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Il fallait oser, et Ilham Aliev a osé. Du haut de la tribune de son « Forum global des médias » — on savoure déjà l’intitulé, dans un pays classé parmi les pires geôliers de journalistes de la planète —, le président de l’Azerbaïdjan a réclamé « la liberté » pour la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie, la Martinique et Saint-Martin. « Au XXIe siècle, il est inacceptable de maintenir comme colonies des territoires situés à 10 000 kilomètres », a tonné l’autocrate. Et de préciser, sans rire : « Nous ne nous ingérons pas dans les affaires intérieures de la France, car les droits de l’homme sont une question universelle. »

Le décor mérite qu’on s’y arrête. Ces fortes paroles ont été prononcées à Chouchi — Choucha dans la novlangue de Bakou —, cité arménienne millénaire conquise par les armes en 2020, vidée de ses habitants, dont les églises sont méthodiquement « restaurées » pour en effacer toute trace chrétienne. Voilà donc un potentat héréditaire, fils de son père comme dans toute bonne dynastie soviéto-orientale, qui pérore sur la décolonisation depuis une ville qu’il vient précisément de coloniser, trois ans après avoir jeté sur les routes les 120 000 Arméniens de l’Artsakh dans l’indifférence générale. Le donneur de leçons de droits de l’homme emprisonne ses opposants, muselle sa presse et achève d’éradiquer la plus ancienne chrétienté du monde. On a connu des professeurs de vertu plus crédibles.

Mais si le professeur est grotesque, que dire de l’élève ? Car en face, il y a la France d’Emmanuel Macron. Cette France qui, en septembre 2023, a regardé l’épuration de l’Artsakh en publiant des communiqués « préoccupés ». Cette France qui a livré à Erevan quelques canons Caesar avec la solennité d’un armistice, pendant que l’Union européenne, France comprise, signait des contrats gaziers avec Bakou et que Mme von der Leyen qualifiait l’Azerbaïdjan de « partenaire fiable ». On a vendu les Arméniens pour du gaz, et on s’étonne aujourd’hui que le vendeur de gaz se paie notre tête.

Car Aliev ne se contente pas de discourir. Son « Groupe d’initiative de Bakou » arrose depuis des années les mouvances séparatistes de nos outre-mer, convie à grands frais les indépendantistes calédoniens, polynésiens, martiniquais, et l’on a vu flotter le drapeau azerbaïdjanais dans les émeutes de Nouméa. Ingérence caractérisée, que le Quai d’Orsay dénonce mollement entre deux génuflexions. Voilà où mène la « puissance d’équilibre » macronienne : la France se fait humilier par un État de dix millions d’habitants, et l’Élysée répond par des éléments de langage. Un pays qui n’a pas su protéger l’Arménie chrétienne, berceau spirituel auquel tout la liait, ne dissuade plus personne. Aliev l’a compris : on peut frapper la France, elle ne rend pas les coups. Elle tweete.

Et pourtant — c’est ici que la farce devient instructive — Aliev a raison sur un point, un seul. Il prend la République au mot. Les « droits de l’homme » sont universels ou ne sont pas : telle est bien la religion officielle de la France depuis 1789, celle qu’elle exporte à coups de résolutions onusiennes et de leçons de morale infligées à la terre entière. Paris a prêché l’« autodétermination des peuples » sur tous les continents, applaudi tous les vents de la décolonisation, inscrit la Nouvelle-Calédonie elle-même sur la liste des territoires « à décoloniser » de l’ONU. Que le dictateur de Bakou retourne aujourd’hui ce catéchisme contre son inventeur n’est pas une trahison de la doctrine : c’en est l’application. Le bâton qui frappe la République a été forgé à Paris.

À MPI, on n’a jamais communié dans cette religion-là. Les « droits de l’homme » abstraits, cette divinité de rechange installée sur les autels dévastés, nous n’y croyons pas, et le spectacle d’Aliev en montre précisément la vanité : une idole que n’importe quel despote peut invoquer sert tous les cynismes et ne protège personne — sûrement pas les chrétiens d’Artsakh, morts avec la Déclaration universelle pour seul linceul. La légitimité française en Nouvelle-Calédonie ne repose pas sur un brevet délivré par l’ONU, mais sur l’histoire, sur l’œuvre missionnaire et civilisatrice accomplie là-bas depuis près de deux siècles, sur la fidélité de populations qui ont versé leur sang pour la France et qui, par trois fois, ont choisi de rester françaises. Voilà des titres réels, charnels, que le juridisme droit-de-l’hommiste est incapable de fonder — et incapable de défendre.

La conclusion s’impose d’elle-même. Tant que la France se voudra la patrie des droits de l’homme, elle sera condamnée à subir les sermons des Aliev et à perdre ses terres au nom de ses propres principes. Une France redevenue elle-même — souveraine, enracinée, fidèle à sa vocation chrétienne — n’aurait pas laissé égorger l’Arménie, et n’aurait pas à rougir de tenir Nouméa. Entre le cynisme cohérent du despote et l’incohérence bavarde de M. Macron, il y a place pour autre chose : une politique. On l’attend toujours.

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