Ce roman-documentaire sur MK Ultra

Suite à nos premiers articles sur les déclarations faites lors des réunions du groupe de travail sur la déclassification des secrets fédéraux, du Comité de surveillance et de réforme du gouvernement des Etats-Unis, le 30 juin 2026, au sujet du projet MK Ultra, notre ami Thierry Marignac, écrivain et traducteur, nous a fait découvrir le livre « Altered States of America », recueil de Richard Stratton, ancien hors-la-loi devenu écrivain.

Pierre-Alain Depauw

Selon la présentation du livre sur Amazon, « son passé de trafiquant international de marijuana, ses huit années passées dans une prison fédérale et son ascension fulgurante au rang d’auteur et de cinéaste reconnu lui confèrent la crédibilité nécessaire pour extirper de ses sujets des vérités hors du commun  ».

Ce livre que Thierry Marignac a lu pour nous est un roman éponyme du documentaire qu’il avait réalisé, intitulé « Altered States of America ».  Voici ce que nous en dit Thierry Marignac :

La CIA

Le bouquin est centré autour de la personnalité du narrateur, George Hunter White. C’est un ancien de l’Office of Strategic Services, l’ancêtre de la CIA pendant la Seconde Guerre mondiale, spécialiste des coups tordus. Des jalousies l’ayant écarté de la CIA, c’est maintenant un agent haut placé du Federal Bureau of Narcotics. On est au début des années 1950 et New York est submergé d’héroïne, trafiquée par les Italos-Américains, les Siciliens et les Corses, très présents sur les lieux de production, en Indochine. Que White soit un flic des Stups est un détail important, parce qu’il travaille encore pour la CIA, ayant gardé les vieux contacts de l’OSS, notamment avec un autre personnage historique James Angleton, une huile de la « Compagnie ».

Il est « contractant » pour la CIA régulièrement. En d’autres termes, son poste de flic des Stups, est, aussi étrange que ça puisse paraître, une sorte de couverture. Légalement, la CIA n’a pas le droit d’intervenir sur le territoire national. Mais un flic, si. On a donc recours à White pour des opérations « domestiques ». Comme de tester la nouvelle drogue, LSD-25, découverte par le chimiste Hoffman des laboratoires Sandoz en Suisse sur ses concitoyens américains.

La drogue est envisagée comme un moyen de contrôle des esprits

C’est l’offre que fait Angleton à White, cette mission. La drogue est envisagée comme un moyen de contrôle des esprits, de lavage de cerveau. On apprend au passage qu’OSS et MI6 avaient déjà expérimenté pendant la guerre des « sérums de vérité » avec de puissants concentrés de cannabis et de la mescaline, pendant des interrogatoires de prisonniers allemands ou japonais. Cette petite fantaisie est donc la suite d’expériences passées. Mais le LSD-25 ou acide lysergique est beaucoup plus puissant et pressenti pour fabriquer le mythique Manchurian Candidate, à qui on aurait lavé le cerveau, le transformant en assassin potentiel à son insu, qu’il suffirait de déclencher par une phrase-clé, etc.

Or, un agent américain en Suisse fait un rapport selon lequel les soviets en auraient acheté 10 kg à Sandoz. Panique à Langley. De quoi inonder les réservoirs d’eau de Washington ou New York et rendre la population tocbombe. On est encore pendant la guerre de Corée, les communistes lavent le cerveau des prisonniers américains avec de bons résultats. Et la paranoïa Mac-Carthyste est à son comble aux USA.

Tester la drogue sur des cobayes

On confie donc le dossier à White, qui doit tester la drogue sur des cobayes pour étudier ses effets. Le tout en sous-main, opération « noire » qui ne doit apparaître nulle part. On lui donne un budget, un repaire clandestin farci de caméras et de micros à la Epstein.

Cet Angleton est un personnage machiavélique, qui a toujours quatre stratégies en même temps et parle par allusion la plupart du temps. White est une véritable crapule prête à tout, revenu de tout, qui ne pense qu’à baiser et boire du gin en dehors de son boulot de chasseur. Il se met donc au travail dans le West Village en ramassant des beatniks au petit bonheur dans les tavernes environnantes et commence par tester la drogue sur lui-même. Alcoolique, il tient le coup malgré quelques extravagances. Mais les effets sur les cobayes se révèlent imprévisibles, certains se voient pourchassés par des monstres, d’autres retombent en enfance, certains sont au paradis des portes de la perception, quasi mystiques, certains deviennent des bêtes de luxure.

Une des premières missions que se voit confier White, à qui l’on présente aussi toutes sortes de savants travaillant sur la guerre chimique qui suivent de près ses expériences, est d’aller en Suisse, flanqué d’un de ces savants, pour entrer en contact avec Sandoz et le chimiste Hoffman lui-même. Quand ils rencontrent Hoffman, ils commencent par lui demander pourquoi il en a vendu 10 kg aux soviets. Hoffman répond qu’il n’en a jamais produit autant. Il s’avère que l’agent américain s’était trompé de quelques décimales, les soviets en ont acheté 10 grammes.

Nonobstant, White, l’homme des basses œuvres, est venu avec une mallette qui contient 250 000 dollars et achète tout le stock, avant de passer un contrat avec Sandoz qui ne vendra plus qu’aux Américains.

Rentré à New York, White recrute deux prostituées, qu’il a repérées dans une boîte de nuit avec des parrains de la mafia dans un endroit qu’il surveillait en tant que flic des stups. Grâce à elles, il ramène au repaire un gros trafiquant italien — par la promesse d’une nuit d’alcool et d’orgie — qui sous l’effet de la drogue généreusement versée dans son verre, a une crise de masochisme et de repentir et révèle l’impensable, le lieu de livraison de 90 kg d’héroïne à Chinatown.

White peut donc opérer une prise spectaculaire qui le fait grimper dans la hiérarchie des stups tout en remplissant parallèlement sa mission pour la CIA.

Suite à ça, le mafieux qui a trop parlé est liquidé.

C’est un thème récurrent et réaliste, les effets sont imprévisibles, dépendent des mystères de la personnalité.

Lors d’une réunion dans un « hôpital » de la CIA, un des scientifiques perd la boule et se met à tout cracher par la suite à des oreilles indiscrètes sur MK-ULTRA. Il est expédié dans une maison de repos, écarté, mais ne s’en remet pas. Dans un hôtel de Manhattan, deux tueurs corses sous l’égide de White le défenestrent. Problème : ils ne se sont pas donné la peine d’ouvrir la fenêtre, ils l’ont balancé à travers. L’enquête conclue à un suicide… Toutes sortes d’intermédiaires et d’agents doubles sont intervenus.

White finit par tomber amoureux d’une des prostituées qui s’avère ensuite être une fille hors mariage de Lucky Luciano (fiction sans doute, de même que les rencontres avec les écrivains Dashiell Hammett à New York et Hemingway à Cuba). Mais Angleton trouve qu’elle en sait trop et veut la liquider.

Parallèlement, la sinistre figure d’Edgar J. Hoover, patron du FBI, rôde aux alentours. Tandis que White en tant que flic des Stups, boucle des mafieux, Hoover s’obstine à dire que la mafia n’existe pas. Et Hoover est très jaloux de son territoire, les États-Unis. S’il a vent de MK-ULTRA, c’est le scandale, la guerre des polices, etc. Les têtes de la CIA peuvent tomber. Frank Costello, mafieux historique, a des photos compromettantes de Hoover en robe du soir dans diverses positions avec son amant (historique aussi). Alors, la mafia n’existe pas. White négocie avec Costello pour se procurer les photos pour le compte d’Angleton et organise plus tard une orgie homo dans un grand hôtel avec Hoover, déchaîné par le LSD-25, pour prendre de nouveaux clichés.

White s’obstine à protéger sa prostituée préférée qu’il finit par épouser à Cuba, sous l’œil attentif de Luciano qui dirige toujours son trafic d’héroïne de La Havane. Papa dit à White que s’il arrive malheur à sa fille, il le tuera.

White finit par s’en sortir grâce à deux armes contre Angleton : celui-ci a protégé les deux agents doubles britanniques homosexuels Burgess et Mac Lean, réfugiés à Moscou. Il protège encore Philby, soupçonné de travailler pour le KGB mais pas encore identifié formellement. La seconde arme vient tout à la fin du livre, lorsque la révolution castriste en marche commence à inquiéter la CIA qui cherche l’aide des mafieux qui contrôlent l’île. Et White retrouve son épouse.

Mon avis : tout ça peut paraître embrouillé, dans la mesure où Richard a tissé un roman avec tous les thèmes de l’époque 50-60 et certainement brodé ici et là — mais pas tant que ça. Ce White tel qu’il est présenté, crapule barbouze et Stup à la fois a réellement existé, responsable de MK-ULTRA. Angleton était une figure de la CIA juste au-dessous de Dulles (l’homme qui avait négocié avec les émissaires de Himmler en 1945). Les scènes d’orgie sont tirées des documents et témoignages recueillis par Stratton pour son documentaire. L’imbrication des familles mafieuses et de la CIA, en particulier à Cuba est un secret de polichinelle qui pourrait nous entraîner jusqu’à l’assassinat des Kennedy. White naviguait très certainement dans toutes ces eaux troubles. Quant à ces saouleries permanentes et ces coucheries, on les retrouves dans les romans de Le Carré, ancienne barbouze lui-même. Ce ne sont pas des enfants de chœur et ils sont constamment sous tension.

Thierry Marignac

Ce roman nous offre donc des détails intéressants sur certains personnages impliqués dans le projet MK Ultra. Mais il reste bien en-dessous de la réalité de toutes les horreurs expérimentées par la CIA et ses savants fous, y compris sur de nombreux enfants, dans le cadre du projet MK Ultra. Nous y reviendrons prochainement.

Pierre-Alain Depauw

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