
J’ai lu l’encyclique de Léon XIV. À aucun moment ne s’y trouve clairement expliqué le lien historique entre intelligence artificielle et cybernétique.
C’est pourtant le véritable nœud du problème, qu’il eût fallu dénoncer avec la vigueur d’un apôtre d’un point de vue catholique. Dans l’esprit de son créateur Norbert Wiener, en effet, la cybernétique était un mode de gouvernement mondial par les machines destiné à contrôler la politique des nations. Or les concepteurs contemporains de l’IA, qui n’est que la nouvelle appellation de la cybernétique, la présentent comme une mise en commun algorithmique de toutes les connaissances, placée au service de chacun. Presque une aide à la personne, dirions-nous…
Or le pape feint de croire que l’IA pourrait contribuer, si elle était mise au service d’on ne sait trop quel bien, à réparer la « maison commune », en faisant « progresser la technique sans faire régresser le cœur » à réparer, purifier , sauver cette dernière et la magnifique humanité qu’elle contient.
Léon XIV se réclame à plusieurs reprises de la Doctrine sociale de l’Église.
Cette dernière, écrit-il, a beau se fonder sur « l’Écriture Sainte et sur la Tradition », elle « a pris forme dans le Magistère récent des Papes et du Concile Vatican II. » Curieuse distorsion de la notion. De là, Léon XIV peut accumuler des éléments de langage puisés chez le pape François cité 63 fois – un record – ,et noyer son lecteur dans des généralités sur la fameuse « dignité humaine », « les défis de notre époque », spécifiquement « la numérisation, l’intelligence artificielle et la robotique », dont à aucun moment une analyse sérieuse ne dénonce l’intention politique de ses concepteurs.
Non seulement le pape n’établit pas ce lien, pourtant fondamental, entre IA et cybernétique, mais il élude les détails techniques ou géopolitiques qui contextualiseraient un peu la réflexion. Pour discerner « comment vivre de manière responsable à l’ère de l’intelligence artificielle » le pape convoque deux figures de l’Ancien Testament, sur lesquelles méditer afin de discerner : la construction de la tour de Babel (cf. Gn 11, 1-9) et la reconstruction des murs de Jérusalem avec l’exemple de Néhémie (cf. Ne 2-6). Mais ce ne sont que deux actions humaines assimilables à du noachisme, sans rapport avec les mérites gagnés sur la Croix par le Précieux Sang de Jésus-Christ que le pape, son vicaire, est censé représenter.
Pas un mot sur le péché originel, cause de tous nos maux.
Pas un mot sur les fins dernières. Pas un mot sur la nécessité de recevoir les sacrements véritablement catholiques. Pas un mot sur la liturgie. En bon humaniste chrétien, Léon XIV propose : de désarmer les mots, de construire la paix dans la justice, d’adopter le regard des victimes, de cultiver un sain réalisme, de relancer le dialogue, le multilatéralisme, la synodalité, là où il faudrait annoncer la Vérité du salut en Jésus-Christ, la pratique des Dix commandements, l’amour de la Présence réelle et de la liturgie qui l’honore. .
Ce texte a au bas mot 70 ans de retard, car si le pape énumère bien les dégâts déjà occasionnés par la vulgarisation intempestive des chatbots (enfants hypnotisés par des écrans ; vieillards mourant seuls ; travailleurs déclassés ; relations humaines devenues algorithmiques ; fatigue psychique et perte du réel ; disparition de l’intériorité et de la présence réelle, propagation d’une violence, d’une hypersexualisation irrationnelle et d’un contrôle social au sein de la société…) il reste discret sur les intérêts géopolitiques de ceux qui, comme des grenades dégoupillées, ont lancé les chatbots au sein de la Cité catholique universelle.
Aucune évocation, non plus, des risques que le gouvernement par les machines fait encourir à l’humanité : des risques dont Norbert Wiener lui-même n’hésitait pas à soulever l’existence dans les années cinquante !
Un comble ! Parmi eux : la technologie comme amplification du désir humain de puissance ; la fabrication industrielle de l’attention et du consentement ; la dissolution intérieure de la personne ; l’effacement de l’effort, de la contemplation et de la mémoire ; la tentation prométhéenne de supprimer toute limite ; le risque d’un monde administré sans transcendance ; la substitution du catholicisme réel par une religion technique transhumaniste ; la possibilité d’une servitude volontaire confortable où chacun perdra son âme…
Le dernier paragraphe feint de célébrer le Magnificat de la Très Sainte Vierge.
Mais là où Notre Dame célébrait le Seigneur, un jeu de mots fort pervers se contente de revenir à la célébration de cette magnifique humanité, si épouvantablement déchue.
Peut-être ce pape américain féru de Léon XIII devrait relire Testem benevolentiæ nostræ, la lettre à Mgr Gibbons condamnant l’américanisme et l’indifférentisme religieux du 22 janvier 1899, d’où j’ai tiré ce mot de la fin :
« On a peine à concevoir comment des hommes pénétrés de la doctrine chrétienne peuvent préférer les vertus naturelles aux vertus surnaturelles et leur attribuer une efficacité et une fécondité supérieures. »
Le Petit Béraldien
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