr Zhykine, un homme envoyé au 425e malgré sa dépendance à la méthadone, a raconté à Babel les conditions pénitentiaires régnant au poulailler :
« Ils nous ont emmené là-bas, nous ont sortis comme d’un transport de prisonniers — nous ont déshabillés, fouillés, obligés à enlever nos sous-vêtements et à nous accroupir. »
Zhykine avait en réalité rejoint l’armée volontairement en 2023. Étant donné sa dépendance à la méthadone, il ne pouvait servir sur le front, et a dit qu’il était assez content de travailler comme infirmier et employé administratif dans son ancienne unité non-combattante. Tout a changé en février 2026 quand un nouveau commandant est entré en fonction.

PHOTO : Zhykine en 2023
Le nouveau commandant a confisqué la méthadone de Zhykine. Celui-ci a porté plainte parce qu’il ne pouvait vivre sans drogue. Plainte rejetée, on l’a envoyé dans un bataillon de réserve. Il a eu le même problème. Quand il a quitté l’unité pour récupérer sa méthadone, on l’a officiellement déclaré manquant.
Comme châtiment pour sa désertion, on l’a envoyé au 425e. Il a finalement été affecté au 3e bataillon d’infanterie du 425e, bien qu’une commission médicale militaire ait conclu qu’il n’était pas valide pour mener un assaut.
Zhykine se souvient que les nouvelles recrues passaient apparemment plusieurs jours au poulailler. Ils sont pris par des officiers en visite, venus des nombreux bataillons du 425e. Leurs nouveaux propriétaires portent le nom évocateur, « d’acheteurs internes ».
« Je suis resté là-bas deux jours. Mais il y avait des gens qui y étaient depuis deux mois. J’en ai même vu qui y restait pour y travailler. »
Une fois qu’elle a été sélectionnée par les « acheteurs internes », la chair à canon est expédiée sur les bases d’entraînement du 425e. Ce sont des endroits beaucoup plus dangereux que le poulailler.
Le régiment est imbibé de l’argot et des pratiques des prisons post-soviétiques. Des groupes spéciaux d’hommes armés accompagnent les mobilisés de fraîche date aux bases d’entraînement. Ces hommes armés sont appelés « vertoukhaï », qui signifie « geôliers » dans l’argot de taulard. Ci-dessous une description artistique d’un vertoukhai.

Zhykine s’est souvenu pour Babel de la cérémonie de bienvenue donnée par les geôliers :
« Une première expérience inestimable pour aller aux toilettes : en groupes, sous le canon de fusils d’assaut, accompagné par des insultes « raffinées » et coups de pieds pour ne pas être en rangs comme il faut ou jeter un regard de travers. D’interminables flexions sur les jambes, et la position un et demi. »
« Un et demi » selon le soldat, ressemble à la position assise contre un mur : les cuisses parallèles au sol, les bras tendus en avant.
« De façon à ce qu’on pige où on est arrivé, qu’on ne perde pas son temps, et qu’on soit prêt à la future « mission ». Aux toilettes, au réfectoire, on va partout sous escorte armée. Comme des prisonniers de guerre. »
D’après un autre soldat interrogé, les nouvelles recrues sont triées à l’arrivée, façon Auschwitz :
« Les toxicomanes vont dans un sens parce qu’ils ont une conduite incohérente, certains d’entre eux sont déjà malades. S’ils se comportent mal, ils sont sévèrement battus. Les plus calmes attendent leur tour. »
Naturellement, les crises de manque commencent au poulailler. Insomnie, douleur omniprésente, nausée, diarrhée, fantasme de suicide. On isole ceux qui ont des hallucinations.
Un soldat mobilisé qui a parlé à Babel, sous couvert d’anonymat, se souvient d’avoir été au cachot avec quatre personnes qui voyaient des éléphants roses. Pire, il ne pouvait pas se joindre à eux. Il n’était pas en manque, il était juste puni pour avoir refusé les flexions de jambes — deux jours dans un cachot recouvert d’un double matelas. À un moment, celui-ci était occupé par six ou sept personnes, quatre d’entre elles en manque de méthadone.
« Chacun d’entre eux était perdu dans son monde fantasmé et parlait à des absents. Les toxicomanes ont tenté de forcer la porte. Les gardiens les ont calmés avec du gaz lacrymogène que nous avons tous dû respirer. »
Le soldat se souvient aussi qu’on lui a refusé l’autorisation d’aller aux toilettes. Il n’y avait qu’une bouteille pour pisser dans la cellule. À un moment ses compagnons de cellule en pleine hallucination se sont déshabillés et se sont mis à sauter en l’air en s’arrosant d’eau. Quand l’eau a été épuisée, ils se sont tournés vers l’urine. La minorité de prisonniers non dépendants des drogues ont réussi à les maîtriser.
« L’un d’entre eux a commencé à geler plus tard, mais il refusait de se rhabiller et de manger. Je me souviens qu’il a rampé sous une couverture, et, en-dessous, il déféquait sur lui-même. »
Après cette épreuve, on a rassemblé ces soldats et d’autres pour l’entraînement. Pendant le transport, plusieurs soldats dans un minibus à proximité ont brisé une vitre et tenté de s’évader. Ils ont été ensuite battus par leurs chefs devant toutes les autres recrues.
Babel a pu identifier au moins quatre bases distinctes utilisées par le 425e. On en construit de nouvelles. Les soldats qui les ont traversées se souviennent que les règles et les conditions sont à peu près semblables partout, sinon qu’il y en a où les recrues vivent sous la tente et d’autres dans des abris creusés.
Babel parle d’une base dans une forêt de pins. Les tentes sont situées à plusieurs kilomètres du polygone d’entraînement. Dans chaque tente, 30 à 40 hommes dorment dans des lits de camp.
Une des premières règles qu’ils apprennent, c’est que les nouvelles recrues ne sont pas autorisées à se déplacer dans la base sans permission. Une recrue qui avait réussi à s’échapper de ce camp de concentration a raconté à Babel les choses suivantes :
« Même pour aller aux toilettes, on n’y est autorisé que lorsque suffisamment de gens se sont rassemblés — au moins cinq — et seulement escortés par un gardien avec un fusil d’assaut. »
J’ajouterai que ces affaires ne viennent pas de sortir — j’ai rapporté des histoires semblables il y a quelques mois.
Babel poursuit, écrivant que deux gardes sont affectés à chaque tente. Un gardien accompagne les troupes qui vont aux toilettes, l’autre reste.
Lorsque les recrues quittent la tente, ils doivent marcher en rangs. Tout manquement à cette règle provoque une rafale à balles réelles au sol ou en l’air. Un soldat anonyme qui s’est échappé a confié à Babel :
« Comme ils le soulignent constamment, leurs armes sont chargées de balles réelles. Ils peuvent facilement tirer dans la jambe d’un mobilisé sans qu’il ne leur arrive rien. Après avoir vu ça, certains ont même oublié qu’ils voulaient aller aux toilettes — ou bien se sont soulagés avant d’y parvenir. »
Déflagrations dans la nuit
Le 425e dispose de beaucoup de méthodes ingénieuses pour réduire le nombre de désertions. Par exemple, les mines.
De nombreux mobilisés ont dit à Babel que tous les camps d’entraînement du 425e sont entourés de champs de mines. C’est constamment rappelé aux recrues par de grande pancartes d’avertissement sur les barrières autour du camp.
Les avertissements n’arrêtent pas tout le monde. Un mobilisé a dit à Babel qu’il y avait des explosions toutes les nuits. Ce sont parfois des animaux sauvages, mais pas toujours.
Une recrue de 40 ans semblait particulièrement insatisfaite de son sort, restant en retrait des autres recrues. Un témoin se souvient d’une forte explosion dans la nuit du 26 février, quand tout le monde dormait. Un cri a suivi, puis une nouvelle explosion. Les gardiens sont entrés dans la tente et ont ordonné à tous de sortir pour l’appel. C’est là qu’ils ont découvert qu’il manquait un homme.
Le chef de la sécurité est arrivé environ dix minutes plus tard pour restaurer la discipline. Son nom de guerre était « Finn ». Il conduisait un dragster.
L’homme manquant de Kharkov était assis derrière lui. Il s’était sans doute échappé de la tente en rampant sous une ouverture. L’un de ses yeux était bandé. Sous son pantalon déchiré, on distinguait une chair criblée d’éclats. Un gardien a soulevé sa chemise et dévoilé un hématome à l’abdomen.
Finn s’est servi de l’occasion pour éduquer les nouvelles recrues, montrant qu’une tentative d’évasion pouvait coûter un œil.
Puis il a ordonné à l’évadé de s’agenouiller par terre. Celui-ci n’a pas réagi. Puis il s’est effondré quand Finn l’a frappé. Finn a sorti son pistolet et tiré dans la direction de l’homme à genoux.
Ceux du premier rang ont vu la balle pénétrer le sol. Ceux des deuxièmes et troisièmes rangs en étaient moins sûrs. Un témoin s’est souvenu qu’en voyant ça, ses jambes se dérobaient sous lui. Les chefs ont dit à la troupe qu’il était inutile de chercher à s’évader, puis on a autorisé les hommes à retourner dormir.
On n’a plus jamais revu l’évadé malchanceux, nommé Oleksandr Issaev selon Babel. D’après les documents officiels, il est mort le 15 mars de « Défaillance cardiaque et pulmonaire ».
Voici le compte-rendu officiel du 425e concernant l’explosion d’Issaev sur une mine :
« Pendant l’entraînement le 26-02, il a dévié de la route prévue et sauté sur un engin indéterminé. »
Babel a trouvé un autre soldat du 425e blessé par une mine. Un de ses parents en a parlé à Babel sous couvert d’anonymat et en fournissant des documents. Apparemment, il avait séjourné au camp moins d’un mois. Un jour il a appelé sa famille en lui disant : « Je me suis fait sauter ». Il avait été libéré de ses obligations militaires et on lui avait dit de joindre sa famille pour être ramené chez lui.
Ses parents pensent qu’il s’agissait d’une tentative de suicide.
« Je ne crois pas qu’il voulait s’évader. Tout le monde sait qu’il y a des mines. Et s’ils distinguent des mouvements rapides, les gardiens tirent dans le dos. »
Quand sa famille est venue le chercher quelques jours après l’incident, il saignait encore. Comme d’habitude au 425e, il n’avait pas été autorisé à aller à l’hôpital pour se faire soigner. Ses parents ont compté 50 éclats autour de la partie inférieure de son corps, ce qu’a confirmé Babel après avoir consulté les documents médicaux. Ses parties génitales étaient les plus touchées, et des opérations semblent n’avoir rien amélioré. Il est maintenant en pleine dépression.
Le 425e a tout de même décidé qu’il était temps de récupérer sa propriété et a débarqué chez lui pour le réintégrer dans une unité « médicale ». À présent, cet homme se cache.
Questionné sur les champs de mine, le porte-parole du 425e Andriy Suray a répondu :
« Quand on voit ‘mines’ inscrit sur des pancartes, ça ne vaut pas le coup de vérifier avec ses jambes. »
Évasion et chatterton
Oleksandr Zhykine, mentionné plus haut a tenté de s’échapper, à son premier jour dans la forêt. Heureusement, il était dans un camp dont les alentours n’avaient pas été minés. Il a détalé avec un autre soldat, chacun partant dans une direction différente, pendant un instant de distraction du gardien. Celui-ci leur a tiré dans les jambes à balles réelles, mais ils ont été sauvés par un rideau d’arbres. Ils étaient aussi suivis par des drones.
Cependant, ils ont été pris. On a cassé les dents, les côtes de Zhykine.
« C’était l’enfer. Et le gardien à qui on avait faussé compagnie, m’a dit ‘petite salope, tu veux que j’aille au front à ta place ?’ »
Comme d’habitude en Ukraine, que ce soit dans les unités d’assaut ou de recruteurs, la discipline est maintenue par la menace constante d’être envoyé au front. Si on ne remplit pas son quota de mobilisation ou qu’on égare sa chair à canon, on devient soi-même celle-ci.
Le 425e a officiellement nié avoir tabassé Zhykine.
Après son passage à tabac, Zhykine dit que lui et son compagnon d’évasion ont été recouvert de chatterton et jetés sur un sol en béton. Ils ont passé une semaine dans la « grange », ou des gardiens leur rendaient parfois visite pour les dérouiller à nouveau, parfois à coups de crosse, parfois à coups de pieds. Zhykine ne mangeait ni ne buvait beaucoup parce qu’il avait peur d’aller aux toilettes.
Trois jours après avoir quitté la grange, Zhykine s’est à nouveau enfui. Avec deux autres soldats, un seul d’entre eux parvenant à s’échapper. Zhykine et l’autre ont été rattrapés, battus, jetés dans la grange et sortis de là un jour plus tard. Menottés l’un à l’autre, ils ont été transportés sur le champ de manœuvres. Ils y ont passés une semaine, menottés comme ça.
Une semaine plus tard, on leur a donné des pelles et ordonné de creuser des toilettes et des trous en restant menottés. Zhykine a finalement réussi à être transféré dans une autre unité après avoir rédigé une plainte officielle.
Crucifié sur une croix de bois dans une tranchée
Babel écrit que tous les hommes interviewés se souviennent avoir été ligotés au chatterton. Il y avait aussi un secteur distinct dans les tranchées de chaque centre d’entraînement destinés à ceux qui refusaient de servir pour des raisons religieuses. Les toxicomanes en manque y étaient aussi envoyés.
Trois témoins se souviennent que les éléments indisciplinés étaient aussi passés au chatterton. Ils se souviennent aussi avoir été « attachés à un poteau dans la tranchée qui nous était affectée ». Le poteau était en bois comme les contreforts de la tranchée. Ce n’est sûrement pas une pratique inventée par le 425e. Fin 2024 les médias ukrainiens ont publié l’image d’un homme torturé et crucifié sur une croix de bois dans une tranchée.
La famille de Zhykine l’a recherché pendant qu’il était au 425e. Lorsqu’on a fini par lui accorder un téléphone portable, il a écrit un message à sa famille avant de l’effacer : « Appelez la ligne d’urgence tous les jours. Au moins ils cesseront de me tabasser. Je suis en enfer. »
Il s’est passé un long moment avant qu’on ne l’autorise à passer un coup de fil, et alors, sous surveillance. Heureusement, son gardien troglodyte n’a pas soupçonné que Zhykine, sur la couchette supérieure, pouvait mettre la vidéo. Il a dit à sa famille « Je suis vivant, en bonne santé, tout va bien », tout en exhibant son visage ensanglanté, tuméfié.
Le père de Zhykine a écrit une plainte officielle à la justice militaire. Évidemment, le 425e en a eu vent très vite. L’officier de sa compagnie a rendu visite à Zhykine sous la tente : « Qu’est-ce que tu fous, tu veux tous nous… ? Tu as passé un coup de fil en vidéo ? » Zhykine s’est dit qu’on allait le tuer et il a nié la vidéo. L’officier de la compagnie a dit qu’ils avaient une photo le prouvant. Les tabassages ont ensuite cessé, bien qu’on l’oblige à enregistrer un message prouvant qu’il allait bien.
Zhykine n’a réussi à s’échapper du 425e que pendant un transfert vers un autre endroit, aidé par la proximité de sa ville natale.
Peter Korotaev traduit en français par Thierry Marignac pour Médias Presse Info





