Monseigneur Georg Gänswein, secrétaire particulier de Benoît seize
Monseigneur Georg Gänswein, secrétaire particulier de Benoît XVI

Le Salon Beige publie ce 4 juillet une interview de Mgr Georg Gänswein, ancien secrétaire de Benoît XVI, aujourd’hui nonce apostolique dans les pays baltes. Le prélat y formule plusieurs accusations graves contre la FSSPX, dans un registre à la fois sentimental et doctrinal. Chacune mérite une réponse franche.

« Benoît XVI a levé l’excommunication comme un père qui cherche à faire la paix. Une main tendue qu’ils n’ont pas acceptée. »

La formule est touchante. Elle est aussi inexacte dans ce qu’elle sous-entend.

La FSSPX n’a pas rejeté la levée des excommunications de 2009. Elle l’a accueillie avec gratitude, comme un acte de justice — car ces excommunications étaient, ainsi que nous l’avons montré par ailleurs, canoniquement contestables. Ce que la Fraternité a refusé, en revanche, c’est de signer une profession de foi incluant une adhésion sans réserve aux textes de Vatican II — condition que Rome imposait comme préalable à toute régularisation canonique complète.

Or c’est précisément là que le dialogue a achoppé, non par obstination de la FSSPX, mais parce que les textes en question posent des problèmes théologiques réels que des cardinaux, des évêques et des théologiens hors de toute mouvance traditionaliste ont eux-mêmes soulevés. Refuser de signer ce à quoi on ne croit pas n’est pas rejeter une main tendue — c’est simplement de l’honnêteté intellectuelle et de la fidélité à la Foi reçue.

« Une frange radicale a prévalu ; elle ne voulait pas de réconciliation alors, et elle n’en veut toujours pas aujourd’hui. »

Cette lecture est commode, mais elle déforme les faits. Elle suppose que la réconciliation avec Rome serait la seule chose qui compte, et que ceux qui la refusent au prix de compromis doctrinaux sont des extrémistes. C’est confondre la paix institutionnelle avec la fidélité à la Foi.

Rappelons ce qui s’est passé à Rome pendant les années où la FSSPX négociait sa régularisation. En 2019, la statue de la Pachamama — divinité de la terre des peuples andins — était portée en procession dans les jardins du Vatican, vénérée dans des cérémonies auxquelles participaient des membres du clergé, puis déposée dans l’église Santa Maria in Traspontina à Rome. Le pape François s’en est excusé pour la profanation de l’église, non pour la cérémonie elle-même. Fiducia Supplicans autorisait ensuite la bénédiction de couples en situation irrégulière, y compris de couples homosexuels. Des pèlerinages officiellement organisés accueillaient à Rome des groupes LGBT sous la bannière de leur identité.

Et le pape François lui-même — non un prédicateur invité, mais le Souverain Pontife en personne — déclarait le 14 janvier 2024 sur le plateau de l’émission italienne Che Tempo Che Fa, devant trois millions de téléspectateurs : « Ce que je vais dire n’est pas un dogme de foi, mais mon point de vue personnel : j’aime penser que l’enfer est vide ; j’espère qu’il l’est. » Ce n’était pas la première fois : en 2018, dans une conversation avec le journaliste Eugenio Scalfari, il avait supposé que les pécheurs non repentis « disparaissent », ajoutant : « Il n’y a pas d’enfer, il y a la disparition des âmes pécheresses. » Le Vatican avait alors été contraint de démentir et de corriger ces propos. François a récidivé publiquement six ans plus tard.

Or le Catéchisme de l’Église catholique est on ne peut plus clair, au point 1035 : l’existence de l’enfer et son éternité font partie de l’enseignement de l’Église. Et Benoît XVI avait mis en garde les fidèles dès 2008 : « L’enfer, dont on parle peu à l’heure actuelle, existe et est éternel » — ajoutant expressément qu’il n’est pas vide. Les conséquences théologiques de la position de François sont vertigineuses : si l’enfer est vide, ce sont les paroles du Christ lui-même qui deviennent dérisoires — lui qui a davantage parlé de l’enfer que du Paradis et qui a annoncé qu’il dira aux pécheurs : « Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel. »

C’est cela, l’état réel de Rome. C’est face à cela que la FSSPX maintient son apostolat et les moyens de pouvoir distribuer les sacrements. Et c’est Mgr Gänswein qui parle de « frange radicale » ?

Face à cela, on accuse la FSSPX de radicalisme parce qu’elle a refusé de se fondre dans cette institution sans en exiger d’abord la conversion doctrinale ? La « frange radicale » qui a prévalu, si l’on doit chercher ce qualificatif quelque part, c’est peut-être celle qui a introduit la Pachamama dans les jardins du Vatican.

« Ils sont comme les protestants d’il y a cinq siècles. Le cardinal Müller a raison. »

La comparaison avec les protestants est une des plus anciennes tentatives de disqualification de la Tradition. Elle mérite d’être examinée sérieusement, parce qu’elle révèle une profonde confusion.

Luther a rejeté des dogmes catholiques — le sacrifice de la messe, la transsubstantiation, le sacerdoce ministeriel, la primauté romaine, le purgatoire, les indulgences. Il a rompu avec l’Église sur des questions de foi, et a fondé une confession nouvelle.

La FSSPX, elle, ne rejette aucun dogme catholique. Elle les professe tous. Elle célèbre la messe telle qu’elle a été transmise par vingt siècles de Tradition. Elle reconnaît le Pape comme successeur de Pierre. Elle ne fonde aucune Église parallèle. Ce qu’elle refuse, ce sont des orientations pastorales et des formulations théologiques ambiguës introduites depuis le Concile — le genre même de choses que n’importe quel catholique a le droit, et parfois le devoir, de soumettre à l’examen critique.

Comparer cela au protestantisme, c’est précisément inverser les rôles. Et l’ironie est cruelle, car c’est un secret de polichinelle bien documenté : les réformes issues de Vatican II ont été délibérément conçues, pour une part significative, dans un souci de rapprochement avec les confessions protestantes — quitte à atténuer, à gauchir, ou à laisser dans l’ombre des affirmations dogmatiques que l’Église avait tenues pour intangibles.

Les observateurs protestants invités au Concile n’étaient pas de simples témoins passifs. Ils avaient accès aux textes en cours de rédaction, ils transmettaient leurs observations, et leurs remarques étaient prises en compte. Le pasteur luthérien Oscar Cullmann, l’un des observateurs les plus actifs, se félicita publiquement de l’évolution des textes conciliaires. Yves Congar, l’un des théologiens les plus influents de Vatican II, notait dans son journal que le souci du dialogue œcuménique pesait directement sur la rédaction de plusieurs documents.

Le résultat est visible dans les textes eux-mêmes. Unitatis Redintegratio décrit les communautés protestantes comme des lieux où « la grâce de Dieu est à l’œuvre », employant le terme d’« Église » ou de « communauté ecclésiale » pour des réalités que le Magistère antérieur — de Léon XIII à Pie XII — avait systématiquement décrit comme des confessions séparées de l’unique Église du Christ. Dignitatis Humanae abandonne la doctrine constante du droit de l’Église à être reconnue et protégée par la société civile, au profit d’une liberté religieuse universelle qui nivelle la vérité catholique et l’erreur protestante dans un même régime d’indifférence juridique de l’État.

Le Novus Ordo Missae, quant à lui, a été élaboré avec la participation active de six observateurs protestants invités au sein du groupe de travail du cardinal Bugnini — fait attesté par Bugnini lui-même dans ses mémoires. Les modifications introduites dans la prière eucharistique, la suppression de l’Offertoire traditionnel, la réorientation vers une « table » davantage que vers un autel du sacrifice, ont toutes été jugées positivement par ces observateurs. L’archevêque anglican de Canterbury de l’époque s’est déclaré capable de célébrer le nouveau rite catholique. Ce n’est pas un compliment anodin pour une messe censée exprimer sans équivoque le sacrifice propitatoire catholique.

Ce n’est donc pas la FSSPX qui ressemble aux protestants. C’est une partie de la réforme conciliaire qui a été façonnée pour leur plaire. La FSSPX, en refusant cette réforme, est restée là où l’Église a toujours été — avant que la tentation du dialogue ne conduise certains à sacrifier la substance dogmatique sur l’autel de l’unité apparente.

« Sacrosanctum Concilium a été signé par Mgr Lefebvre lui-même. »

L’argument est ancien, et il a été documenté dans tous ses détails. Il convient d’être précis.

La procédure de signature des documents conciliaires mérite d’être rappelée. Les pères conciliaires se voyaient remettre de grandes feuilles passées de main en main, sur lesquelles chacun apposait sa signature. Mgr Lefebvre lui-même a expliqué, dans un entretien à The Angelus, que cette feuille « n’avait aucun sens d’un vote pour ou contre, mais signifiait simplement notre présence à l’assemblée pour voter pour quatre documents ». Il précisait en outre que « l’approbation ou le refus des documents était évidemment accompli pour chaque document séparément, le vote était en secret, réalisé sur des cartes individuelles, et fait avec un crayon spécial, ce qui permettait le calcul électronique des votes ».

En ce qui concerne Dignitatis Humanae, il est historiquement établi que Mgr Lefebvre avait voté non placet lors de chacun des cinq projets successifs du document. C’est seulement après le vote clos — une fois que le Pape lui-même eut apposé sa signature solennelle — qu’il signa à son tour le document promulgué, conformément au protocole conciliaire qui permettait la signature du document final après promulgation pontificale. Ce geste ne constitue en aucun cas une approbation doctrinale : il traduit une soumission formelle à la décision pontificale déjà acquise, non un ralliement au contenu du texte.

La suite de sa vie — vingt-cinq ans d’écrits, de conférences et d’interventions publiques — atteste avec une clarté absolue ce qu’il pensait de Dignitatis Humanae : une rupture avec le Magistère constant de l’Église sur les droits de Dieu et de la vérité dans la société. Invoquer ce geste protocolaire pour disqualifier toute sa théologie, c’est confondre délibérément la forme et le fond.

Ce que l’interview ne dit pas

Ce qui frappe le plus à la lecture de cet entretien, c’est ce dont Mgr Gänswein ne parle pas. Il ne parle pas de la crise de la foi qui a dévasté l’Église depuis soixante ans — les séminaires qui se vident, les vocations qui s’effondrent, les baptisés qui quittent l’Église en masse, les paroisses fermées, les sacrements abandonnés. Il ne parle pas des scandales doctrinaux qui se sont succédé : la Pachamama, Fiducia Supplicans, les pèlerinages LGBT à Rome, les déclarations pontificales sur l’enfer vide. Il ne parle pas d’Amoris Laetitia et de ses Dubia restés sans réponse de la part de quatre cardinaux qui demandaient simplement que le Pape confirme la doctrine catholique sur l’indissolubilité du mariage. Il ne parle pas du synode sur la synodalité, qui a mis à égalité laïcs et clercs dans les décisions de gouvernement de l’Église, brouillant la constitution divine de l’Église hiérarchique.

Il parle en revanche de la FSSPX comme d’une « frange radicale » qui n’a pas su saisir la main tendue. Mais si la maison dans laquelle on est invité à entrer est en feu, refuser d’y entrer n’est pas de l’entêtement — c’est de la prudence élémentaire.

La FSSPX ne demande pas à Rome de capituler. Elle lui demande de revenir à elle-même. C’est une demande qui honore la papauté bien plus qu’une réconciliation de façade qui abandonnerait la Foi sur l’autel de la paix institutionnelle.

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