
« C’est le droit de Dieu de commander
aux États comme aux individus ».

Supérieur du District de France.
Le 15 mars 1859, Napoléon III recevait en audience privée Mgr Louis-Edouard Pie, évêque de Poitiers. L’empereur était alors au faîte de sa puissance, à la tête d’un État prospère et respecté. Fort de la naissance du Prince impérial quelques années plus tôt, il nourrissait l’espoir de fonder une dynastie durable.
Mgr Pie avait la réputation d’être un théologien éminent autant qu’un fin connaisseur des Pères de l’Église. Respectueux du pouvoir, il mesurait parfaitement les pesanteurs de l’action politique. On ne saurait voir en lui ni un idéologue déconnecté des réalités ni un « exalté » exigeant l’impossible ; au contraire, il intégrait pleinement les difficultés propres à l’exercice du pouvoir.
Napoléon III interrogea alors Mgr Pie en ces termes :
« N’ai-je pas fait suffisamment mes preuves de bon vouloir en faveur de la religion [catholique] ? La Restauration elle-même a-t-elle fait plus que moi ? ».
Il faut reconnaître que l’empereur avait, jusque-là, multiplié les égards et les mesures favorables à l’Église.
L’évêque répondit sans détour.
« Je m’empresse de rendre aux religieuses dispositions de Votre Majesté, et je sais reconnaître, Sire, les services qu’elle a rendus à Rome et à l’Église, particulièrement dans les premières années de son gouvernement. Peut-être la Restauration n’a-t-elle pas fait plus que vous. Mais laissez-moi ajouter que ni la Restauration, ni vous, n’avez fait pour Dieu ce qu’il fallait faire, parce que ni l’un ni l’autre vous n’avez relevé son trône. »
Et l’évêque d’ajouter un développement qui constitue un enseignement majeur sur l’importance d’une politique chrétienne, où il exposa sa grande thèse des rapports nécessaires de la religion et des gouvernements, et les fondements du règne de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ dans la société. Il conclut son propos ainsi :
« C’est le droit de Dieu de commander aux États comme aux individus. Ce n’est pas pour autre chose que Nôtre-Seigneur Jésus-Christ est venu sur la terre. (…) Jésus-Christ doit régner sur la terre en inspirant les lois, en sanctifiant les mœurs, en éclairant l’enseignement, en dirigeant les conseils, en réglant les actions des gouvernements comme des gouvernés. (…] Partout où Nôtre-Seigneur Jésus-Christ n’exerce pas ce règne, il y a désordre et décadence. »
La neutralité de l’État n’est en fait à ses yeux qu’un athéisme déguisé.
Face à pareille exigence, Napoléon III invoqua le pragmatisme : cette deuxième moitié du XIXe siècle permettait-elle d’établir ce règne exclusivement religieux ? Ne risquait-on pas de déchaîner les passions contraires ?
L’histoire, d’ailleurs, ne plaide-t-elle pas pour la patience ?
En effet, si Constantin accorda la liberté aux chrétiens dès 313, il fallut attendre encore soixante-dix ans pour que Théodose Ier proclamât officiellement l’Empire chrétien.
Combien plus cette apparence d’objection résonne-t-elle à nos oreilles 150 ans plus tard !
Dans un monde imprégné de libéralisme, multiculturel et multiconfessionnel, formaté par la technologie, il peut sembler illusoire d’attendre des chefs d’État actuels – qu’il s’agisse de Trump à Washington, de Poutine à Moscou ou de Xi Jinping à Pékin – l’instauration immédiate et sans délai du Règne du Christ-Roi.
Quant à nous, il ne nous appartient pas de dicter les étapes précises ni de nous substituer aux politiques dans leur responsabilité propre de conduire les peuples vers le bien commun et le salut éternel.
Cependant, la question posée par l’empereur ne resta pas sans réponse et les propos de Mgr Pie sont des plus instructifs. Il admit sans concession l’autonomie d’action des hommes d’État dans leur domaine spécifique du bien commun de la société.
Mais s’il reconnut que l’action politique a besoin de temps et de stabilité pour porter ses fruits, il objecta cependant qu’elle ne pouvait trouver cette pérennité en dehors de l’ordre divin.
En refusant de tendre vers le Règne du Christ, le pouvoir se prive en définitive de sa propre assise.
La sentence finale de l’évêque sonne alors comme une loi historique :
« Sire, quand de grands politiques comme Votre Majesté m’objectent que le moment n’est pas venu [de travailler au Règne du Christ], je n’ai qu’à m’incliner parce que je ne suis pas un grand politique ».
Mais il objecta :
« Si le moment n’est pas venu pour Jésus-Christ de régner, alors le moment n’est pas venu pour les gouvernements de durer. »
Abbé Gonzague Peignot.
Source : FIDELITER n° 291 de mai-juin 2026
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