Un article du quotidien « Le Monde » est à lire. Il est aussi à commenter.

Il est à lire, car il y est question du travail dans la société dite « du progrès » que nous traversons. Cette société que nos élites politiques, économiques et financières ne cessent de promouvoir pour la contempler comme le peintre contemple sa toile à son achèvement. Le travail, dans cette société « du progrès », toujours annoncé comme une libération de son propre conditionnement ou comme une émancipation de soi pour s’affranchir de son origine, devient hélas la source de nombreuses illusions. Certes, le travail, dans la société d’avant « le progrès », était le plus souvent nécessaire. Il était rude aussi, mais il s’accomplissait dans la bravoure et l’honneur de la tâche accomplie tandis qu’un salaire mérité venait le récompenser. Il n’évitait pas les conflits, certes encore, mais, après l’effort, il apaisait les esprits. En somme, il faisait souffrir mais il faisait grandir.

Soudain, le travail s’est transformé en « job », un « job » dans lequel on « bosse ». Or, le progrès, au rythme même de l’essor qu’il suggère, le transforme de plus en plus en cauchemar. Le « j’m’assume », naguère triomphateur de l’homme ou de la femme dans son « job », devient un « j’en peux plus »  ou un « j’vais péter un câble » réitéré chaque soir au retour du « boulot » ! Car les mots, comme les hommes, ont aussi lâché prise devant le progrès…

Les témoignages recueillis par la journaliste sont édifiants car aucun ne trouve la réponse appropriée au désespoir que lui procure le « job ». La seule réponse que donnent les différents internautes interrogés, réside dans la consommation d’anxiolytiques, de « psycho-actifs », c’est-à-dire de substances ravageuses pour le corps et délirantes pour l’esprit afin de leur permettre de tenir le « job ». Nous vivons-là le tragique d’une époque.

Et c’est là que le commentaire s’impose. Car l’alcool, la drogue, les adjuvants « médicaux », deviennent une nécessité pour tenir au travail quand ils devraient les en éloigner pour s’en prémunir. Recourir à un mal pour dépasser le mal ne guérit pas le mal mais l’aggrave. Toutes le professions sont touchées nous prévient la journaliste. Le mal se répand en silence, dans le noir de l’isolement, dans la peur du lendemain ou des heures à vivre, dans la crainte de la perte du « job ». La journaliste ajoute ce mot terrifiant de l’Agence Nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact) : « il faut que les entreprises reconnaissent que leurs employés ont besoin de ces substances pour tenir le coup » ! Voilà désormais qu’il appartient à l’employeur, non plus de se comporter en responsable d’une personne en détresse ou de porter assistance à un employé en danger, mais d’autoriser les substances « psycho-actives » dans le « job » pour assurer le « job ».

La société du « progrès » est une société dans laquelle l’entreprise doit ajouter de la malice au mal, du supplice au désespoir, du trépas à la mort. L’univers de la « boîte » est alors presque à son apogée : « jeune, je suis passé par une « boîte », et même une « boîte » à bac. Puis, je me suis mis à bosser et suis rentré dans une « boîte ». J’ai quitté cette « boîte » pour changer de « boîte ». Mon pote, lui, a monté sa « boîte » et aujourd’hui il a racheté une « boîte ». Il bosse comme un fou pour ses « boîtes ». Le samedi, avec d’autres potes de ma « boîte », on a pris ma « caisse » pour sortir en « boîte ». On s’est éclaté grave ! Mais bon, on est fini par rentrer parce qu’on n’avait pas envie de finir trop vite dans une « boîte » au fond d’un trou ! »

Tragique !

Gilles Colroy

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