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Voici un nouvel article du journaliste indépendant ukrainien Peter Korotaev, traduit en français pour Médias Presse Info par notre ami Thierry Marignac, auteur et interprète. Entretemps, la nomination de Drapaty a été annoncée mais cet article de Korotaev est très intéressant parce qu’il laisse entrevoir un certain nombre d’enjeux et de personnages dans la succession de Syrsky, ainsi que le rôle toujours plus sanguinaire des Européens.
Pierre-Alain Depauw
Les successeurs à la tête de l’armée. Pourquoi les choses sont peu susceptibles de changer
Dans une stupéfiante victoire pour la démocratie, les journalistes ukrainiens et occidentaux, se fiant à des sources anonymes dans le gouvernement Zelensky, sont certains que le président va remplacer le Commandant-en-chef (CEC) le général Syrsky.
Et, ces trois derniers jours, Zelensky a mené de dramatiques réunions sans précédent avec une dizaine des commandants les plus populaires ou influents. Les journalistes salivent, interprétant cela comme un casting pour le poste de CEC. Chaque entrevue donne lieu au même spectacle d’un Zelensky en pleine réflexion en face de son guerrier impassible d’interlocuteur. Il est également flanqué de Yevhen Khmara, son nouveau ministre de la Défense — le message est clair : Mikhaïl Fedorov ne retrouvera pas son poste, en dépit des manifestations. Khmara porte la délicieuse combinaison noir camouflage.

Le 20 juillet : rencontre avec Volodymir Gorbatyuk, chef-adjoint de l’état-major.

Le 20 juillet : rencontre avec Igor Obolensky, chef du corps Khartilya de la Garde nationale.

Le 20 juillet : rencontre avec Oleg Apostol, chef des forces d’assaut parachutistes.

Le 20 juillet : rencontre avec Denys Prokopenko, Commandant du 1er Corps Azov de la Garde nationale.

Le 20 juillet : rencontre avec Andreï Biletsky, « Führer blanc » et chef du troisième corps d’armée Azov.

Le 20 juillet : rencontre avec Mikhaïl Drapaty, commandant des forces conjointes.
Un commentateur s’est plaint d’avoir peur de quitter son domicile, craignant que Zelensky ne l’invite à son bureau et ne lui offre le poste de CEC. Un poste où l’on ne se fait pas d’amis.
Mais ensuite, comme d’habitude après toutes ces entrevues…il ne s’est rien passé.
Comme d’habitude, ces entrevues incessantes ne sont peut-être qu’une soupape de sécurité, relâchant la vapeur sociale grâce à une illusion de changement. Ou une façon de montrer à tout le monde qu’il entretient de bonnes relations avec l’armée et à quel point tous les Terminators préférés du public l’adorent.
Même s’il remplace Syrsky, il semble peu probable que cela change quoi que ce soit. Parce que presque tous les candidats pressentis sont des hommes à Syrsky et parce que ce qu’on appelle « l’approche Syrsky » est sans doute largement inévitable pour l’armée ukrainienne dans cette guerre.
D’autre part, Zelensky n’a aucune raison de céder. Même le principal haut-parleur libéral pro-occidental Ukrainskaïa Pravda reconnaît dans un éditorial récent la différence entre ces manifestations et celles de l’année dernière. En juillet 2025, l’UE a fait pression sur Zelensky pour qu’il cède aux exigences des manifestants de rétablir le pouvoir des agences anti-corruption. Cette fois, l’UE ne fait pas pression sur Zelensky pour qu’il limoge Syrsky. Quelques soit le nombre de Kiéviens à la mode manifestant avec des panneaux en carton humoristiques.
Deux styles de protestation
Mais imaginons que Syrsky soit effectivement limogé (Comme chacun sait le sait depuis le 22 juillet, c’est le cas, NDT). Dans ce cas les manifestations de rue des six derniers jours ont gagné ! Et même si les rumeurs ne se confirment pas, le simple fait que ces manifestations puissent avoir lieu est une preuve inspirante que l’Ukraine a un esprit épris de liberté, si différent de la Russie. Qui pourrait imaginer de telles manifestations en Russie, des panneaux en cartons à la si délicieuse ironie, de tels jeunes gens intelligents et à la mode descendant dans la rue pour exprimer leur mécontentement du gouvernement ?
Bien sûr, il y a les manifestants et les représentants de la 5e colonne. Les manifestations des derniers jours appelaient Zelensky à rendre son poste de ministre de la Défense à Mikhaïl Fedorov. Fedorov est jeune, venu du monde des affaires (SMM, le chemin de carrière de tous les jeunes post-soviets désireux de s’élever socialement), fait des déclarations dramatiques sur la nécessité d’éliminer 50 000 Russes par mois, parle beaucoup d’IA et de drones.
Les manifestants souhaitent que Zelensky se débarrasse de Syrsky un vieux général à la calvitie naissante, né en Russie soviétique qui se soucie peu de présentabilité et porte un intérêt horriblement vieux jeu à des sujets démodés tels qu’infanterie et artillerie.

PHOTO : Syrsky
Mais une autre manifestation, ou plutôt une traîtreuse attaque par des membres de la 5e colonne de justes militaires, n’a pas du tout eu les mêmes conséquences. Des jeunes de la classe ouvrière se sont rassemblés contre les bandes de recruteurs qui tentaient de kidnapper des autochtones pour la belle guerre de Fedorov et Syrsky. Ils ont dérouillé les recruteurs et détruit leur véhicule.
Les coupables ont été rattrapés et forcés à s’excuser devant les caméras. L’un d’eux ne s’est pas excusé avec assez de conviction, alors les troupes nationalistes l’ont torturé pour qu’il bafouille une seconde fois des excuses incohérentes.
Lui et d’autres se sont fait mobiliser ou sont détenus dans des sites secrets inconnus. Les bandes de recruteurs n’ont pas été inculpés pour les tabassages et les meurtres qu’ils font subir à la population civile quotidiennement.
Pour une raison ou une autre, aucun des jeunes gens à la mode ne portent de panneaux ironiques critiquant la mobilisation. Peut-être qu’ils ont moins de 25 ans et ne risquent pas d’être mobilisés. Peut-être qu’ils ont assez d’argent pour échapper à la mobilisation en payant les recruteurs. Peut-être qu’ils travaillent pour des ONG dont les employés sont exemptés légalement, à condition qu’ils consacrent leurs activités publiques à « mobiliser la société » en faveur d’une guerre éternelle. Peut-être tout ça à la fois.
Deux Généraux
Retournons à notre propos, le remplacement du CEC. Ce ne serait pas la première fois. Au début 2024, Zelensky a limogé Zaloujhny, le remplaçant par Syrsky. Zaloujhny était devenu trop populaire. Et il était lié aux ennemis politiques de Zelenski, les ONG occidentales et le parti politique de l’ex-président Porochenko.
Plus grave, Zaloujhny s’était mis à écrire des articles dans la presse occidentale déclarant la guerre ingagnable, ce qui contrastait sèchement avec le ton triomphaliste de Zelensky.
Zelenski préférait de beaucoup Syrski, complètement dépourvu de charisme, haï par la société et trop heureux de mener d’interminables contre-attaques pour que Zelenski puisse rapporter à la presse occidentale que la guerre n’était pas ingagnable.
Tout le monde connaît cette histoire. Mais en réalité, Zaloujhny lui-même est un hypocrite. Ou du moins, son image ne correspond pas à la réalité.
Syrsky est souvent appelé « le boucher » par la presse ukrainienne et occidentale. Mais Zaloujhny ne valait pas beaucoup mieux. La contre-offensive de l’été 2023 a vu des flots de troupes méticuleusement (mais sans doute peu efficacement) entraînées à l’Ouest, sacrifiées pour reprendre provisoirement le minuscule village de Robotino. La tristement célèbre opération de Krynky, complètement absurde et causant d’innombrables pertes, a également eu lieu quand Zaloujhny était CEC.
Bien sûr Zaloujhny blâmerait plus tard Zelensky pour ces échecs, disant que sa contre-offensive avait été ruinée par la décision du président de mener deux offensives, une sur Bakhmout dans le Donbass, et l’autre au sud dans la région de Zaporidja. Au passage, Syrsky, était responsable de l’opération très critiquée de « tenir la forteresse Bakhmout », qui a abouti simplement à l’élimination de la plupart des volontaires idéalistes qui restait à l’armée. Au début 2026, Zaloujhny s’est plaint que Zelensky ait suivi le conseil de Syrsky de continuer les efforts pour défendre Bakhmout.
Il ne fait aucun doute qu’il y ait une part de vérité dans les affirmations de Zaloujhny. Mais Zelensky est sous pression pour maintenir l’attention occidentale éveillée. Les gouvernements occidentaux ont besoin d’un semblant de foi au moins en la victoire de l’Ukraine pour leurs contribuables.
Et il est vrai que Syrsky a largement créé et certainement agrandi les unités d’assaut, tristement célèbres pour les tortures et exécutions de leurs propres troupes. Mais ça n’est pas entièrement de sa faute. À l’époque de Zaloujhny, il existait encore un nombre suffisant de volontaires désireux de se battre. Ce n’est plus le cas. Comme toutes les armées de l’histoire, l’armée ukrainienne se sert de la menace de châtiments horribles pour transformer des civils démotivés en outils militaires indifférents à leur propre mort.
Et quoique disent les fans idiots de Fedorov, on ne peut se battre sans infanterie. Je ne pense pas avoir besoin de démontrer la stupidité des panneaux de carton des derniers jours, déclarant : avec Fedorov nous ne perdons que des drones, avec Syrsky nous perdons des hommes !

PHOTO : Fedorov
Quoi qu’il en soit, le puissant Zaloujhny lui-même a posé des likes sur des posts Facebook condamnant les manifestations anti-Syrsyi. Zaloujhny est solidaire de son collègue général. Bien que Zaloujhny ait un service de relations publiques habile à le dépeindre comme une sorte de dieu de la guerre du 21e siècle, il est tout aussi « soviet » que Syrsky. Ce qui signifie, tout autant un produit du système militaire, qui n’aime pas l’idée que des manifestants choisissent le CEC, furieux que des blogueurs arrogants et marketing comme Fedorov et ses amis tentent de contrôler l’armée.
La grande intrigue
Maintenant que nous avons établi que le remplacement de Syrsky n’était probablement pas une telle secousse sismique comme le pensent certains, prenons l’idée opposée. Peut-être que se débarrasser du vieux « fromage » comme on appelle souvent Syrsky (c’est la signification de son nom en russe et en ukrainien) transformera complètement l’armée et repoussera les Russes jusqu’à l’Oural, comme c’était censé se passer en 1941.
Je plaisante, mais certaines choses peuvent sûrement changer. « Démocratie blanche » un blog affilié à Azov a publié hier un certain nombre des critiques les plus courantes de Syrsky. Ils veulent plus de troupes mobilisées pour les unités aguerries existantes. Manifestement, surtout pour les deux corps Azov. Ils sont mécontents que Syrsky destine en priorité les nouvelles troupes et nouveaux équipements à ses unités d’assaut bien-aimée, détruisant matériel humain et blindés dans des attaques absurdes. Ils veulent que l’armée cesse de créer indéfiniment de nouvelles unités qui se comportent catastrophiquement sur le champ de bataille, au lieu d’envoyer les nouvelles recrues dans des unités existantes aux commandants expérimentés (Azov). Ils sont fatigués que les commandants soient forcés de mentir sur la prise de position ou leur défense, par peur de réprimande de leurs supérieurs. D’autres unités sont alors surprises et débordées par les Russes contrôlant des territoires fallacieusement prétendus tenus par les Ukrainiens.
Beaucoup de ces exigences peuvent probablement être satisfaites. Cependant, on ignore ici que, quelque soit le chef de l’armée, il devra mener des contre-attaques pour garder l’attention occidentale. Ces contre-attaques exigeront beaucoup d’infanterie qui devra être brutalement disciplinée pour marcher héroïquement vers une mort probable. En d’autres termes de unités d’assaut de Syrski lui survivront probablement d’une manière ou d’une autre.
Mais en dehors de ces questions théoriques, nous avons la question pratique de savoir qui va succéder à Syrsky. Ici, on entre dans le monde des intrigues militaires. Fedorov a récemment flétri Syrsky pour son amour de l’intrigue, le soin attentif qu’il porte à cultiver des cadres qui lui sont loyaux et à écarter des officiers talentueux pas assez obéissants.
Les candidats
Quoi qu’il en soit, passons aux candidats à la succession de Syrsky les plus fréquemment cités.
Ils se divisent en trois catégories. Tout d’abord, les créatures de Syrsky C’est le groupe le plus important. Ensuite, les nationalistes d’Azov qui ne viennent pas de la hiérarchie militaire, ont un poids et des ambitions politiques manifestes, mais sont aussi assez bien intégrés dans les réseaux de l’armée, en relativement bons termes avec Syrsky. Enfin, il y a le général Mikhaïl Drapaty, proche d’Azov, apparemment opposé à Syrsky, et bien-aimé de la presse occidentale ainsi des Ukrainiens « libéraux » qui soutiennent Fedorov et détestent Syrsky.
Les médias occidentaux et ukrainiens mentionnent le plus souvent trois hommes : Mikhaïl Drapaty, Andreï Biletsky, et Oleg Apostol. Biletsky est le « Führer blanc » commandant le troisième corps d’armée Azov et Apostol est un allié de Syrsky, commandant les forces d’assaut parachutistes. Drapaty et Biletsky sont les favoris des militaristes ukrainiens. La presse occidentale préfère sans doute Drapaty, peut-être parce qu’il n’est pas encombré du commandement du plus gros contingent mondial de néo-nazis armés.
Peter Korotaev, traduit par Thierry Marignac





