« Elles allèrent à la mort avec une douce joie ».
Une œuvre de charité
C’est Saint Vincent de Paul, illustre figure du renouveau spirituel et apostolique au XVIIe siècle, qui fonda la maison des Sœurs de la Charité d’Arras en 1656. Au début, deux sœurs seulement commencèrent leur mission d’assistance aux personnes dans le besoin et de soins aux malades. 74 ans plus tard, en 1730, elles étaient six. Au moment de la Révolution française, sept religieuses étaient établies rue de la Charité et jouissaient de l’estime et de la considération de la population arrageoise.
Au moment où l’anticléricalisme – nous dirions aujourd’hui la christianophobie – des révolutionnaires produisit ses premiers effets, une Sœur était retournée dans sa famille, et la supérieure envoya à Tournai, puis en Allemagne les deux plus jeunes pour ne pas les exposer au danger chaque jour grandissant.
Une lâche dénonciation
Innocentes de toute activité politique ou contrerévolutionnaire, les Sœurs de la Charité d’Arras furent victimes d’une odieuse machination fomentée par André Mury qui avait été nommé directeur de leur maison. A l’insu des sœurs, le dénommé Mury dissimula dans leur logis divers journaux et gazettes hostiles à la Révolution. Et ce fut la fille de Mury qui « découvrit » les documents litigieux dissimulés dans de la paille !
En février 1794, un ami de Robespierre, Joseph Le Bon (sic), fut envoyé en mission à Arras, puis vit son pouvoir étendu à Cambrai. Informé de la situation des religieuses, il fit arrêter et emprisonner les Sœurs qui connurent plusieurs geôles arrageoises où elles furent détenues dans des conditions atroces pendant 82 jours. Pendant cette période, les 6 Sœurs virent arrêter pas moins de 766 personnes : hommes, femmes, enfants, soldats, vieillards, jeunes filles… Cependant, les Sœurs étant tenues pour être les « bienfaitrices des pauvres et toujours sympathiques au peuple », Le Bon n’osa pas les martyriser à Arras.
Un chemin de croix éprouvant
Le Bon arriva à Cambrai le 5 mai 1794. Dès le 6 mai, les arrestations en masse débutèrent. La guillotine fut dressée le 10 mai 1794 sur la Grand Place de Cambrai et commença aussitôt à faire couler le sang. En 29 séances, le « tribunal » révolutionnaire condamna à mort 152 victimes. La ville de Cambrai, si religieuse avant la Révolution, faisait l’objet du ressentiment des sans-culottes.
Le dimanche 25 juin 1794, une lettre de l’accusateur public siégeant à Cambrai arriva à Arras. Elle exigeait le transfert des Sœurs de la Charité et était ainsi rédigée : « Ne perds pas un instant. Fais-les venir à grand trot. Je compte sur ton zèle pour la punition des conspirateurs. Je les attends donc demain de très grand matin. »
La charrette funeste quitta Arras à 1 heure du matin, emportant un homme et les quatre religieuses. Le long trajet fut mouvementé et harassant. Les victimes entrèrent à Cambrai par la porte de Cantimpré au petit matin, le 26 juin 1794. Elles purent voir la guillotine tandis que la charrette traversait la ville pour les conduire en prison.
Une parodie de jugement
Après une heure d’attente, les quatre Sœurs et leur compagnon d’infortune, un fermier nommé Payen, furent menés devant le tribunal révolutionnaire. Un témoin raconta : « J’ai vu des membres de ce Tribunal ; ils ont plutôt l’air de bourreaux que de juges. »
Le fermier Payen fut rapidement condamné à mort. Aussitôt après, ce fut le tour des religieuses. Les Sœurs nièrent avoir été en possession des journaux contrerévolutionnaires « découverts » dans leur maison. En désespoir de cause, le président du « tribunal » offrit aux Sœurs de les remettre en liberté si elles acceptaient de prêter le serment exigé par la Constitution civile du clergé. Restant fidèles à Dieu, à leur foi, à leurs vœux monastiques et à leur vocation, elles répondirent que leur conscience leur défendait de le faire, le pape Pie VI ayant condamné comme hérétique la Constitution civile du clergé.
Constatant la fermeté de ces pauvres accusées, le tribunal les condamna sans attendre à la guillotine, dans le silence glacial de l’assistance qui n’applaudit pas contrairement à son habitude.
La montée au calvaire
Les Sœurs tenant à la main leur chapelet, un des accusateurs publics nommé Darthé ordonna de leur arracher leur « amulette ». L’huissier André crut amuser le public en plaçant les chapelets en forme de couronne sur la tête des religieuses.
Parvenues devant l’échafaud, les Sœurs s’agenouillèrent et attendirent dans la prière le moment de consommer leur sacrifice. Elles allèrent à la mort avec une douce joie, en imposant aux plus malveillants, et montèrent l’une après l’autre les degrés de l’échafaud.
Mourant la dernière, leur supérieure adressa un discours d’espérance à la foule. Elle cria avec force : « Chrétiens, écoutez-moi, nous sommes les dernières victimes. Demain, la persécution aura cessé, l’échafaud sera détruit et les autels de Jésus se relèveront glorieux. »
Et l’accession à la sainteté
Les corps des Sœurs furent jetées dans une fosse commune que Le Bon avait cyniquement surnommée son « saloir ». Quand on rapporta au tribunal la prédiction de la Sœur, Le Bon et l’accusateur public se laissèrent aller à d’ignobles plaisanteries sur leurs victimes.
Mais le lendemain, de graves nouvelles venues de Paris contraignirent Le Bon à retourner vers la capitale. Le 10 juillet 1794, le Comité de Salut public supprima les tribunaux révolutionnaires d’Arras et de Cambrai où la municipalité fit démonter la guillotine. La prophétie était juste.
Les quatre Sœurs de la Charité, martyres de la Révolution française, se nommaient Marie-Madeleine Fontaine, Marie Lanel, Thérèse Madeleine Fantou et Jeanne Gérard. Le 13 juin 1920, le pape Benoît XV béatifia les religieuses, en même temps que les Sœurs Ursulines de Valenciennes, elles aussi martyres de la Révolution. Elles sont toutes fêtées liturgiquement le 23 octobre.
André Murawski – 26 juin 2026






