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Abîmes, meurtres, passages à tabac dans l’armée

Le sujet d’aujourd’hui est la violence dans l’armée. Un avertissement sur le contenu paraît nécessaire. Tout d’abord, nous examinerons une affaire où de braves patriotes ont sauvagement battu un boutiquier qui refusait de leur vendre de la vodka. Puis nous nous intéresserons à 5 affaires plus récentes où des soldats mobilisés ont été tués par les commandants des unités d’assaut. Ensuite, nous entrerons dans les détails d’une récente vidéo « virale » montrant un soldat battu devant ses camarades. Enfin, nous verrons un témoignage des pratiques brutales à travers l’armée ukrainienne et nous méditerons sur l’obsession ukrainienne de rivaliser avec la violence célèbre de la SMP russe Wagner. Bien sûr, on pourrait légitimement rétorquer que reporter tout le blâme sur « l’exemple russe », c’est sous-estimer l’originalité et l’entrain ukrainien quand il s’agit d’inventer et de mettre en œuvre de nouvelles formes de violence.

Les loups solitaires

« Les loups Da Vinci » sont une des unités les plus mises au premier plan de l’armée ukrainienne. Elle est largement composée de nazis-hipsters du groupe Honneur, un groupe de hooligans du football aligné sur les ONG, ayant fait scission du mouvement Azov en 2019-2020. Les membres d’Azov les appellent des Sorosites sympathisants LGBT. En 2021, Zelenski a décerné au soldat Dmytro Kotsyubailo, dont le surnom était Da Vinci, du titre de « Héros de l’Ukraine ». À la suite de son décès rapide au front en mars 2023, son visage n’a plus quitté les ondes et l’unité a reçu son nom.

Héros nazi ukrainien

Le président Finlandais s’est même rendu aux obsèques de Kostyubailo à Kiev.

Héros nazi ukrainien

Héros nazi ukrainien

Bien qu’ils soient très mis en valeur dans la presse, j’ai toujours entendu des rumeurs sur des activités peu recommandables des loups Da Vinci sur le front, en particulier le racket des civils. J’ai évoqué les apparitions des chefs du groupe Honneur dans les fêtes à strip-teaseuses organisées par les centres d’arnaque téléphonique sous contrôle de l’armée. J’ai également évoqué les goûts de luxe de la célébrité nazi-hipster Serhii Filimonov « Le Fils de Peron », dirigeant du mouvement Honneur et commandant des Loups Da Vinci. Avant 2022, il s’est rendu à Hong-Kong pour y soutenir les manifestants — à présent il pose dans des donjons avec des hommes aux yeux bandés.

Quoiqu’il en soit, le 2 mai, les braves combattants des Loups Da Vinci se sont chargé d’éliminer un ennemi dangereux à plusieurs centaines de kilomètres du front. Dans la ville de Shaktarsk, dans la région de Dniepropetrovsk, les caméras de surveillance ont filmé quatre guerriers en train de tabasser et de kidnapper un boutiquier de 19 ans. Il avait refusé de leur vendre de la vodka après l’heure légale. Des parents ont également rapporté que les soldats ont tiré et jeté des cocktails Molotov sur le magasin. Après avoir longuement dérouillé le jeune homme à terre, ils l’ont jeté dans leur camionnette pour le torturer un peu plus et l’ont abandonné aux limites de la ville. Des parents ont encore précisé que ce n’était pas la première fois que de tels excès avaient lieu. Ils se plaignaient aussi que les chefs des Loups Da Vinci protègent les agresseurs, prétendant qu’ils étaient sur le front ou « avaient déserté ». Une enquête judiciaire a été ouverte. Le commandement de Da Vinci a reconnu sa responsabilité — tout en excusant simultanément les soldats parce qu’ils « étaient sur le front depuis longtemps ». En guise de compensation, ils ont offert leur aide pour nettoyer la ville. Depuis, on n’a pas eu d’autres nouvelles sur ce qui s’était passé. Je doute même que les « Loups » patriotiques aient eu à balayer la moindre rue de Shaktarsk.

Le 425e

Au moins cinq soldats sont morts dans le 425e régiment d’assaut au mois de mars. Rien de nouveau pour cette célèbre unité, le régiment dont les effectifs augmentent le plus rapidement de l’armée, qui a même bénéficié de clips publicitaires de Dwayne Johnson « The Rock » à l’entraînement. Comme toujours, le commandement du 425e parle de problèmes de santé, tandis que parents et médecins invoquent des fractures des os. Aucun des cinq n’a survécu quinze jours après sa mobilisation — et ils ne sont jamais arrivés au front. Bien que les décès aient eu lieu en mars, l’évènement n’est devenu viral dans les médias ukrainiens qu’hier. Ces recrues venaient toutes de la région occidentale d’Ivano-Frankivsk— terre natale de Stepan Bandera. L’une des régions les plus pauvres d’Ukraine. Tous ces morts viennent de villes et de villages rustiques des Carpates. Vasyl Tsyurko, 41 ans, est mort neuf jours après avoir été mobilisé dans la ville bucolique de Yaremcha dans les Carpates. Voici ce que sa sœur a dit au magazine Suspilne, financé par l’Occident. « On nous a dit qu’il avait été battu, qu’il était mal en point, que mon frère avait besoin d’aide. On lui a envoyé un colis avec un téléphone. » Mais il n’a jamais pris contact avec sa sœur. La raison était qu’il avait été envoyé au 425e régiment d’assaut, connu pour saisir les téléphones des soldats. Lorsque la sœur de Tsyurko a appelé, elle n’a obtenu qu’une réponse glaciale d’un inconnu : « Il a dit que je ne pouvais pas l’appeler parce qu’il serait à l’isolement pendant encore deux jours. J’ai compris qu’il était puni pour quelque chose. » Elle avait appelé le 8 mars — le 10, la famille a été avertie officiellement que Tsyurko était mort six jours auparavant. Officiellement, Tsyurko est mort d’une défaillance cardiaque et d’une artériosclérose. Mais quand sa sœur s’est rendue à l’hôpital où il est mort, elle a découvert que le médecin légiste avait diagnostiqué un foie enflé, des côtes fracturées, des bleus, des contusions, et des blessures au corps à l’arme blanche. « Ses jambes avaient été rouées de coups, son visage était très endommagé et il portait des blessures au couteau sur tout le corps. Celui-ci est dans un état terrifiant : battu, torturé, mutilé. Dans ces conditions, mon frère n’aurait pu accompagner une brigade, il ne pouvait même pas respirer, ses côtes étaient cassées, tout était cassé. Et le lieu de la mort n’est pas précisé dans le certificat de décès, ni l’hôpital, ni l’unité. Ce qui nous a affolé. Parce qu’on nous avait dit qu’il était mort à l’hôpital. » La sœur de Tsyurko n’a pu obtenir de réponse à ses questions ni de la police ni du commandement du 425e. La fréquence à laquelle des hommes comme son frère sont torturés et tués la scandalise. Yaroslav Mokry, 53 ans a été envoyé au 425e fin février et enterré le 16 mars. Il est possible que la mort de Mokry soit due à des problèmes de santé. Sa sœur a dit à Suspilne qu’il souffrait de tuberculose depuis longtemps. Il avait été mobilisé en décembre 2025, restant loin du front — où il a contracté une pneumonie. Curieusement, Mokry servait avec les agents-recruteurs à ce moment-là — les Centres de Recrutement territoriaux, les agents de mobilisation si détestés. Peut-être qu’il ne remplissait pas ses quotas de mobilisation. Par conséquent le 26 février il a été envoyé sur le front au 425e — sa sœur ne pouvait plus entrer en contact avec lui, son téléphone était éteint. Il n’a passé qu’un seul appel au mari de sa sœur, le 3 mars, se servant d’un numéro inconnu sur l’application de messages Viber : « La conversation a été très courte, comme s’il y avait quelqu’un à côté de lui. Il nous a juste dit de ne pas nous inquiéter, qu’on leur donnait à manger. Et puis, quelques jours plus tard, il était mort » a dit la sœur de Mokry. Il est apparemment mort dans un véhicule le transportant à l’hôpital. Vasyl Voychuk, 52 ans, a survécu 7 jours au 425e. De même que Mokry, Voychuk était en mauvaise santé. Ce qui ne l’a naturellement pas empêché de recevoir un certificat de bonne santé après examens de la célèbre médecine militaire. Le frère de Voychuk a bientôt reçu un coup de fil d’un inconnu sur Viber, lui annonçant que Voychuk servait au 425e régiment d’assaut : « Il a dit qu’il avait besoin de mon numéro de carte pour que je puisse recevoir la solde puisque Vasyl n’avait pas la sienne. Mon frère était à côté de lui, et l’homme m’a donné une minute pour lui parler. J’ai demandé : où es-tu, dans quelle région ? Vasyl a répondu, je ne peux pas te le dire, c’est secret ». Il se souvient que Vasyl semblait très tendu. Vasyl étant mort le 24 mars, ce fut leur dernière conversation. L’annonce de sa mort est parvenue à la famille le 29 mars. Et il semble que la mort ne soit pas seulement due à la maladie, en dépit de ce que dit le certificat de décès. Le frère de Voycuk a vu le corps et a fait la déclaration suivante à Suspilne : « On l’a apporté contusionné. J’ai vu que son crâne était déformé de gauche à droite. Et son cou était bleu. » Petrov Daniltsiv, 52 ans est mort de crise cardiaque en route vers l’hôpital le 11 mars. Il avait été mobilisé 36 jours auparavant. Vitali Karat a été mobilisé dans la ville de Kolomiya, dans les Carpates. Voici ce que sa sœur a écrit sur Facebook en mars : « Je demande le maximum de publicité. Le 25 février le recrutement territorial s’est emparé de mon frère, Karat Vitali Youriovitch. Au bureau militaire de Kolomiya, d’où ils l’ont transporté à Ivano-Frankivsk. La famille n’a pas été avertie de l’endroit où il se trouvait, ni de ce qui lui arrivait. Une semaine plus tard, il a appelé d’un numéro inconnu, nous a dit qu’il n’avait que deux minutes parce qu’il y avait une queue derrière lui. Il a dit qu’on leur rendrait leurs téléphones plus tard, mais apparemment personne ne s’en ai soucié. Ils prenaient tout. Il a dit qu’il n’était pas passé devant la commission médicale militaire. Le 11 mars, il a appelé pour dire qu’on l’avait battu et qu’il était à l’hôpital de Pavlohrad, de nouveau d’un numéro inconnu, et qu’il avait du mal à parler. Le 12 mars, il a appelé disant qu’il était à l’hôpital 16 à Dnipro, 19 avenue Khmelnystky. Il nous a supplié de venir parce qu’il se sentait au plus mal. Je suis sa sœur, Olessya Piskunova. J’ai immédiatement quitté Kolomya pour la ville de Dniepro. Le 13 mars, quand je suis arrivée, il était dans un état très sérieux sous oxygène. Il a dit qu’on le battait constamment. Il a dit que le 10 mars, on l’avait sérieusement passé à tabac et jeté sur un lit de camp. Au matin, ils ont vu qu’il était mal en point et l’ont emmené à l’hôpital. Il a dit qu’on lui avait tout pris, y compris sa santé. Il n’avait avec lui que ses papiers d’identité. Et c’est arrivé. Aujourd’hui le 14 mars 2026, il est mort. Ils l’ont tué. Ils maltraitent horriblement tout le monde. « Skelya », surnom du régiment, signifie : mort. »

La 155e

Le moral n’est pas très élevé parmi ceux qu’on ramasse dans la rue. C’est pourquoi les pratiques des régiments d’assaut sont devenues prépondérantes dans toute l’armée. Les unités d’assaut ont été à l’origine formées avec des criminels à qui l’on offrait un contrat quand ils étaient encore en prison et on emploie les mêmes formes de discipline avec les troupes récemment mobilisées. Le fait que le haut commandement de l’armée favorise les unités d’assaut signifie que ces pratiques ont cours dans toute l’armée. Le 4 mai, une vidéo d’un soldat battu dans la 155e brigade, qui n’est pas une unité d’assaut, est devenue virale. L’homme tabassé est Sergueï Malenko. Les médias ukrainiens ont à l’origine avancé qu’il avait été battu par le lieutenant-colonel Stanislav Luchanov, commandant de la 155e brigade motorisée, qui opère autour de Pokrovsk. Dans la vidéo, l’agresseur dit à Malenko : « Tu es un soldat d’assaut, tu dois ta vie au commandant, tu devrais lui embrasser les pieds. » Puis il expédie un coup de pied dans la tête en l’insultant et en lui enjoignant de « sentir ce que c’est que la guerre ». Il accusait la victime d’avoir « mal parlé à son chef ». Pour une raison quelconque, il invite Malenko, battu et attaché à faire un duel avec lui, se battre « d’homme à homme avec des gants ». Il essaie peut-être de prouver quelque chose à Malenko dont les parents disent qu’il n’est plus joignable. Malenko avait été champion d’Ukraine de karaté Kyukoshinkaï en 2009. Il semble avoir été mobilisé récemment, ayant publié une photo de lui en civil le 25 avril. La page Facebook de l’armée ukrainienne a nié la responsabilité du commandant de la 155e brigade. La police militaire a prétendu que la victime avait été emmenée à l’hôpital et qu’il était dans une condition stable. (Les parents disent qu’ils ne peuvent pas le joindre, ce qui est coutumier dans les unités d’assaut). L’armée prétend aussi que l’agresseur n’est pas un officier, mais un simple soldat, un opérateur de drone. Il aurait déserté peu après l’incident et serait recherché. Le 7 mai le Bureau d’État d’Investigation a annoncé que le coupable de l’agression avait été arrêté. D’après les enquêteurs, ce n’était pas un officier et il avait déserté. Ils nient toute implication du commandant dans l’agression. « L’enquête a déterminé que cet homme, bien que d’un rang et d’un statut inférieur, tentait d’imposer ses propres règles dans les troupes pour que les autres soldats obéissent inconditionnellement à ses ordres. Pour ce faire, il a volontairement organisé une parade le 1er mai, appelé un soldat envers qui il éprouvait une rancune personnelle et s’est mis à le battre. Les coups multiples ont fait perdre connaissance à la victime. Ensuite, l’agresseur lui a attaché les mains avec des lanières en plastique. Lorsque le soldat a repris connaissance, les coups ont recommencé. » Les enquêteurs ont publié une vidéo de cet homme en train de s’excuser dans un autocar, et d’ajouter avec insistance que que le tabassage avait eu lieu entièrement à son initiative. Bien que floutés, sa voix et son apparence paraissent indiquer qu’il avait lui-même été passé à tabac. Il exigeait noblement qu’on le punisse comme prévu par la loi. La sœur de Malenko défend une autre version. Elle dit que le détenu surnommé « Karabas » entretenait d’excellentes relations avec son frère. Elle dit aussi que son frère n’a pas été battu par un seul homme mais par huit. Et que la dérouillée a duré une heure. Elle souligne, assez logiquement les incohérences du récit officiel. « Un simple soldat ne peut à lui tout seul aligner 50 personnes qui vont regarder un athlète qui combat régulièrement en compétition et gagne, se faire battre. Cela signifie que quelqu’un a donné l’ordre. » Les usagers de Facebook se sont souvenus de ce que hurlait l’agresseur de Malenko. Voici comment ils interprètent ce qui s’est passé : « Dans chaque bataillon, le commandant a ses kapos qui ne montent pas au front et terrorisent l’unité entière. C’est comme en prison — ils sont les patrons, ces kapos, et il y a les esclaves. Alors les esclaves font le boulot. Ça ne montre pas tout. Ça montre ce qui va leur arriver s’ils n’obéissent pas aux ordres du commandant. Pour intimider. » Comme en prison. On se demande s’ils ont repris la tradition des gitons en prison. Après tout, Prigogine, que l’armée ukrainienne imite fastidieusement, avait proclamé que la SMP Wagner pensait à créer des divisions séparées pour les gitons, la caste intouchable et humiliée qui existe dans les prisons post-soviets.

Les leçons de la 155e

Qu’est-ce que la 155e brigade. Bien que ce ne soit pas une unité d’assaut, elle est gérée par le 425e régiment. Cette pratique est connue sous le nom de « rattachement » et en dit long sur le pouvoir accordé aux unités d’assaut par leur créateur, Alexandre Syrsky, commandant-en-chef de l’armée. L’histoire de la 155e brigade est assez instructive. Elle a été, au départ, formée en 2024, avec des 2300 hommes fraîchement mobilisés et entraînés en France. Même Macron a fait un post là-dessus. Plus tard il s’est avéré qu’ils étaient surveillés comme en prison sur la base française, entourée de fil barbelé et avec des chiens de garde — pourtant, 50 d’entre eux avaient réussi à déserter. Le succès de cette grandiose histoire de la transition de l’Ukraine vers les critères de l’OTAN, ne devait pas aboutir. Envoyés sur le front, près de 2000 de ces hommes ont aussitôt déserté. On lui a donné de nouveaux chefs et un certain nombre d’histoires déplaisantes à son sujet ont filtré depuis. Et, en février 2026, le commandant de la 155e brigade a été limogé, remplacé par le chef du 425e régiment d’assaut. C’est ce qu’on peut remarquer ici. Tout d’abord, les unités d’assaut sont fondées sur le modèle de la SMP Wagner de Prigogine. Beaucoup de nationalistes ukrainiens qui adorent les unités d’assaut déclarent en interview que le commandant Prigogine était le plus admiré parmi leurs adversaires et qu’ils l’ont imité en recrutant des prisonniers. Comme on peut s’en souvenir, Wagner n’avait pas de larmes inutiles pour les soldats enfreignant la discipline — il y a eu l’affaire du déserteur battu à mort à coup de merlin devant les caméras, par exemple.

Un commandant ukrainien, Alexandre Doubinine, s’est trouvé une source de revenus en vendant des insignes dans le style de Wagner. On peut les commander sur sa page Instagram.

Ses insignes portent le slogan classique de Prigogine « Chargement 200, nous restons ensemble ». En russe, ça rime. Le chargement 200 signifie les tués au combat.

Peter Korotaev (Traduction : Thierry Marignac, écrivain et traducteur)

Conférence de Thierry Marignac, auteur de La guerre avant la guerre, sur la corruption en Ukraine

Thierry Marignac, roman L'Interprète, éditions Konfident

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