
Une découverte que les spécialistes qualifient d’extraordinaire est en train de bouleverser le monde de la patristique : deux sermons jusqu’alors inconnus de saint Augustin d’Hippone (354-430), docteur de l’Église, ont été identifiés dans un codex latin du XIIe siècle conservé dans la bibliothèque diocésaine de Pelplin, dans le nord de la Pologne.
Six sermons dont deux inconnus
Cette découverte est l’œuvre du professeur Christian Tornau, latiniste à l’université de Wurtzbourg (Allemagne). En 2024, l’association du monastère de Bad Doberan lui a commandé l’analyse d’un codex ayant appartenu à l’abbaye cistercienne de cette ville allemande et conservé aujourd’hui dans un monastère affilié en Pologne. Le manuscrit contient six sermons attribués à saint Augustin : quatre étaient déjà connus des chercheurs, mais deux se sont révélés totalement inédits.
Les deux sermons abordent un épisode de l’Ancien Testament qui a suscité des débats théologiques à travers les siècles : l’histoire du nécromancien d’Endor, relatée dans 1 Samuel 28. À la veille d’une bataille contre les Philistins, le roi Saül, désespéré car Dieu ne répond plus à ses prières, se déguise et consulte une femme qui invoque les esprits. Celle-ci invoque l’esprit du prophète Samuel, qui annonce la défaite et la mort imminentes de Saül.
Ce passage pose problème car il semble affirmer que l’invocation des morts, bien qu’interdite, est possible. De grands exégètes de l’Antiquité, tels qu’Origène, Eustathe d’Antioche et Grégoire de Nysse, avaient déjà abordé cette question. Saint Augustin l’évoque également dans * De diversis quaestionibus ad Simplicianum* et * De octo Dulcitii quaestionibus *.
Dans les sermons récemment découverts, saint Augustin explore diverses interprétations et les présente aux fidèles sans imposer de réponse définitive, une démarche caractéristique de son style didactique et rhétorique. Le premier sermon, prononcé un dimanche, s’achève en soulevant la question de la théodicée et ses différentes lectures possibles. Le second, prononcé le mercredi suivant, approfondit cette analyse. Saint Augustin accorde ainsi à ses auditeurs un temps de réflexion entre les deux sermons, témoignant de sa confiance en la capacité de la communauté à aborder des questions complexes.
L’authenticité des manuscrits confirmée par consensus académique
Conscient de l’existence de textes attribués à tort à saint Augustin, le professeur Tornau a procédé avec prudence. Il a analysé les sermons avec son collègue Clemens Weidmann et organisé un cours d’été à Vienne en 2025, réunissant une vingtaine de spécialistes du latin. Le consensus fut unanime : le style, l’humour, le contenu et l’usage de l’écriture sont authentiquement augustiniens.
Ce manuscrit du XIIe siècle est relativement tardif pour un texte de saint Augustin. Les chercheurs pensent qu’il pourrait s’agir d’une copie d’un exemplaire plus ancien conservé à l’ abbaye d’Amelungsborn, en Basse-Saxe, dont la bibliothèque fut détruite pendant la guerre de Trente Ans. Une édition critique des deux sermons, préparée en collaboration avec le Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum (CSEL), devrait paraître cette année.
8 000 sermons
Les historiens estiment que saint Augustin a prononcé environ 8 000 sermons durant son épiscopat à Hippone (dans l’actuelle Algérie), dont seulement 500 environ ont été conservés. Chaque texte retrouvé constitue une contribution précieuse à l’approfondissement de notre compréhension de sa théologie, notamment sur des thèmes tels que la grâce, le libre arbitre, le mystère de l’iniquité et l’action de Dieu dans l’histoire.
Bien que moins importante que la découverte de 30 homélies à Mayence en 1990, cette trouvaille constitue un ajout précieux au vaste corpus augustinien. Selon le professeur Tornau, ces sermons complètent l’œuvre de l’un des penseurs les plus influents de la civilisation occidentale, dont les écrits, tels que les Confessions et La Cité de Dieu, demeurent d’une grande actualité.
Léo Kersauzie





