
Un article poignant nous parvient de Gaza avec autorisation de diffusion et de publication de son auteur, Ziad Medouk, enseignant résidant à Gaza, qui a – malgré les destructions, le dénuement et les risques encourus de confrontation avec les Israéliens – entreprit avec quelques collègues encore sur place de relancer et de poursuivre à Gaza un enseignement de la langue française.
Léo Kersauzie
Enseigner le français à Gaza la dévastée
Avant le 7 octobre 2023, la situation était déjà difficile dans la bande de Gaza à cause du blocus imposé par l’occupation.
Malgré cela, le français était enseigné dans les écoles privées, certaines universités et dans 34 écoles publiques (patronnées pas le ministère palestinien de l’éducation où travaillaient alors 75 professeurs de français et 3 inspecteurs qui suivaient les professeurs et l’organisation des cours).
Le français était également enseigné dans 25 écoles privées. L’avantage des écoles privées était qu’on y enseignait également le dessin et la musique et que l’effectif des classes étaient réduit (15-20 élèves).Trois universités proposaient l’étude du français : l’Université d’Al-Aqsa à Gaza, l’université où j’ai travaillé en tant que chef de département pendant 13 ans. J’ai participé à la création du seul département de français de Gaza avec le concours du Consulat de France à Jérusalem. Ce département proposait une licence en 4 ans et a formé des centaines d’étudiants, en majorité des jeunes filles, qui ont travaillé comme enseignants du français dans les écoles de Gaza, ou ils ont obtenu des bourses pour poursuivre leurs études supérieures dans les universités françaises.
Ensuite, il y avait l’université Al-Azhar, une université générale où était proposé un diplôme bilingue français-anglais (français mineur et anglais majeur).
Il y avait enfin une université privée, l’université à Gaza, où il n’y avait pas de département de français à proprement parler. Avec mes collègues, le concours des universités au Québec et le soutien d’associations francophones, j’ai participé à la création d’un Centre de langue française qui proposait des cours, des activités, des concours et des jeux en français aux étudiants de différents départements de cette université.
Ce sont les étudiants de l’Université Al-Aqsa qui enseignaient dans ce Centre.Des écoles publiques et privées proposaient le DELF (Diplôme d’Etudes en Langue Française) avec le concours du Consulat de France à Jérusalem et l’Institut Français de Gaza. Il y avait des bourses pour les étudiants, des concours littéraires et artistiques.
Le français devenu deuxième langue étrangère en Palestine
Après l’anglais qui reste la première langue étrangère, le français est devenu deuxième langue étrangère en Palestine, et dans la bande de Gaza en particulier. C’était alors une langue qui était en plein essor.
Dès le début de l’agression du 7 octobre 2023, le système éducatif a été touché. Entre octobre 2023 et octobre 2024, il n’y a pas eu de cours dans toutes les écoles. Il n’y a pas eu de cours dans aucune école de la bande de Gaza à cause des déplacements forcés, des bombardements intensifs, de l’insécurité et des destructions des écoles.Il ne reste que 12 écoles sur 320
Des 320 écoles d’avant octobre 2023, qui existaient avant l’agression, seules 12 sont encore debout aujourd’hui, les autres ont été détruites totalement. Celles qui n’ont été que partiellement détruites ont été transformées en Centres d’accueil pour les déplacés.
Après une année complète gâchée, les cours ont repris (85 % des enfants vont à l’école dans des tentes ou des centres éducatifs). Il manque de tout dans les tentes, tables, tableaux, chaises mais l’éducation est primordiale en Palestine. On loue des pièces dans des immeubles visés pour pouvoir ouvrir des centres éducatifs.En ce qui concerne les matières enseignées, la priorité a été donnée aujourd’hui à l’anglais, l’arabe, les mathématiques et les sciences. Le français, l’histoire, le sport, la géographie et l’instruction religieuse ne sont provisoirement plus au programme car il manque d’effectifs chez les professeurs.
Malheureusement, les 3 universités qui proposaient un enseignement de français différents et variés ont été détruites. Actuellement les cours ont repris virtuellement mais peu d’étudiants sont inscrits dans les départements de français des universités d’Al-Aqsa ou Al-Azhar. Des professeurs ont été assassinés, d’autres ont émigré à l’étranger (Égypte, France, Québec). Le Centre de la langue française de l’Université de Gaza a été complètement détruit et il n’y a donc plus de cours proposées actuellement, même virtuellement.Lors de la reprise des cours en octobre 2024, le français n’était plus enseigné que dans deux écoles privées. Avec des collègues, nous avons décidé de développer l’enseignement du français dans les tentes et également dans les centres éducatifs. On a réussi à réintroduire des cours de français, mais ça n’est pas encore régulier. Nous avions quatre objectifs : permettre aux élèves de garder le contact avec la langue française ; donner l’occasion aux diplômés en français d’avoir un petit boulot, même mal rémunéré ; montrer au monde francophone qu’à Gaza, les élèves apprennent le français ; montrer l’importance de la langue française comme langue d’échange pour des élèves enfermés.
On a pu mettre en place des activités avec les enfants, par exemple des ateliers de dessin et, surtout, on a réussi à donner l’occasion aux élèves de témoigner. Des journalistes ont recueilli les témoignages d’enfants qui suivaient les cours de français. Ces témoignages ont été lus lors d’événements dans plusieurs villes en France, lors de soirées de solidarité notamment.
Malgré les conditions très difficiles, le manque de moyens et la pénurie de matériel pédagogique, éducatif et didactique, on a aussi réussi à proposer des cours, assurés par des diplômés de français, dans 7 centres éducatifs cette année.
Ce projet ambitieux a été mené avec le soutien de quelques amis solidaires et de groupes de solidarité dans les pays francophones.
Les activités de soutien psychologique proposées par des animateurs et animatrices francophones, les ateliers de dessin et les cours de français interactifs sont des moments de joie et de plaisir pour les enfants.L’enseignement de cette belle langue française est en train de reprendre lentement lentement à Gaza la dévastée.
Récemment, l’Institut Français de Gaza a proposé un concours de poésie pour les jeunes étudiants dans les universités de Gaza, ainsi que pour les diplômés de français, et on s’en est réjoui.
En plus, et dans quelques centres éducatifs, on a essayé d’organiser des cours de français pour les enseignants qui le demandaient.
On peut les voir dans les vidéos filmées par les diplômés de français de la chaîne « Gaza la vie », gérée par les diplômés de français dans la bande de Gaza.Ziad Medouk
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