
Véronique Lévy, sœur de Bernard-Henri Lévy, née dans une famille juive, s’est convertie au catholicisme en 2012, vient de publier sur les réseaux sociaux une « lettre au Saint-Père ». Nous vous la proposons ci-dessous (nous y avons ajouté les intertitres).
Léo Kersauzie
Cher Saint-Père,
Je ne suis ni canoniste ni savante ; je ne suis rien qu’un atome du Cœur du Christ, de Son Église. Cette Église m’a appelée, parce qu’elle n’est ni une institution, ni un système, ni un empire, mais un Corps où bat un chœur, et en ce chœur, un Cœur : celui du Christ.
Les écrans géants et les prières pour le foot ou les Jeux olympiques
Je n’attendais pas un programme, avec des directeurs de ressources humaines, des communicants, serviteurs d’une idéologie collectiviste, avec des chants qui claquent et des Amen en fanfare. Je cherchais le silence, où le cœur écoute.
Je n’attendais pas la dictature de la joie, les selfies, les stridences des sonneries, les écrans géants et les prières pour le foot ou les Jeux olympiques. J’attendais la nuit où point déjà l’aube, au secret de la Croix… Arbre de vie planté au cœur de toute chair, pour nous ouvrir le Ciel.
J’attendais la miséricorde, celle qui franchit les murs ou traverse les mers : à la recherche du lépreux masqué, de l’emmuré vivant, du sans nom, sans visage, sans sépulture.
J’attendais cette gravité douce où la joie est comme une braise d’amour. Puis un incendie qui renverse l’ordre du monde, dont le prince est Caïn et sa danse mimétique.
J’attendais une langue, une seule, celle des anges, où consonnes et voyelles dansent dans la lumière d’un Chœur éternel. Le Royaume qui n’est pas de ce monde, mais dont la semence ouvre l’horizon de la mort.
Oui, cher Saint-Père, c’est de la pleine communion avec Rome, qui fut pourtant un empire, que je m’adresse à vous, comme à un père.
Et si je vous écoute, c’est pour que les ombres se dissipent au bleu du ciel, s’écoulant des reins de l’innocente, en qui le Verbe se fit chair, et l’Église s’ouvrit.
Hier pendant la Messe, j’ai voulu partir, claquer la porte, et courir jusqu’aux astres qui chuchotent la beauté de la nuit, lumière concentrée qui inspire puis expire.
La liturgie n’est-elle pas un chant, écho de celui des constellations qui se cherchent, s’appellent et se répondent au secret des labyrinthes noirs où se renverse le ciel…
La prière n’est-elle pas le balbutiement de l’enfant qui renonce à compter les étoiles, et meurt à sa volonté propre, pour que s’ouvre le vertige éternel… C’est cela, peut-être, que je désirais… le mystère d’un absolu sans rivage. Sans pitié — à l’horizon sans horizon de la miséricorde.
La miséricorde n’a pas les mains propres. Mais un cœur fracturé où s’ouvre la mer, pour laver la souffrance du monde, le sang des crimes, combler l’abîme de la chute : celle d’Adam condamnant Ève à sa chair dévastée ; Ève condamnant Adam à la terre et au ciel profanés.
Une foule qui se célèbre elle-même et s’idolâtre en se masquant de la Parole de Dieu
Oui, l’Éternel désarmé de l’Amour, retourne la peau des cieux et des mers à la recherche de la brebis perdue.
J’ai embarqué dans l’Église comme dans une arche, voguant au cœur malade des déluges synthétiques de la posthumanité.
Je ne voulais pas d’une foule qui se célèbre elle-même et s’idolâtre en se masquant de la Parole de Dieu.
Je ne voulais pas d’une lettre orpheline de sa Source, d’un alphabet réduit en otage par l’utilitarisme, la “communication” d’une fraternité hypocrite qui est rivalité et mimétisme. Je ne voulais pas d’un uniforme humaniste mais de l’altérité au sein d’une communion.
Car oui, l’Église est communion. Dans la Passion et la Résurrection.
Pas dans les chants métalliques des haut-parleurs, le spectacle des clowns, et les arcs-en-ciel sans Promesse. Ni colombe à l’horizon. Ni fleur d’olivier… Ni parfum du lys et des roses au pied du tabernacle où bat l’Hostie.
Rendez-nous la nudité de la Croix, la pudeur du sacré
Alors je vous le demande, Saint-Père : rendez-nous le silence, non comme un paradis perdu, mais comme un seuil. Rendez-nous la nudité de la Croix, la pudeur du sacré, l’effroi doux au Chœur du Mystère.
Rendez-nous une liturgie qui convoque l’Éternité… Une langue de Feu, pas des slogans. Une Église sans peur de la nuit, ni du martyre puisque c’est là, le sel de la terre, et là que l’aube vient.
Rendez-nous le tremblement juste, celui qui ne brise pas l’âme et la délivre de ses tombeaux. Rendez-nous la simplicité des commencements, quand l’Évangile était encore un scandale, et non un décor.
[06-07-26 09:32] Aude Rambure -Lambert: Rendez-nous la joie, oui, mais la joie crucifiée, celle qui va au désert et traverse les larmes et pourtant ne meurt pas. Non pas la joie maquillée, mais la joie secrète qui naît dans la blessure.Dans l’abandon de tout ce qui n’est pas amour.
Alors, saint Père, recevez ma supplique et ma fidélité. Que vos mains, au nom de la foi qui nous précède, sachent bercer la fragilité, et renvoyer au silence ceux qui confondent prière et spectacle. Que nos paroles ouvrent des aurores où se lève la Présence.
Je vous demande que l’on protège les sanctuaires contre l’idolâtrie des clowns. Rendez aux sacrements leur murmure d’éternité ; rendez aux gestes la pauvreté qui sauve ; rendez aux jours et aux nuits et au silence, l’Adoration de Celui qui déchira le temps de Ses grands bras ouverts.
Et si vous ne pouvez tout remettre en ordre d’un seul geste, que l’on commence par: une prière lente, berceuse adressée au frère obscur. Que l’Eternel replante au sang de toute chair, un cœur qui tremble et écoute
L’Église n’est pas l’hôtel de nos reniements
Au chaos du monde.
Et cependant, je demeure.
Je demeure dans cette maison blessée, parce que je sais qu’elle n’est pas à nous mais au Christ. Je demeure parce que l’Église n’est pas l’hôtel de nos reniements, de nos ruses et de nos bruits ; elle est le Corps où Dieu a voulu habiter.
Je demeure parce qu’il y a, dans le plus pauvre tabernacle, un Cœur qui bat. Je demeure parce que le sang et l’eau ont coulé une fois pour toutes, et que rien, ni nos mascarades ni nos lâchetés, n’a le pouvoir d’abolir ce Mystère.
Je demeure parce que je ne veux pas apprendre à aimer seulement ce qui me ressemble. Je demeure pour le visage du frère qui me blesse parfois, pour la patience, pour l’obéissance obscure qui purifie le désir.
Je demeure parce que partir serait trop simple. Parce que rester est plus nu. Parce que la fidélité ne s’écrit pas seulement dans l’enthousiasme, mais dans le consentement à traverser l’absence.
Je demeure enfin parce que, sous le vacarme, j’entends une voix plus basse que toutes les autres, une voix qui appelle. Un murmure… Une voix qui sait mon nom.
Et c’est à cette Voix que je veux répondre.





