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« Traditionalistes » et « Intelligence artificielle » : un débat à ouvrir
« Traditionalistes » et « Intelligence artificielle » : un débat à ouvrir

À l’heure ou Léon XIV publie sa première encyclique sur l’IA, cet article, « Traditionalistes » et « Intelligence artificielle » : un débat sur les nouvelles technologies à inscrire à l’ordre du jour, se penche sur le problème de l’IA et de sa réception dans les milieux catholiques traditionalistes. Une analyse fine à partager. Nous la publions avec l’aimable autorisation de l’auteur Andrea Giacobazzi, diplômé en sciences politiques, un historien, essayiste, conférencier et écrivain italien, cofondateur de la radio catholique italienne et maison d’édition Radio Spada.

Des trains (presque) manqués

Je le dis sur la pointe des pieds, sans prétendre jouer les Jiminy Cricket : en plus de vingt ans de fréquentation du « traditionalisme », je crois avoir assisté à au moins deux trains pris en marche, avec un retard à rattraper qui s’est révélé obligatoire et souvent problématique : internet et les réseaux sociaux.

Je précise que la vie en ligne ne me fait pas rêver. À quelques exceptions près, je n’ai pas mis à jour mon ancien profil Facebook depuis plus de 11 ans, idem sur celui de X. Je ne suis pas non plus enthousiaste face à l’essence à près de 2 euros le litre, mais la réalité est là sous nos yeux et je ne peux pas la changer en ronchonnant, en faisant semblant qu’elle n’existe pas ou en m’en construisant une imaginaire.

Internet et ses dérivés ne sont pas des outils neutres — et ils ont mille problèmes — mais ils font partie du monde d’aujourd’hui. Ceux qui pensaient résoudre le problème en les excommuniant ont dû ensuite courir pour se ménager un espace minoritaire une fois que les jeux étaient faits.

Certes : parmi les principales menaces figurent l’aliénation par voie numérique, la dématérialisation des relations, la transformation du militantisme catholique en like. L’équilibre à maintenir est délicat, on le sait. D’un autre côté, il faut dire que tout cela a également offert des opportunités d’apostolat : peu après que Radio Spada eut inauguré ses activités en ligne, ne manquèrent pas ceux du je me passe d’internet (qui deux minutes plus tard demandaient de l’aide pour une recherche sur Google, pour une nouvelle de dernière heure, et ainsi de suite) ni ceux qui invoquent toujours d’autres raisons — principalement pour des raisons idéologiques — et qui commencèrent à brandir le slogan « plus de prières, moins de clavier ». Comme si les deux choses ne pouvaient pas aller ensemble, et surtout comme si, pour écrire leurs diatribes, ils n’étaient pas contraints d’utiliser un ordinateur, se voyant retourner contre eux la même accusation. Ce qui fut fait promptement.

Bref : il faut du bon sens et de la prudence. Mais aujourd’hui, nous ne sommes pas face à un passage historique de la dimension de ceux que je viens de citer — pourtant importants. Nous avons devant nous un changement de paradigme d’une tout autre portée : mieux vaut le comprendre tôt. Il faut surtout comprendre qu’ici, l’expérience n’est pas substituable, comme par le passé, par l’élan de quelques amis.

Nous pouvons ne pas nous occuper de l’IA, mais l’IA s’occupera de nous

L’intelligence artificielle — le nom lui-même est inexact, mais ce n’est pas le sujet de cet article — est en train de remodeler la société contemporaine, en évoluant à une vitesse qui rend les institutions classiques et les États structurellement incapables de réagir en temps utile. Il ne s’agit pas seulement de rapidité technique : le véritable fossé se situe entre les cycles d’innovation — qui se mesurent en mois — et les cycles législatifs, contractuels et électoraux, qui se mesurent en années. Cette asymétrie de rythme est un fait.

Si dans le domaine médical, militaire et administratif l’IA accélère les diagnostics, la logistique et la bureaucratie, le revers de la médaille est une profonde transformation du marché du travail qui menace non seulement les tâches manuelles, mais aussi des professions intellectuelles comme les rédacteurs, les traducteurs et les opérateurs de service client. Il convient cependant de faire une distinction : il ne s’agit pas toujours d’une substitution nette, mais souvent d’une recomposition — les emplois changent de forme avant de disparaître, et les données empiriques actuelles révèlent un scénario plus ambigu que ce que suggère le récit dominant. Cela n’atténue pas la portée du phénomène, mais impose l’honnêteté dans le diagnostic.

Cette poussée vers l’automatisation est alimentée par une transformation radicale des géants de la tech, qui abandonnent les anciens moteurs de recherche pour se transformer en agents IA autonomes et multimodaux (c’est-à-dire capables d’intégrer texte, images, voix et données). Des systèmes comme les AI Overviews de Google traitent et utilisent les informations en temps réel, répondant directement à l’utilisateur via des interfaces dynamiques et supprimant la nécessité de cliquer sur des liens externes.

Ce nouveau paradigme est en train de déstabiliser la distribution traditionnelle du trafic web et le monde des médias, condamnant à l’obsolescence l’information générique. Les contenus standardisés écrits dans une optique SEO (Search Engine Optimization, c’est-à-dire les contenus optimisés pour les moteurs de recherche), la chronique linéaire, et d’autres données — météo, horaires, prix — sont assimilés et synthétisés directement par les algorithmes, détruisant la valeur économique des sources qui les traitent. Tout ce qui est facilement calculable et répétable est absorbé par les plateformes centralisées d’intelligence artificielle.

Il existe cependant un aspect structurel que ce scénario néglige souvent : la valeur ne se redistribue pas au marché, mais se concentre entre très peu d’acteurs privés. Celui qui contrôle les plateformes IA centrales finit par jouer le rôle d’intermédiaire unique entre le contenu et l’utilisateur, accumulant un pouvoir informationnel (et pas seulement informationnel) sans précédent.

Quelques chiffres

Nous sommes à une époque où le patrimoine administré par certaines compagnies financières (par exemple Pimco) dépasse le PIB de la grande majorité des États. Mais ce n’est pas seulement la quantité qui doit nous impressionner : la fluidité du monde qui nous entoure, l’interconnexion des différents acteurs économiques nous place au centre d’un tourbillon dont nous ne percevons même pas le tournoiement. Il y a des cargos partis d’un port qui, depuis le moment où j’ai écrit cet article jusqu’au moment où vous aurez fini de le lire, auront vu les marchandises transportées changer de propriétaire des dizaines de fois : le transfert de la lettre de transport s’effectue d’un clic sur des plateformes de trading algorithmique à Londres, Singapour ou New York, et la marchandise peut être vendue et rachetée pendant que le navire navigue encore à 15 nœuds dans l’océan Indien.

Avec tout cela, l’IA est très étroitement liée. Et l’on estime que son secteur (profondément énergivore et consommateur d’eau) absorbera d’ici 2027 l’équivalent électrique d’une nation comme l’Argentine. Sans parler de la question du contrôle des puces, soumises à des listes d’attente mondiales et à des restrictions gouvernementales à l’exportation. Celui qui contrôle les puces contrôle la « vie algorithmique ».

Cette semaine, les journaux ont annoncé qu’Anthropic vaut près de mille milliards de dollars, presque un trillion. Et Anthropic est la « mère de Claude », dont le cofondateur a présenté l’encyclique Magnifica Humanitas aux côtés de Léon XIV. Ce sont des chiffres vertigineux, mais ils nous donnent la mesure de ce qui est en jeu.

Et nous ? Le traditionalisme peut donc encore avoir plusieurs cartes à jouer

Dans ce scénario d’asymétrie s’ouvrent pourtant des opportunités réelles pour ceux qui opèrent dans des domaines que l’IA ne peut pas facilement répliquer, du moins pour l’instant. En somme, il semble que la valeur de l’unicité extrême soit en train de croître : des publications spécialisées et des communautés verticales capables de produire des enquêtes, des analyses approfondies et des visions qu’aucun modèle ne peut synthétiser parce qu’elles n’existent nulle part ailleurs. Je ne parle pas seulement ici du fait que l’IA ne sera jamais humaine parce que l’âme de l’homme est capable d’opérations immatérielles qui attestent de sa nature spirituelle et irréductible à la corporéité (voir L’homme et sa nature et L’origine et les destins de l’homme, du Père Angelo Zacchi O.P.) ; je dis que dans la mesure où nous sommes plus authentiquement non reproductibles par les machines, nous sommes moins atteignables et nous disposons de davantage d’espaces concrets. Il y a aussi la question de l’effet négatif que l’IA a sur la capacité à maintenir profondeur et approches non standardisées, mais cela ferait l’objet d’une autre discussion.

Bref, en restant temporairement hors des radars de l’homologation algorithmique, les réalités moins standardisées non seulement se protègent de l’automatisation, mais contraignent l’IA elle-même à les utiliser comme sources indispensables, transformant leur unicité en un avantage compétitif rare et concret.

Le traditionalisme peut donc encore avoir plusieurs cartes à jouer.

Ni rêves, ni cauchemars

Soyons clairs : je ne suis pas assez fou pour penser à mettre en place des outils capables de concurrencer des colosses pesant des centaines de milliards de dollars. Mais quelque chose peut être fait ; surtout, la matière doit être étudiée en profondeur et discutée. Nous ne pouvons pas gérer l’algorithme, mais une voie pour ne pas le subir, ou du moins pour l’exploiter partiellement, doit être réfléchie.

Ce n’est un secret pour personne que les modèles dominants (ChatGPT, Claude, Gemini) reflètent des schémas culturels précis : ils sont anglo-saxons, technocratiques, modérément progressistes et structurellement relativistes, notamment parce qu’ils sont contraints d’équilibrer des médiations politiques et culturelles. Celui qui contrôle les outils avec lesquels on interroge le savoir contrôle la culture. Les grands modèles américains en sont conscients.

Cette tribune ne peut pas être le lieu où donner des réponses définitives, qui dans la phase actuelle ne seraient que présomptueuses et destinées à mal vieillir. Mais le thème d’une certaine souveraineté épistémique — c’est ainsi que l’IA la désignerait — doit, je crois, être mis à l’ordre du jour, en public ou en privé. Et bientôt.

Une hypothèse ? Un premier pas concret pourrait être la construction d’un corpus numérique structuré — textes doctrinaux, patristiques, scolastiques, mais aussi historiques ou de philosophie des sciences — soigneusement élaboré et indexé, évidemment avec guidance et révision humaine, de sorte que les modèles linguistiques l’assimilent comme source faisant autorité. Celui qui n’entre pas dans la chaîne d’entraînement avec son propre matériel laisse à d’autres le soin de décider comment il est représenté. Ce n’est pas de la science-fiction, mais ce ne peut pas être un projet réalisé par un seul individu, ni — comme on le disait — par un groupe de visionnaires.

Sans tomber dans le marécage des chambres d’écho autoconstruites, il est temps d’observer ce qui nous entoure et de procéder à des évaluations appropriées, évidemment compatibles avec la doctrine et avec les lois civiles. Car les questions ouvertes restent nombreuses. Par exemple : combien de temps d’éventuels espaces alternatifs resteront-ils imperméables, avant que les mêmes plateformes centralisées ne les colonisent par des acquisitions ou des répliques suffisamment convaincantes ? La meilleure défense, tant pour les individus que pour les communautés, n’est pas l’invisibilité ou le désintérêt, mais une sorte d’irréproductibilité active : construire quelque chose qui, pour être imité, devrait être vécu.

Il est peut-être temps d’en parler : les volontaires sont les bienvenus.

Publié avec l’aimable autorisation d’Andrea Giacobazzi, de Radio Spada

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