On oublie vite… Alain Juppé, parait-il, est désormais très apprécié et présidentiable Or il est le grand responsable de la situation catastrophique dans laquelle est actuellement la médecine de ville.

On oublie la Loi Juppé du 15 novembre 1995. Rappelons que l’intéressé était à cette époque premier ministre de Chirac. Cette loi très intelligente, concoctée par des fonctionnaires qui n’avaient pas rencontré un malade de toute leur vie, a eu un effet absolument ravageur. Vous allez comprendre pourquoi il vous faut huit mois pour obtenir un rendez-vous chez l’ophtalmologiste et un an chez l’allergologue. Pourquoi il n’y a plus de médecins en campagne et qu’il faut prendre sa voiture et faire des dizaines de kilomètres pour être soigné.

Le point de départ idéologique de technocrates irresponsables était le suivant. Il fallait faire des économies dans le cadre du déficit de la Sécurité Sociale. Alors que l’hospitalisation publique représente à elle seule plus de 30 % de ces dépenses, on a rendu la médecine responsable des déficits. Trop de dépenses trop de médecins

Cette réforme avait deux axes. Le premier avait instauré un numerus clausus des entrées en faculté de médecine pour limiter le nombre de médecins. Le calcul est vite fait. Les années d’études en médecine durent dix ans en moyenne. Dix ans après la loi Juppé commence la pénurie.

Le deuxième axe était le suivant : le Mouvement d’incitation à la cessation d’activité appelé aussi MICA. Tout simplement il était demandé aux médecins de plus de 58 ans de partir en retraite alors que celle-ci est prévue à 65 ans. Ils partent alors selon les tranches d’années dans des conditions de moins en moins favorables. Quoiqu’il en soit 10660 (sur 80.000 en exercice) quitteront la profession. Partent en priorité les spécialités difficiles : anesthésistes, chirurgiens, obstétriciens, ophtalmologistes (déjà surchargés), médecins de campagne. La pénurie s’installe alors très progressivement et profonde.

Actuellement cette pénurie est aggravée par le nombre de médecins qui « décrochent leur plaque » parce qu’ils sont exténués. 30 % feront un burn out. Ce mot veut dire carbonisé : syndrome d’épuisement professionnel. Entre 600 et 1000 chaque année quittent leur cabinet. A quel âge ? On a peine à le croire : 48 ans. Ils s’orientent dans trois directions. Le salariat avec les 35 heures de Mme Aubry ; vers les remplacements itératifs ce qui leur évite d’avoir un cabinet à gérer ; ou vers le suicide. 14 % de la mortalité de médecins chaque année est liée à un suicide contre 4 % dans la population française globale. Les médecins se suicident quatre fois plus que la moyenne de la population.

Une des raisons de cette situation est la tyrannie administrative : surveillance, traçages, paperasserie. En plus le pouvoir médiatique qui n’hésite pas à stigmatiser les médecins et à mettre leurs échecs sur la voie publique. A tort ou à raison. Un de mes confrères brillant chirurgien a dû quitter la ville avec sa famille et ses biens. Accusé de ne pas avoir fait correctement son travail au décours d’une intervention, il sera finalement blanchi par les expertises. Quand sa femme faisait ses courses, les gens murmuraient derrière elle : « c’est la femme de l’assassin ! ». Il a sombré dans l’alcoolisme pour oublier. Il n’a même pas eu le courage de demander une réparation judiciaire aux journaux qui l’avaient traîné dans la boue.

Une dernière chose enfin : les médecins français sont actuellement les moins payés d’Europe.

A qui la France est redevable de cette situation : à Monsieur Alain Juppé qui malgré ses dires essayera de se présenter aux prochaines présidentielles ? Ne l’oubliez pas dans vos prières quand vous irez urner.

Dr Jean-Pierre Dickès

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