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La préfète du Puy-de-Dôme s’apprête à signer un arrêté suspendant pour quinze jours le permis de tout conducteur surpris avec son téléphone en main. Pendant ce temps, à quelques centaines de mètres de la préfecture, les points de deal de Clermont-Ferrand tournent à ciel ouvert et les fusillades s’enchaînent. Cherchez l’erreur.
C’est désormais officiel, ou presque. Anne Frakowiak-Jacobs, préfète du Puy-de-Dôme, a annoncé qu’un arrêté était « prêt » : quinze jours de suspension administrative du permis de conduire pour le seul usage du téléphone tenu en main au volant. Plus besoin d’une seconde infraction, plus besoin d’un juge. Un gendarme, un procès-verbal, et voilà le père de famille, l’artisan, l’infirmière à domicile, le représentant de commerce privés de leur outil de travail pendant deux semaines. La philosophie de la mesure est assumée sans détour par la préfète elle-même : « il n’y a que la répression, la peur du gendarme, qui fonctionne ».
La peur du gendarme. Retenons la formule. Elle vaut son pesant d’or.
Les honnêtes gens dans le viseur
Soyons clairs : personne ne plaide pour pianoter des SMS à 130 km/h. Le téléphone au volant est déjà sanctionné — 135 euros d’amende et trois points de retrait. La loi existe, elle s’applique, elle suffit. Ce que l’arrêté préfectoral ajoute, c’est autre chose : la sanction administrative expéditive, sans juge, frappant indistinctement celui qui décroche un appel de l’école de ses enfants et le chauffard multirécidiviste.
Et qui paiera ? Pas le désœuvré qui n’a rien à faire de ses journées. Celui qui perdra son permis quinze jours, c’est celui qui roule parce qu’il travaille : l’ouvrier des zones rurales du Livradois ou des Combrailles où aucun bus ne passe, le commercial qui fait ses 60 000 kilomètres par an, l’aide-soignante qui enchaîne les tournées. Dans un département où la voiture n’est pas un luxe mais une condition de survie économique, suspendre un permis, c’est suspendre un salaire. La « peur du gendarme » ne s’abattra que sur ceux qui ont quelque chose à perdre — c’est-à-dire les honnêtes gens.
Le Puy-de-Dôme n’invente rien, du reste : il rejoint docilement la file des préfectures — Landes, Lot-et-Garonne, Pas-de-Calais, Charente-Maritime, Ardèche, Drôme, Indre-et-Loire — qui empilent depuis 2026 les arrêtés du même tonneau. En Ardèche, dès la première matinée d’application, 67 automobilistes verbalisés. Le rendement est excellent. C’est bien là le problème : l’automobiliste qui travaille est un gibier facile, solvable, fiché, immatriculé. Il ne tire pas sur les policiers. Il ne brûle pas de voitures. Il paie.
Pendant ce temps, avenue Charras
Car il faut bien mettre ce zèle réglementaire en regard de ce qui se passe, au même moment, dans la capitale du département. Clermont-Ferrand, longtemps épargnée, a basculé. En un an de règlements de compte liés au narcotrafic, on recense plus de vingt attaques armées, sept morts et dix-huit blessés. Un jeune homme de 19 ans abattu avenue Charras, haut lieu du deal clermontois. Un militaire tué à la sortie d’une discothèque en juillet. Des rafales de kalachnikov dans les quartiers nord, des balles perdues qui traversent les volets des chambres à coucher, des familles prostrées, des riverains qui posent des barbelés sur leurs clôtures pour éloigner les guetteurs. « Avant, les gens se cachaient pour acheter la drogue. Là, c’est à ciel ouvert », témoignent les habitants excédés. Et j’ai pu le voir de mes propres yeux en plein jour avenue Charras, une file d’attente devant un point de deal sous l’oeil de la voiture de police qui passe comme si de rien n’était…
Face à cela, qu’ont produit les pouvoirs publics ? Des déambulations préfectorales devant les caméras, des discours de fermeté — « on ne les lâchera pas » — et les fameuses opérations « Place nette XXL », dont même les enquêteurs de l’Office anti-stupéfiants reconnaissaient dans La Montagne l’efficacité très limitée : des semaines de mobilisation, des milliers de policiers, et des saisies dérisoires au regard des centaines de tonnes de cannabis écoulées chaque année dans le pays. Les points de deal, eux, rouvrent le lendemain. Sans compter les milliers de bouteille de protoxyde d’azote qui inondent la ville et les résidences hotelières…
L’aveu d’impuissance
Voilà donc l’équation clermontoise en 2026 : contre le trafiquant armé, des communiqués ; contre l’automobiliste distrait, la suspension immédiate. La « peur du gendarme », si efficace paraît-il, ne s’applique curieusement qu’à ceux qui ne font peur à personne.
Ironie suprême : les statistiques mêmes présentées par la préfète accablent sa propre mesure. Dans le Puy-de-Dôme, l’alcool est impliqué dans un accident mortel sur deux, la vitesse dans un sur trois, les stupéfiants dans un décès sur quatre. Les stupéfiants — un mort sur quatre sur les routes du département. Le téléphone, lui, ne figure même pas dans ce sinistre palmarès. On tolère le trafic qui inonde le département de drogue, drogue qui tue ensuite sur les routes, et l’on répond en suspendant le permis de celui qui a décroché son téléphone. C’est la logique du réverbère : on cherche ses clés non pas là où on les a perdues, mais là où il y a de la lumière.
Un État qui ne parvient plus à tenir ses rues se rattrape toujours sur ses routes. Il y trouve des administrés dociles, des recettes garanties et l’illusion de l’autorité. Une autorité qui vit dans l’illusion ne peut que glisser dans le totalitarisme…nous y sommes, de plus en plus. Et encore, à supposer que cette impuissance soit involontaire.
Xavier Celtillos





