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Le Salon Beige a publié ce 20 juillet une tribune libre de Charles Rosiers, ancien chroniqueur au quotidien Présent, intitulée « L’attachement de familles à la FSSPX : un choix prudentiel ? ». L’auteur y explique, chiffres à l’appui, pourquoi les familles attachées à la Fraternité Saint-Pie X y resteront malgré les « sanctions » qui ont suivi les sacres d’Écône du 1er juillet : besoin de stabilité, nécessité d’un « environnement tradi » pour transmettre la Foi, fragilité des apostolats Ecclesia Dei que Rome interdit de s’étendre et laisse mourir. Tout cela est exact, bien observé, et nous n’avons rien à y redire.
Et pourtant, cette tribune passe complètement à côté de l’essentiel. Car tout son raisonnement repose sur une prémisse que l’auteur ne songe même pas à interroger, et qu’il formule ainsi : « c’est Rome et la plupart des évêques qui sont défaillants, en ne répondant pas de manière optimale aux besoins des familles ».
Défaillants. Ne répondant pas de manière optimale. Comme on parlerait d’une administration mal organisée, d’un service après-vente débordé, d’un supérieur maladroit qui n’aurait pas bien saisi les attentes de sa clientèle. Toute la tribune baigne dans cette illusion : les hommes qui tiennent le pouvoir à Rome seraient des adversaires de bonne foi, des gens qui n’ont pas bien compris la Tradition, pas bien mesuré les besoins des familles, et qu’il suffirait de convaincre en leur présentant de bonnes statistiques de natalité et un « In necessariis unitas » bien senti.
Il faut le dire une fois pour toutes : non. Les hommes qui occupent le pouvoir à Rome depuis le concile ne sont pas des adversaires qui se trompent. Ce sont des ennemis qui réussissent.
Une « défaillance » qui dure soixante ans n’est pas une défaillance
Qu’est-ce qu’une défaillance ? Un accident, une négligence, un raté. Une défaillance se corrige quand on la signale. Or que constate-t-on depuis soixante ans ? Que tout ce qui est catholique est méthodiquement combattu, et que tout ce qui dissout la Foi est méthodiquement encouragé.
Reprenons la chronologie que l’auteur lui-même fournit, sans en tirer la conclusion qui s’impose. Jean-Paul II demande en 1988 une application « large et généreuse » du motu proprio Ecclesia Dei : les évêques n’en font rien, et Rome ne sanctionne aucun d’entre eux. Benoît XVI reconnaît en 2007 que la messe tridentine « n’a jamais été abrogée » : les évêques freinent, et Rome laisse faire. Puis vient François, et là, plus de « défaillance » du tout : Traditionis Custodes est appliqué avec un zèle, une célérité et une rigueur que Rome n’a jamais déployés contre aucun jésuite hérétique, aucun théologien négateur de la Résurrection, aucun prélat promoteur de la bénédiction des unions contre-nature. Toulon puni pour ses ordinations trop traditionnelles. La Fraternité Saint-Thomas Becket étouffée. Les instituts Ecclesia Dei sommés de concélébrer, visités, repris en main, interdits de croître.
Voilà le fait massif que M. Rosiers refuse de regarder : la seule chose qui, dans l’Église conciliaire, soit administrée avec compétence, constance et efficacité, c’est la destruction de la Tradition. Pour tout le reste — la foi des enfants, la doctrine, la liturgie, les vocations, les missions — c’est l’incurie. Mais dès qu’il s’agit d’écraser un séminaire trop fervent, une chapelle trop pleine, un évêque trop catholique, la machine romaine retrouve miraculeusement toute sa vigueur. Une négligence ne choisit pas ses cibles. Une guerre, si.
Les sacres nécessaires de juillet 2026
Les événements de ces dernières semaines achèvent de dissiper l’équivoque. Le 1er juillet, Mgr de Galarreta a conféré l’épiscopat à quatre prêtres de la FSSPX, pour la même raison exactement qu’en 1988 : parce que la Tradition doit survivre et que Rome refuse de la laisser vivre. Dès le lendemain — le lendemain ! — tombait le décret d’excommunication et le constat de « schisme ». Vingt-quatre heures. Qu’on nous cite un seul dossier, un seul, que la Rome actuelle ait traité en vingt-quatre heures. Les évêques allemands en rébellion synodale ouverte contre la doctrine attendent toujours leur décret. Les prélats qui nient publiquement l’enseignement constant de l’Église sur la morale attendent toujours le leur. Ils peuvent attendre longtemps : on ne sanctionne pas ses amis.
« Todos, todos, todos », rappelle M. Rosiers avec une pointe de tristesse. Mais justement : ce « todos » n’a jamais été une étourderie. Tout le monde a sa place dans cette Rome-là — les protestants, les pachamamistes, les prélats scandaleux, les religions fausses conviées à prier pour la paix — tout le monde, sauf le catholicisme de toujours. Ce n’est pas une incohérence, c’est une cohérence parfaite. On accueille tout ce qui dissout ; on frappe tout ce qui transmet. Quand une politique produit le même résultat pendant soixante ans, sous cinq pontificats, à travers des milliers de décisions, il n’y a que deux explications possibles : une incompétence miraculeusement orientée toujours dans le même sens, ou une volonté. La foi du charbonnier suffit pour trancher.
Mgr Lefebvre avait compris ce que la mouvance Ecclesia Dei refuse de comprendre
Ce diagnostic n’est pas le nôtre seulement. « Rome a perdu la foi, mes chers amis. Rome est dans l’apostasie » : ainsi parlait Mgr Lefebvre en 1988, après vingt ans d’expérience directe des hommes de la Rome conciliaire, lui qui les avait pratiqués, négocié avec eux, éprouvé leurs promesses. Et dès 1974, il avait posé la distinction qui manque cruellement à la tribune du Salon Beige : nous adhérons de tout cœur à la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité, et nous refusons la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante. Deux Rome. L’une est notre mère ; l’autre occupe les palais de la première et travaille à sa ruine. Paul VI lui-même avait lâché l’aveu : « la fumée de Satan est entrée dans le temple de Dieu ».
C’est pourquoi tout le programme final de M. Rosiers — « que Rome et les évêques laissent donc la LIBERTÉ au bien ! » — relève d’une touchante naïveté. On ne demande pas la liberté à un occupant. On ne supplie pas un ennemi de bien vouloir laisser vivre ce qu’il s’est donné pour mission de détruire. Depuis quarante ans, l’expérience Ecclesia Dei a fait la démonstration complète de ce que vaut cette stratégie de la supplique : on a obéi, on a signé, on a promis de se taire sur le concile, on a montré patte blanche — et l’on a reçu Traditionis Custodes. Les familles dont parle l’auteur ne restent pas à la FSSPX par simple calcul prudentiel de stabilité scolaire et scoute. Elles y restent parce que leur sensus fidei leur dit ce que les statistiques ne disent pas : qu’on ne confie pas ses enfants à ceux qui font la guerre à la Foi de leurs pères.
L’état de nécessité n’est pas statistique, il est théologique
M. Rosiers a raison de parler d’« état de nécessité », mais il le rabaisse en « nécessité statistique ». La vérité est plus grave et plus simple. L’état de nécessité ne vient pas de ce que les chapelles Ecclesia Dei sont fragiles ; il vient de ce que les hommes qui tiennent Rome ont entrepris, sciemment, volontairement et méthodiquement, de substituer une autre religion à la religion catholique. C’est parce que l’ennemi est dans la place que la nécessité existe ; c’est parce qu’il y est toujours qu’elle dure ; et c’est parce qu’on refuse de le nommer ennemi qu’on s’étonne, tribune après tribune, que rien ne s’arrange.
Tant que les milieux conservateurs s’obstineront à voir dans les démolisseurs de l’Église des interlocuteurs mal informés, ils continueront de perdre une bataille dont ils refusent d’admettre qu’elle est une guerre. Les sacres du 1er juillet n’ont pas créé la rupture : ils ont pris acte, une seconde fois, d’une rupture que d’autres ont consommée — ceux qui, depuis Rome, détruisent l’Église qu’ils ont mission de garder. Qu’on cesse donc de leur demander poliment la liberté de faire le bien, et qu’on se souvienne du mot d’ordre qui vaut programme : ni schisme, ni soumission aux fossoyeurs — la fidélité à la Rome éternelle, contre ses occupants.





