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Nous vous proposons une nouvelle analyse du journaliste ukrainien indépendant Peter Korotaev, traduite en français pour Médias Presse Info par Thierry Marignac, auteur et interprète, spécialiste de l’Ukraine et de la Russie. Cette fois, il est question de la responsabilité des médias occidentaux dans la poursuite des horreurs de cette guerre entre l’Ukraine et la Russie. Encore un type d’article que vous ne risquez pas de trouver dans la presse du système.

Pierre-Alain Depauw

La responsabilité occidentale pour les unités d’assaut

Les coupables sont rarement punis. Surtout s’il s’agit de journalistes. En admettant que cela leur importe et qu’ils en aient eu connaissance, les gens oublient leurs crimes et ceux qui font des relations publiques avec le meurtre de masse décrochent une promotion.
Néanmoins, ça vaut le coup de mesurer le sang que certaines personnes ont sur les mains.

Contre-attaques dont la seule utilité est médiatique

Durant l’année écoulée, une certaine branche de l’armée d’Ukraine a grossi démesurément. Les troupes d’assaut, qui sont maintenant aux alentours de 50 000 soldats. Un seul régiment d’assaut, le 425e contrôle 10-15% de la ligne de front et, plus important, les secteurs les plus dangereux.
Ces unités sont devenues tristement célèbres pour un certain nombre de raisons. Ce qui comprend des tabassages systématiques et la torture des subalternes dans l’intérêt de la discipline générale et la punition des tentatives d’évasion. Des passages à tabac qui entraînent fréquemment la mort des soldats et incluent toutes sortes de tortures médiévales. Ce qui comprend aussi l’exécution des soldats désertant leurs positions, par balle ou par drone. « Les nôtres, ça n’existe pas » selon la formule désormais célèbre du commandant d’une des plus fameuses unités d’assaut, à qui on a officiellement décerné le titre de Héros de l’Ukraine.
Et tout ça au profit d’une seule chose — des contre-attaques constantes contre un ennemi beaucoup plus puissant. Lorsque vos soldats mobilisés doivent être lancés dans une attaque qui leur coûtera probablement la vie, comment les motiver autrement ? L’objectif convoité est de récupérer une bourgade, dont le nom pourra être diffusé dans la presse.
Ce glorieux objectif a des coûts humains assez concrets. D’après un chef militaire ukrainien de premier plan, les officiers du 225e régiment d’assaut se sont vantés d’avoir perdu 1000 de leurs hommes en une semaine. Bien que ce chiffre puisse paraître énorme, il est possible, vu la taille de ce « régiment » (autour de 10 000 hommes) et les privilèges massifs qu’il a obtenu l’année dernière en termes d’accès au recrutement. Savoir si c’est tenable pour l’armée ukrainienne, étant donné ses problèmes de recrutement bien connus — la réponse est évidente.
Les privilèges d’accès au recrutement des unités d’assaut vont peut-être prendre fin. Mais les morts ne ressusciteront pas. Alors ça vaut le coup de réfléchir sur le pourquoi de tout ce gâchis de vies humaines. C’est aussi une indication pour déterminer si ce massacre industriel va se poursuivre ou non.

En termes militaires, on peut soulever certaines questions sur les unités d’assaut. Étant donné le manque chronique de personnel, il faut des équipes de réaction rapide susceptibles de circuler sur le front pour stopper les avancées ennemies. Et il est assez fantaisiste d’imaginer, comme le disent certains commentateurs, que l’armée ne se serve que de drones, que les assauts d’infanterie appartiennent au passé. Les drones peuvent tuer des ennemis mais ils ne peuvent tenir le territoire. Même lorsqu’on est sur la défensive, certaines contre-attaques sont nécessaires pour empêcher l’ennemi de déborder par les flancs et plus généralement pour l’empêcher d’avancer en s’infiltrant.

Mais il est impératif de souligner l’évènement qui a amené la création ou au moins l’expansion massive des unités d’assaut. Il s’agit de l’invasion de la région de Koursk par l’Ukraine en été 2024. C’est la loyauté qu’ont démontrée les unités d’assaut dans cette aventure qui a poussé le commandant-en-chef Syrsky à les augmenter en nombre constamment.
Un certain nombre de commandants respectés d’autres unités militaires ukrainiennes ont refusé de participer à cette opération, qui avait toutes les chances de finir par la catastrophe qui s’est déroulée quelques mois plus tard. Mais les chefs des unités d’assaut étaient heureux d’y participer et ils étaient à l’avant-garde. Ils sont restés bien après que la nécessité de battre en retraite aurait dû s’imposer. Lorsque cela devint inévitable au printemps 2025, la retraite a été chaotique et a causé encore plus de pertes. Et même après ça, les unités d’assaut ont mené quelques tentatives absurdes d’incursion dans la région russe de Belgorod. Selon un autre officier qui combattait côte-à-côte avec les unités d’assaut, celles-ci perdaient régulièrement 90% de leurs effectifs dans des offensives condamnées à l’échec.

L’exemple de Koursk

L’opération de Koursk ne présentait aucun intérêt militaire. Zelensky tenta de prétendre sans beaucoup de conviction que cela visait à « échanger » des parties de la région de Koursk contre du territoire contrôlé par les Russes. La Russie refusa. Il était clair pour quiconque disposant encore de quelques neurones que 1) la région de Koursk, c’est le moins qu’on puisse dire, n’était pas le secteur le plus important stratégiquement pour la Fédération Russe, et 2) que les tentatives de faire chanter la Russie en prenant du territoire en otage n’ont jamais entraîné celle-ci à se soumettre.
Et fin 2024 et 2025, pendant et après Koursk, l’Ukraine a perdu plus de territoire qu’elle n’en avait perdu depuis 2022. Plus encore en 2025. Les unités d’élite avaient été avalées par Koursk, des troupes dont l’Ukraine avait un besoin criant sur son propre champ de bataille. Les espoirs que la Russe transfèrerait des troupes du Donbass à Koursk ne se sont jamais concrétisés, du moins pas de façon significative.

Alors quel était l’objectif ? Titiller l’imagination occidentale. Il existait un élément visant à remonter le moral ukrainien, sans aucun doute, mais c’était le public occidental qui comptait vraiment. Après tout, c’est de là que vient l’argent permettant à l’État et à l’armée ukrainienne d’exister.

À l’époque de Koursk, le public occidental commençait à s’ennuyer et être assez déçu de son drame ukrainien si excitant de prime abord. À présent, c’était trop déprimant. La contre-offensive tant attendue de 2023 n’avait pas produit les résultats escomptés. Personne ne prenait triomphalement son café en Crimée. La Russie continuait à grignoter la ligne de front. La ville de Bakhmout avait été perdue, à un prix très élevé pour les soldats ukrainiens qui l’avaient défendue pendant des mois.
L’Ukraine pouvait-elle vaincre ? L’envoi de centaines de milliards de dollars et d’euros valait-il le coup ? Les dizaines, centaines de milliers d’hommes tués dans un conflit qu’Européens et Américains encourageaient l’Ukraine à poursuivre ?

Koursk dissipa tous ces doutes. Ou du moins, c’est ce que rapportait la presse occidentale avec jubilation. Quelle euphorie ont-ils dû ressentir à ce moment-là. Tel était le mot employé dans les médias ukrainiens à l’époque — euphorie. En ce qui concernait les médias de l’Occident et sa classe politique leur conviction bien-aimée était raffermie — la courageuse Ukraine pulvérisait à nouveau le tigre de papier russe. Les pessimistes chez nous ont tort de douter de la suprématie de nos excellentes démocraties. Les Ukrainiens ne se contentent pas de mourir pour nos idéaux, ils gagnent ! Les laboratoires d’idées américains écrivaient des articles sur « Le génie opérationnel et stratégique de l’offensive de Koursk ». La presse était extatique.
Tandis que les troupes ukrainiennes ont été repoussées depuis longtemps hors de Koursk, les unités d’assaut ont continué à être en symbiose avec la presse occidentale en 2026. Cette année, elles ont été engagées dans d’interminables contre-attaques.

Le premier endroit où elles sont entrées en activité est le secteur sud du front, les régions Zaporogues et de Dniepropetrovsk. Il y a eu des désertions et des retraites massives d’autres unités ukrainiennes en 2025 et au début 2026. Les unités d’assaut ont stabilisé la situation, en partie en exécutant les déserteurs, mais aussi en menant sans fin de nouvelles contre-attaques.
Bien que certains analystes ukrainiens aient évoqué la nécessité stratégique d’empêcher la Russie de monter une grande offensive en direction de la grande ville de Zaporidjia, Zelensky semblait avoir un autre intérêt dans les contre-attaques ukrainiennes. Il faisait constamment des déclarations sur les territoires repris par les unités d’assaut dans le sud.
On a même évoqué une « contre-offensive au sud » au début de l’année, quoique que cette affaire se soit dégonflée assez vite. Pendant la frénésie, les observateurs occidentaux se sont une fois de plus persuadés que « L’Ukraine avait changé le cours de la guerre ». L’Institut Américain pour l’Étude de la Guerre, présidé par l’aristocrate néo-con Kimberley Kagan, assurait ses lecteurs que l’Ukraine prenait à présent plus de territoires que la Russie.

Derrière la propagande, des quantités de morts

En bref, Zelensky et la presse ne cessaient de parler de villages repris, négligeant généralement de signaler que ceux-ci avaient une population qu’on pouvait compter sur les doigts des deux mains, même avant 2022. Les déclarations de Zelensky sur la reconquête de 300 km2 étaient également contestés par la plupart des analystes militaires ukrainiens, qui croyaient plutôt à 75 km2. Plus tard, Zelenski gonfla encore le chiffre jusqu’à 400 km2, et les analystes ukrainiens restaient toujours aussi septiques.

Rien de très impressionnant n’a été accompli dans ces contre-attaques au sud. Les Russes ont continué d’avancer simultanément dans ces secteurs. Un analyste militaire ukrainien se lamentait en permanence sur les pertes massives subies par les unités d’assaut dans ces opérations.
En bref, il s’agissait encore de relations publiques. La steppe d’Ukraine méridionale est difficile à défendre, manquant d’infrastructures urbaines. Ce qui rend plus facile de tuer ou de chasser des soldats ennemis d’un village. Le problème, c’est qu’une fois qu’on a pris ces positions, on est à son tour pilonné par bombardements aériens. Cependant, on peut clamer à la presse qu’on a « libéré » le territoire, même s’il faudra l’abandonner dans quelques semaines (si l’on survit).
Quelque chose d’encore plus grotesque a eu lieu dans un autre lieu où les unités d’assaut ont été particulièrement actives cette année — la ville de Pokrovsk dans la région de Donetsk. Les Russes ont pris la ville fin 2025. Mais les Ukrainiens et leurs soutiens européens ne voulaient admettre avoir perdu cette ville stratégique à aucun prix. Et les unités d’assaut ont mené d’innombrables opérations pour entrer dans Pokrovsk et se filmer à y lever un drapeau. D’autres soldats ukrainiens se plaignaient que des dizaines d’hommes se faisaient tuer dans ces mascarades. Mais ça n’avait pas d’importance — on montrait que Pokrovsk « tenait ».
Il y a eu un cas particulièrement atroce en avril de cette année, quand un groupe important de soldats du 425e régiment d’assaut ont été tués au cours d’une mission suicide vers un village près de Pokrovsk.

Construire une image au détriment de toute logique militaire

La dernière affaire caricaturale de ce genre a eu lieu à la mi-juillet. Syrski allait être limogé, et ses unités d’assaut étaient de plus en plus critiquées. Alors le tristement célèbre 425e régiment d’assaut est entré dans la ville de Konstantinovka dans la région de Donetsk, qui était à ce moment-là sous le contrôle presque total des Russes. Ils ont levé un drapeau portant les visages de Syrsky et Zelensky. Ils bientôt été capturés par les Russes et forcés de lever un drapeau russe. Le 425e a fini par admettre que les hommes avaient été pris en otage et n’a pas nié la véracité de la vidéo avec les visages de Syrsky et Zelensky. Cependant, sur une note positive le 425e a souligné « qu’au moins, ils ne sont pas morts » ce qui est à la fois peu rassurant et pas nécessairement vrai.

Toutes ces affaires ont peu à voir avec une logique militaire. Il s’agit beaucoup plus de construire une certaine image de la réalité pour un public civil, en particulier occidental. Il est erroné d’accuser le commandant-en-chef Syrsky d’être le responsable de tout ça. Il n’a fait qu’exécuter les ordres. Ceux qu’il a reçu du président ukrainien, un homme de spectacle par profession, qui adore les applaudissements et déteste le silence. Et le président lui-même, est à son tour encouragé par l’étranger.

C’est pourquoi les journalistes occidentaux qui organisent ce théâtre ont aussi du sang sur les mains. Ce qui ne les empêchera pas de dormir.
Quoi qu’il en soit, ces facteurs ne sont pas près de changer. Et comme l’armée d’Ukraine est constituée de citoyens mobilisés de force que l’idée de mourir n’attire pas spécialement, en particulier pour des objectifs aussi stupides, je ne vois pas comment les formes de discipline employée par les unités d’assaut vont donner un résultat probant.
Les journalistes occidentaux ne vont pas non plus mourir de sitôt. Leur matériel humain dans les steppes méridionales, cependant, fond lui comme neige au soleil.

Peter Korotaev (traduction par Thierry Marignac)

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